Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 19:27

Lorsque l’on se penche de près sur la biographie de Paul de Lagarde, il est frappant de constater à quel point ce personnage était paranoïaque, psychiquement perturbé, et à quel point aussi sa parole fut tout de même entendue et appliquée en tant que programme politique. Nous connaissons tous aujourd’hui des personnages médiatiques qui ne s’expriment que par une déploration acariâtre et tourmentée, pour ne pas la qualifier de paranoïaque. Ces ultraréactionnaires sont heureusement majoritairement dépréciés et leurs propos, s’ils trouvent de plus en plus d’échos, ne sont pas prêts de s’imposer. Point commun troublant, c’est exactement avec la même réserve que fut reçue la pensée de Paul de Lagarde par ses contemporains allemands, dans les années 1860 à 1890.

Il s’est cependant produit quelque chose d’inattendu quelques années après sa mort. Trente ans plus tard, les nazis allaient envisager Paul de Lagarde comme l’un des plus importants théoriciens réactionnaires du XIXe siècle. Lagarde, et avec lui, quelques autres penseurs du XIXe siècle, comme Wilhelm Heinrich Riehl, Houston Stewart Chamberlain, Julius Langbehn, Arthur Moeller van den Bruck et – dans une moindre mesure – Nietzsche, n’ont pas seulement fourni au national-socialisme certaines de ses principales « idées forces », mais ils ont aussi préparé des multitudes d’Allemands à croire les promesses pseudo-religieuses de rédemption faites par Hitler après que l’Allemagne eut subi les coups de la défaite, de l’humiliation et des désastres économiques.

Paul de Lagarde

Paul de Lagarde

Comme le rappelle très justement l’historien et filleul de Fritz Haber Fritz Stern1, Paul de Lagarde a mérité de rester dans les mémoires parce qu’il fut l’un des premiers à percevoir l’existence d’une crise culturelle dans l’Allemagne impériale. Sa parole, méchante autant que folle, a gagné un nombre considérable d’esprits parce qu’elle a su prédire à la fois ce qui allait advenir à toute une culture mais aussi parce qu’elle a su prévoir ce que serraient les aspirations d’un peuple désenchanté. En 1878, Lagarde en appelait à l’avènement d’un Führer pour son idéal pangermaniste Grossdeutschland ; sous Weimar, époque de la renaissance de Lagarde, l’Allemagne a cru trouvé en lui son prophète national. Même une partie des intellectuels juifs-allemands fut séduite par ses propositions qui aujourd’hui, nous feraient froid dans le dos tant nous savons trop ce que de tels ressentiments mauvais peuvent donner. Comme le rappelle Fritz Stern, Lagarde n’a pas réellement été pris comme source d’inspiration des nationaux-socialistes, les nazis l’ont au contraire utilisé comme une légitimation spirituelle, comme un manteau de respectabilité. C’est à croire que tout le monde le lisait mais que personne ne souhaitait véritablement le comprendre. Sa prose n’était pourtant aucunement ambiguë. Il est parfois des prophéties qui se réalisent parce que quelques individus déterminés ne souhaitent rien d’autre. Et la foi dans les annonces prophétiques de se répandre dans une société avec une telle conviction que les prévisions, par une sorte de cécité maladivement affective, se substituent en constats et agissent un temps sur une société comme un placebo.

Le prochain article développera les idées phares de Paul de Lagarde.

 

(1) Pour une analyse détaillée de la pensée de Paul de Lagarde ainsi qu’une biographie documentée, voir Politique & Désespoir de Fritz Stern – Armand Colin 1990.

Partager cet article

Repost 0
Published by David Vandermeulen - dans Histoire allemande
commenter cet article

commentaires