Le choix de réaliser toutes mes planches en sépia s’est très vite imposé également. Outre le fait que la technique en camaïeu est plus rapide qu’une quadrichromie traditionnelle
(une couleur à gérer, c’est bien plus facile que de jouer avec toute une palette), j’ai opté pour des teintes sépia parce qu’elles évoquent la couleur des premiers clichés photographiques du XIXe
siècle. Nous sommes en réalité ici dans un pur fantasme esthétique : à ma connaissance, jamais aucun cliché de l’époque n’a présenté un type de teinte aussi affirmé. L’autre raison avancée
pour le choix du sépia est celle de l’évocation symbolique. Pour ma part, le sépia, ou le brun en général, incarne l’idée de trouble et de complexité ; il faut toutes les couleurs du spectre
pour faire un brun. Aussi, cette couleur s’adapte parfaitement à mon sujet central, la « complexité des choses ». Je voulais, en me lançant dans Fritz Haber, réaliser une bande
dessinée qui puisse arriver à parler de choses complexes, difficiles et contradictoires, et tenter d’évacuer toute manifestation de manichéisme, travers en général assez persistant dans la
biographie de bande dessinée.
Autre source fondamentale de mon Fritz Haber, les Mémoires du prince von Bülow, ancien chancelier de l’Empire et Premier
ministre de la Prusse. Dans le second des quatre imposants tomes de cette source précieuse et même indispensable pour comprendre la politique wilhelminienne, à propos du génocide des Hereros,
toujours, von Bülow évoque brièvement, dans une conversation avec l’empereur, quelles étaient les façons d’agir du général von Trotha, et par ce biais, les positions politiques de Guillaume
II : « Au printemps 1904, la direction des opérations avaient été confiée au général de Trotha, énergique officier de l’infanterie de la garde. Pour en finir plus vite avec les
Hereros, il proposa de les refouler avec femmes et enfants dans un désert dépourvu d’eau, où ils trouveraient une mort affreuse et certaine. Je déclarai à Sa Majesté que je n’autoriserais pas ce
procédé. L’Empereur commença à ouvrir de grands yeux, puis se fâcha. Comme je lui objectais la charité chrétienne, il repartit que les Commandements ne s’appliquaient ni aux païens, ni aux
sauvages. Je répliquai : « Je renonce à tout argument théologique ; je n’invoquerai pas le Sermon de la Montagne, mais un homme tout à fait dépourvu de sainteté, Talleyrand, qui
déclara, après l’exécution du duc d’Enghien : « C’est pire qu’un crime, c’est une faute ! » Le « pas de quartier » du discours de Votre Majesté a déjà fait beaucoup
de mal et ce n’était qu’une proclamation. Si maintenant, vous passez de la théorie à la pratique, vous causerez un dommage dépassant l’enjeu. On ne peut pas faire de guerre uniquement militaire,
la politique doit dire son mot. » L’Empereur s’emporta et nous nous quittâmes en assez mauvais termes. Quelques heures plus tard, il m’envoya une lettre où il acceptait mes observations et,
avec ce mélange d’esprit et de bonté qui le caractérisait souvent, il signait : GUILLAUME I. R., qui laudabiliter se subjecit »
L'une de
mes façons de procéder : 1ère étape, dessin à la plume sur papier
2ème
étape, mouillage du papier, dissipation du trait
3ème et dernière étape,
travail de l'original à l'ordinateur
J’aime beaucoup Bertrand Russel, et notamment son très drôle et intelligent Science & Religion, un texte que
l’on n’apprend pas à l’école, malheureusement (je pense d’ailleurs que ce titre est indisponible depuis de nombreuses années). Dans sa somme Histoire des idées au XIXe siècle (ne
cherchez pas non plus, c’est également épuisé), Russel, bien plus clément que Hannah Arendt, analyse l’histoire coloniale allemande : « Pendant la Grande Guerre, on prit l’habitude
de citer la campagne Herrero [sic] comme une preuve de la cruauté de la politique coloniale allemande. Pourtant la politique générale des Allemands […] était exactement la même
que celle des Britanniques dans le Matabéléland [région du sud-ouest du Zimbabwe]. Le Général von Trotha fut exagérément féroce ; mais ne fut pas soutenu par la métropole et dut
donner sa démission. Avant la guerre, certaines autorités compétentes admiraient les tentatives de colonisations en Afrique. Comme conséquence de la guerre, l’Allemagne perdit toutes ses
possessions en Afrique, soit plus de 260.000.000 d’hectares ».
