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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 11:34
Hanns Heinz Ewers

Hanns Heinz Ewers

Les œuvres de Hanns Heinz Ewers (1871-1943) sont considérées par les amateurs de littérature fantastique comme des classiques, en France particulièrement. Elles présentent des éléments communs à tous les produits de l’art fin-de-siècle, tels qu’on les classe depuis quelque temps sous la notion de « décadentisme ». En Allemagne, la réputation d’Ewers n’a jamais été très bien portée dans les milieux littéraires cultivés, et encore moins dans ceux qu’on appelle de l’avant-garde. Il apparaissait plutôt dans les années vingt comme un auteur scandaleux, qui cherchait à faire de l’argent avec des sujets capables de marquer fortement l’imagination des lecteurs, c’est-à-dire morbides, macabres. Heinrich Mann qualifie les livres d’Ewers de faussement démoniaques et intentionnellement malsains. C’est aussi la raison pour laquelle Brecht estime que les nazis n’auraient jamais pu faire un meilleur choix pour écrire la biographie de Horst Wessel1 : « il n’existait pas en Allemagne, dit-il, deux personnes ayant une aussi grande imagination que ce pornographe en vogue ». Pourtant, cette biographie déchaîna un scandale dans les milieux nazis, provoquant des polémiques, et Ewers reçut en 1935 une interdiction de publier. Il lui était tout autant reproché d’avoir accentué certains aspects peu reluisants de la vie de Horst Wessel, et d’avoir ainsi sali sa mémoire, que d’avoir osé, lui qui représentait la littérature scandaleuse réprouvée, se mesurer à un « héros » du national-socialisme. En fait, Ewers payait la rançon de son opportunisme : tardivement rallié au nazisme, antérieurement à 1933 toutefois, il avait trouvé dans l’histoire de Horst Wessel l’occasion d’un nouveau succès tout à fait dans ses cordes, puisque le fameux « héros » nazi était un proxénète. Du côté des nazis, on pensa de toute évidence que la renommée d’Ewers était un atout pour le mouvement. On prétend même que cette biographie aurait été une commande de Gœbbels. Toujours est-il que Hitler mit à la disposition d’Ewers ses archives personnelles et lui facilita la tâche. Le livre est d’ailleurs dédié au Führer.

Le jeune militant nazi Horst Wessel

Le jeune militant nazi Horst Wessel

L’hebdomadaire Lu du 15 avril 1932 publia un article d’Ewers intitulé « Adolf Hitler ». Il était précédé des lignes suivantes :

M. Ewers, auteur du roman mystique Mandragore, est le romancier qui connaît le plus fort tirage en Allemagne. Il appartient au mouvement national-socialiste. C’est pour avoir un portrait de Hitler par l’un de ses plus fervents partisans que nous avons demandé à Hanns Heinz Ewers cet article qu’il nous a obligeamment adressé.

 

« Lorsque je montai pour la première fois les marches de la Maison Brune, mon cœur ne battit pas plus fort que d’habitude. J’ai vu, pendant des années, dans toutes les parties du globe, tant de grands hommes, politiciens inventeurs, artistes, financiers et industriels, des homme dont l’influence s’exerçait sur des millions if êtres, qu’on ne m’étonne plus facilement. Ce qui m’amenait chez Hitler ce n’était pas le désir de voir encore un remarquable contemporain, mais plutôt l’honnête intention de me mettre à la disposition d’un homme qui lutte presque seul, au milieu de la pire détresse allemande, pour notre liberté.

Je réfléchissais pendant l’attente : qu’a fait Hitler de réellement grand ? Certes, il a su, en partant de rien, créer un mouvement important ; il a su rassembler des millions d’Allemands pour qui son nom sert d’Evangile. Mais tout cela, est-ce vraiment son œuvre ? Le destin implacable et les temps cruels n’ont-ils pas poussé ces foules dans les bras de Hitler ?

Adolf Hitler ne promettait rien. Il réclamait, il exigeait, il imposait de lourds devoirs à ceux qui le suivaient : il leur demandait leurs économies jusqu’au dernier sou, tout leur travail et même leur sang. Une pensée revient, comme un refrain, dans tous ses discours : « Même si vous donnez votre vie pour l’Allemagne, vous n’avez encore rien donné !» Il ne se reconnaît, à lui-même comme à ses partisans, que des devoirs envers le peuple — et un seul droit : celui de faire son devoir.

C’est ainsi que Hitler a réuni autour de lui une douzaine d’hommes, puis quelques centaines, puis des milliers et des millions. Le pouvoir étrange qui émane de sa personnalité passait par ses lieutenants dans le peuple.

J’ignore si cet homme parle toujours comme il m’a parlé à moi. J’ai eu l’impression qu’il m’avait compris avec la sûreté d’un somnambule. Son regard restait quelque part dans l’air, et un songe chantait sur ses lèvres — un songe qu’on appelle l’Allemagne. Et j’ai compris : cet homme était mon pareil, un poète, un artiste, un rêveur — un Allemand.

Le cœur n’est rien sans le cerveau. Mais plus une grande pensée est claire et simple, et plus le cœur la modèle. Hitler est un homme de cœur, et son cœur saigner Allemagne. Un être qui n’est rien de plus qu’un journaliste ne le comprendra jamais.

Hitler n’a qu’un seul amour — l’Allemagne. Le journaliste sourira et dira : « Et alors ? » Mais le peuple le comprend et répond par un amour égal. C’est là le secret de son succès : il ne s’adresse pas à quelques couches populaires, mais à tout le peuple. Hitler se déclare opposé aux efforts isolés et égoïstes des groupes, il ne veut rien savoir des intérêts particuliers des paysans et des ouvriers, des artisans et des industriels, des religions et des classes ; pour lui, la lutte des classes est un crime contre la patrie. Il lutte pour l’âme même du peuple allemand !

Son entreprise a semblé d’abord à tous les politiciens le rêve innocent d’un déséquilibré. Le peuple allemand, déchiré et divisé comme aucun autre peuple au monde, empoisonné par la politique jusqu’au dernier électeur (jusqu’ à 90 % votent aux élections nombreuses), ce peuple pourrait-il abandonner ses intérêts de classe pour s’unir solidement et fortement ? On se moquait de l’homme qui voulait prendre le pouvoir au nom d’une idée aussi fantastique.

Aujourd’hui, on ne rit plus, depuis qu’on voit que douze millions et hommes marchent derrière Hitler. Beaucoup de partis politiques savent que la tempête du national-socialisme les a balayés, d’autres tremblent pour leur existence. Ils essaient de lutter encore, farouchement, par tous les moyens, mais ils doivent succomber. Cet homme, qui avait foi dans son rêve, a accompli ce qui paraissait impossible : il a appris aux Allemands à se sentir Allemands. Il l'a fait pour le bien de l’Allemagne et de toute la civilisation européenne. Si l’Europe n’est pas la proie du bolchevisme, elle le doit à deux hommes : à Benito Mussolini et à Adolf Hitler2. »

H. H. Ewers

1. Abattu dans son appartement par un militant communiste en février 1930 à Berlin, le jeune militant nazi Horst Wessel fut édifié au rang de martyr par les nationaux-socialistes. Ewers, probablement par opportunisme, s’empara de l’évènement et rédigea en 1935 une biographie du jeune homme.

2. Cet extrait est tiré de Le Nazisme et La Culture de Lionel Richard, Librairie François Maspero – 1978.

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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