Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 14:05
Ewers en 1906

Ewers en 1906

Le récent battage fait au livre de Sonia Feertchak, Les femmes s’emmerdent au lit, dont le titre, construit comme un pitch imparable, semble avoir été tout spécialement conçu pour le succès médiatique, m’a inspiré une réflexion à propos de la soi-disant démission d’une gent masculine qui n’oserait plus assumer sa virilité. C’est du moins ce que profère avec insistance Madame Feertchak qui affirme voir et entendre autour d’elle les voix qui font l’air du temps. Sonia Feertchak répète ainsi aux micros et aux caméras que les « jeunes hommes » d’aujourd’hui seraient de plus en plus mal à l’aise face à une décomplexion féminine à l’œuvre ; en somme, l’homme du XXIe siècle aurait peur de sa propre domination et ne serait plus assez homme. Envisager cette analyse comme nulle et non avenue, grotesque ou foutrement intéressante, n’apportera pas grand-chose d’autre qu’un peu d’eau croupissante au moulin médiatique. Rappelons toutefois que ce type de constat nous berce depuis Platon, pour ne pas remonter au Cantique des Cantiques ou à L’épopée de Gilgamesh.

Ewers à Capri

Ewers à Capri

Dans les années 1900, il n’y avait aucune raison pour que ce type de discours ne soit pas également en vogue : en 1902, année de publication de la fameuse Büchse der Pandora, Hanns Heinz Ewers publiait Tannhauser crucifié, nouvelle tout aussi piquante que la célèbre pièce de Wedekind. Tannhauser crucifié s’inspire bien entendu de la légende médiévale contant l’histoire de ce noble Bavarois, chanteur et vagabond, qui s’était égaré dans le Venusberg, tombant sous l’emprise des désirs charnels de Dame Vénus. Le lied connut de nombreux remaniements mais la version restée célèbre entre toutes reste bien sûr le Tannhauser de Richard Wagner. Alors que Wagner apportait un sort glorieux et héroïque à son héros, Ewers, dans une sorte d’opposition désabusée, a choisi de travestir Tannhauser en un grotesque Pierrot lunaire, coquet et douillet. L’action est transposée à Capri, ville des « dépravations homosexuelles », dont la réputation sulfureuse n’était plus à faire en ce début de XXe siècle. Et Vénus y est décrite comme une apparition éthérée et mystérieuse, une « projection mentale d’un homme travaillé par un remarquable sentiment d’infériorité ». Un parfait tableau qui contribuera, on l’espère, à conforter la thèse du déplaisir généralisé répandue par les amies de notre journaliste.

S’il est aujourd’hui très apprécié en France pour ses livres fantastiques (Mandragore, Vampir, L’apprenti Sorcier), Ewers fut particulièrement détesté de l’avant-garde comme de l’élite intellectuelle allemandes. C’était même un auteur que l’on jugeait avant tout vulgaire – pour ne pas dire pornographe. Antisémite et adulateur tardif d’Hitler, il fut, pendant presque quinze ans, l’ami de Rathenau. Le prochain article s’attardera sur cet écrivain complexe et étonnant.

Partager cet article

Repost 0
Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
commenter cet article

commentaires