Le tome 2 s’ouvre sur le génocide des Hereros. Je ne sais pas si quelqu’un a déjà abordé ce thème dans une bande dessinée. Mais même
les ouvrages d’histoire n’en parlent pas beaucoup. Il est frappant de constater à quel point le génocide des Hereros par les forces coloniales allemandes en 1904-1908 reste si peu connu alors que
de nombreux historiens s’accordent à considérer ce drame comme le premier génocide du XXe siècle. La littérature d’époque ne s’est guère plus intéressée au sort de ces personnes. Dans une courte
notule de la Revue Générale des Sciences pures et appliquées de l’année 1904, on apprend de façon presque hasardeuse qu’« A part la résistance que des Musulmans du Zanguebar avaient en
1889 opposé à sa domination, l’Allemagne n’avait point jusqu’à présent éprouvé de graves difficultés avec ses sujets africains. Cette situation vient d’être profondément modifiée par le
soulèvement des Hereros, la principale peuplade de sa colonie du Sud-Ouest africain ». Le drame des Hereros fut pourtant extrêmement grave, à tel point qu’en 2005, certains, comme
Tristan Mendès France, assistant parlementaire au Sénat français, ont été jusqu’à qualifier le génocide herero de « première répétition avant l’Holocauste ». Ce génocide réduisit en effet,
de 1904 à 1908, près de 80% de la population Herero estimée à 80.000 personnes. L’on y vit aussi, pour l’une des premières fois, l’apparition de camps de concentration, avec des prisonniers
subissant de multiples « expériences scientifiques ». Dans la Quinzaine Coloniale du 25 mars 1908, alors que l’insurrection herero était enfin matée par les forces coloniales
allemandes, on pouvait lire sous la plume de Camille Martin : « Les nouveaux venus [en Sud-Ouest africain allemand] devront s’habituer à payer eux-mêmes de leur personne,
car la main d’œuvre indigène est rare et se dérobe. On estime que les 4/5 des Hereros ont disparus par la mort ou l’émigration. M. de Lindequist a dit à la Commission du budget que, dans les
camps de concentration, la mortalité avait été très grande et qu’à Windhuk seulement, elle avait atteint 46% ». Aux populations hereros qui arrivaient à échapper aux camps, ils fallait
encore éviter les exactions des colons :« Des colons se livrent à la chasse aux Hereros et les rabattent sur leur domaines, où ils les traitent en esclaves ».
Huit-cent pages de bande dessinée cela demande de la rigueur, bien sûr, mais aussi et surtout beaucoup d’efficacité dans l’exécution. C’est pour cette raison que
l’apport de l’ordinateur dans la réalisation des images et des bandes s’est directement imposée. J'y reviendrai certainement.
Voici la planche 40 du second tome de Fritz Haber. J’ai choisi cette planche parce qu’elle regroupe sur une seule page les principaux choix et parti-pris
esthétiques qui font le caractère de mon récit.
Plusieurs spécificités s’y remarquent d’emblée : le style pictural, sans trait de contour ; la mise en couleur, faites en camaïeux sépia ; une facture picturale particulièrement
contrastée ; le remplacement des phylactères traditionnels par une sorte de sous-titres ; l’introduction de cartons récitatifs rappelant le cinéma muet ; l’insertion d’extraits ou
de citations littéraires.
Les exemplaires de tome 2 sont imprimés et prêts à être lu. C’est plutôt une réussite, même s’il existe quelques petits problèmes et défauts par-ci par-là. Mais le livre parfait existe-t-il
vraiment ? D’ailleurs, pourquoi faut-il toujours attendre que le livre soit imprimé pour que la dernière coquille apparaisse toujours de façon claquante, alors qu’on a lu et fait relire les
épreuves 200 fois ? Restons calme et ne répondons pas à cette bête question, c’est certainement un faux problème qui ne dit pas son nom. Une chose est sûre, la date du 21 novembre est
confirmée, c’est ce jour-là que Les Héros seront jetés dans le monde (indifférent ? impitoyable ? unanime ?), inchangé, pour sûr.
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