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6 octobre 2007 6 06 /10 /octobre /2007 04:45

J’évoque dans Les Héros la terrible affaire Eulenburg, une des plus retentissantes affaires judiciaires du début du XXe siècle, affaire qui avait pour sujet l’homosexualité. On perçoit dans les Mémoires du Prince von Bülow, ancien chancelier du Reich, à quel point l’homophobie était forte et solidement ancrée dans la culture de l’Allemagne (l’Allemagne n’était pas la seule nation où l’homophobie était importante, du reste). Extrait :

B--low-M--moires.jpgLe député Spahn ayant prétendu que j’aurais dû informer plus tôt l’Empereur des mœurs de quelques-uns de ses amis, j’avais répliqué, dans mon discours au Reichstag du 28 novembre 1907, que des faits précis n’étaient parvenus à ma connaissance qu’au printemps 1907, et qu’un ministre responsable ne pouvait porter de pareilles accusations que s’il était en mesure de donner des preuves. J’avais ajouté : « Quels commérages et quels mensonges n’entendons-nous pas aujourd’hui? N’ai-je pas été moi-même l’objet  d’accusations indignes, d’absurdes calomnies? » Je faisais allusion par ces mots au procès que j’avais intenté contre « l’écrivain » Adolphe Brand. Comme je faisais un séjour à Flottbek, on m’avait annoncé que ce Brand, fondateur d’une société qui prétendait « justifier » l’homosexualité, affirmait que j’avais eu de telles mœurs, et l’on me demanda si j’hésiterais à lui intenter un procès. Je répondis en déposant immédiatement une plainte. Le procès fut plaidé à Moabit. Philippe Eulenburg assista à l’audience, manifestement dans l’espérance de pouvoir faire une déclaration utile pour lui-même. L’accusé, individu crapuleux, était assis près du banc où j’avais pris place comme plaignant. Au cours de ma déposition je déclarai que je trouvais les pratiques en question répugnantes et parfaitement  inconcevables. J’ajoutai : « Cette déclaration, que je fais sous serment, concerne non seulement les infractions au paragraphe 175 du Code, mais toutes dispositions contre nature et perverses, sous toute forme et à tout degré. » Quand je fis cette déclaration, il y eut un mouvement dans toute la salle, qui était pleine. A la fin de ma déposition je fis remarquer que ceci était le premier procès que j’eusse jamais intenté, que je l’avais engagé dans un intérêt de salubrité publique, et je dis qu’en présence de calomnies aussi viles et aussi absurdes je faisais appel à la protection des tribunaux et à la sévérité des lois. Brand fut condamné au maximum de la peine, un an et demi de prison. Avant la proclamation du jugement, il avait formellement rétracté ses calomnies, en exprimant le regret de s’être trompé. Avec un air solennel, qui dénotait un état véritablement pathologique, il ajouta qu’en ce jour pour lui si sombre sa seule joie avait été d’apercevoir le « noble » prince Philippe Eulenburg. Quand ma déposition fut terminée et que je pus me retirer, les juges se levèrent et s’inclinèrent devant moi, ainsi que toutes les personnes présentes dans la salle.
Le malheureux prince d’Eulenburg, pressé par Harden et les avocats de la partie adverse, ne se décida qu’au bout d’un certain temps à affirmer sous serment qu’il ne s’était jamais rendu coupable d’actes contre nature. Cependant, dans le procès scandaleux de Munich, un pêcheur de Starnberg avoua au printemps 1908 qu’il avait commis ce délit avec Eulenburg. Un procès pour parjure fut intenté au prince ; mais en raison de l’état de santé de l’accusé, il ne put pas être poursuivi jusqu’au bout et ne fut jamais repris, parce qu’Eulenburg se déclara toujours hors d’état physiquement de subir un interrogatoire. Etait-il coupable? Quelques années plus tard je rencontrai à Berlin un des jurés qui avaient siégé dans le procès pour parjure. Il me dit : « Nous avions tous la conviction que le prince Eulenburg était coupable. Nous l’aurions tout de même acquitté. C’était une affaire bien ancienne et ce pauvre homme âgé nous faisait de la peine. »
 

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Published by David Vandermeulen - dans Documents
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