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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 10:08

valery.jpg"Sur la toile tendue, sur le plan toujours pur où la vie ni le sang même ne laissent point de traces, les événements les plus complexes se reproduisent autant de fois que l’on veut. Les actions sont hâtées, ou sont ralenties. L’ordre des faits peut être renversé. Les morts revivent et rient. Chacun voit de ses yeux que tout ce qui est, est superficiel. Tout ce qui fut lumière est extrait du temps ordinaire. Cela devient et redevient au milieu des ténèbres. On voit la précision du réel revêtir tous les attributs du rêve. C’est un rêve artificiel. C’est aussi une mémoire extérieure, et douée d’une perfection mécanique. Enfin, par le moyen des arrêts et des grossissements, l’attention elle-même est figurée.

 
Mon âme est divisée par ces prestiges.
 

Elle vit sur la toute-puissante et mouvementée ; elle participe aux passions des fantômes qui s’y produisent. Elle s’imprègne de leurs manières ; comment on sourit, comment on déclare son amour ; comment on franchit un mur ; comment on tue ; comment on réfléchit visiblement…

 

Mais l’autre effet de ces images est plus étrange. Cette facilité critique la vie. Que valent désormais ces actions et ces émotions dont je vois les échanges, et la monotone diversité ? Je n’ai plus envie de vivre, car ce n’est plus que ressembler. Je sais l’avenir par cœur".

J’aime particulièrement ce petit texte peu connu de Paul Valéry, publié dans le premier numéro de la revue Cinéma, en 1944.

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Published by David Vandermeulen - dans Documents
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Pascal 03/10/2011 20:29


En kiosque depuis la fin septembre,un n° spécial sur Paul Valéry

http://www.magazine-litteraire.com/content/rss/article?id=19993


David Vandermeulen 16/11/2007 12:44

Ah oui, très intéressant. Merci.
Mais lorsqu'il parle de la musique, Mr Gracq oublie la tecktonik (qu'il ne connaît probablement pas, l'heureux homme). Si c'est ça de la passivité, diable, qu'est-ce donc que la fureur, alors ?

AMBRE 16/11/2007 11:51

Très joli texte, en effet, et pertinent encore aujourd'hui.

Je ne résiste pas au plaisir de vous recopier un passage de Julien Gracq, extrait de son "En lisant, en écrivant" (1980), qui m'interpelle beaucoup aussi :

"Tout est bloqué, tout est inhibé, quand je vois projeter un film, de mes mécanismes d’admission et d’assimilation, d’autorégulation mentale et affective : ma passivité de consommateur atteint à son maximum. Ni du détail infime de la plus fugitive image il ne me sera fait grâce, ni d’un quelconque raccourci, fût-il de quelques secondes, dans le rythme selon lequel le film m’est administré. Pour mesurer le total refus de collaboration qui m’est signifié quand j’entre dans une salle obscure, il faudrait imaginer en musique (et la musique est de loin l’art où la passivité de l’auditeur atteint son comble) une œuvre qu’on ne pourrait entendre que dans un enregistrement unique. Cette liberté, si essentielle pour faire vivre la relation de l’amateur à l’œuvre d’art : la liberté de choisir, puis de faire varier à volonté l’angle d’attaque d’une œuvre sur une sensibilité, le septième art, le dernier venu, n’en laisse plus rien survivre. Tous les appareils délicatement actifs et réglables, par lesquels j’ai coutume d’appréhender le monde extérieur, le film, d’autorité, les met au point fixe, immobilisant mon œil comme le pavillon de mon oreille, me bloquant dans mon fauteuil : le spectateur des salles obscures est un homme amputé de tous ses mécanismes physiques et mentaux d’accommodation. Il y a dans l’intimation que le cinéma adresse à ses adeptes : Fixez l’écran, nous nous chargeons du reste, un excès de prévenance, méprisante et aliénante, qui fait les quatre cinquièmes du chemin au-devant de l’usager."

Notez le ton un peu méprisant - mais gentiment - sur le classement des arts... que doit-il penser du neuvième !