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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 14:06

kraus3.jpgUn autre aspect important et particulièrement délicat du problème est celui que mentionne Timms quand il remarque qu’avec la montée de la violence nazie, qui s’est traduite notamment par l’assassinat de Rathenau en 1922 et la ten­tative de meurtre contre Harden - deux événements aux­quels il avait réagi avec une clarté et une vigueur particulières [ASll, 19] —, Kraus s’est trouvé confronté de façon encore plus directe à la question suivante : quelle était la stratégie la plus indiquée pour un intellectuel juif comme lui, qui cherchait à lutter efficacement contre le fascisme menaçant et bientôt triomphant ? « En dépit des termes de combat qu’il avait uti- lisés, il était difficile pour les écrivains d’origine juive de s’opposer à la menace du fascisme, puisque leurs arguments étaient contrés par des injures antisémites. Kraus lui-même a été dénoncé comme un "Juif syphilitique" par des journaux de droite et dans des lettres anonymes. Son problème, en tant que critique du nazisme, était d’éviter de donner l’im­pression d’être en train de défendre des intérêts étroitement juifs» un défaut qu’il a identifié dans un commentaire sur l’af­faire Harden par un autre journaliste, Siegfried Jakobsohn, éditeur de Die Weltbuhne. L’article, par ailleurs admirable (suggère Kraus), de Jakobsohn "oppose de façon un peu trop visible à la croix gammée l’étoile de David" [DF 601 -7, novembre 1922, 44]. Le caractère oblique du traitement du national-socialisme par Kraus peut être attribué en partie à ce dilemme. Comment un écrivain juif peut-il réfuter l’anti­sémitisme sans donner l’impression qu’il défend simplement des intérêts juifs ? Kraus, lui aussi, s’est trouvé pris entre la croix gammée et l’étoile de David, puisque la culture autri­chienne était pénétrée par des formes d’antisémitisme également pernicieuses. » [ASll, 19-20] Tel était, en effet, le problème. Le nazisme et la violence qu’il était en train d’en­gendrer ne pouvaient être combattus sur une base correcte qu’à partir de principes universels, au nom du respect de la vie et de la dignité humaines en général, et non d’intérêts particuliers quelconques. Cet aspect de la question est, du point de vue de Kraus, absolument essentiel.

 
 

Même s’il n’éprouve, de façon générale, pas beaucoup de sympathie pour Kraus et se présente comme un défenseur de la monarchie des Habsbourg et de l’Autriche chrétienne, Joseph Roth raisonne, sur ce point, de la même façon que lui et trouve plutôt réjouissant et flatteur d’« apparaître comme un renégat aux yeux des Allemands et des Juifs ». Dans une lettre à Stefan Zweig du 14 août 1935, où il est question de Chaïm Weizmann, Roth exprime son refus de choisir entre un sioniste (c’est-à-dire, pour lui, un nationaliste) supérieu­rement intelligent comme celui-ci et un nationaliste allemand imbécile comme Hitler ; et il explique de la façon suivante le problème que lui pose l’idée de s’associer, pour lutter contre Hitler, avec un des représentants les plus typiques du natio­nalisme juif : « Je ne comprends [...] pas comment vous en venez, précisément vous, à vouloir vous appuyer sur un frère des nationaux-socialistes (un sioniste, même génial, n’est en effet rien d’autre que cela) pour entamer un combat contre Hitler (lequel n’est à la vérité qu’un frère crétin des sionistes). Vous parviendrez peut-être ainsi à protéger les Juifs. Mais ce qui compte à mes yeux, c’est de protéger l’Europe et l’hu­manité contre les nationaux-socialistes et les sionistes hidé-riens. S’il peut aussi m’importer de protéger les Juifs, c’est seulement en ce qu’ils constituent l’avant-garde de l’huma­nité qui est la plus directement menacée. Si c’est là ce que M. Weizmann a en tête, je suis tout à fait disposé à me joindre à vous et à "apporter mon concours" en fonction de mes "faibles moyens" — ce ne sont pas là simplement de belles paroles. » De la même façon que Roth, Kraus pense qu’il faut défendre les Juifs non pas pour des raisons spéciales et en s’enfermant dans la judéité ou, pire encore, dans une judéité comprise de façon nationaliste, mais en tant que par­tie avancée de l’humanité qui se trouve exposée le plus immé­diatement à la menace et au danger. Autrement dit, même s’ils sont persécutés explicitement en tant que Juifs, c’est en tant que représentants de l’humanité, et non de la judéité, que les Juifs doivent avant tout être défendus. Une fois admis ce point crucial, le soutien et la solidarité active vont de soi et peuvent se manifester sans la moindre réserve. Mais com­ment pouvait-on encore espérer réussir à combattre le fléau avec quelques chances de succès quand les valeurs universelles elles-mêmes étaient disqualifiées a priori comme des inven­tions « juives » et les Juifs qui les défendaient considérés avant tout comme les porte-parole d’une communauté qui cher­chait en réalité uniquement à préserver par tous les moyens les avantages et les privilèges abusifs qu’on lui reprochait précisément de détenir ?

 

Un autre problème que Kraus a eu à se poser à cette époque-là est celui de savoir ce qui, dans une situation comme celle de Harden, constituait une preuve de courage véritable. Etait-ce le fait d’exposer, comme l’a fait la victime, inutile­ment sa propre vie en refusant la protection policière qui lui avait été offerte, avec la satisfaction d’avoir réussi à démentir par cette manifestation de courage physique la légende de la lâcheté juive et permis, du même coup, au lâche aryen non seulement de commettre une agression contre un homme sans défense mais également de s’enfuir, ou au contraire le fait d’accepter de prendre les précautions nécessaires et d’utiliser

 

les moyens de protection disponibles contre la menace ? La réponse de Kraus à cette question est très claire et elle n’a pas varié par la suite. Ce n’est pas, en tout cas pas nécessairement, le courage physique, mais une autre forme de bravoure que l’on est en droit d’attendre de l’écrivain combattant : « Le cou­rage de l’écrivain doit se vérifier à la table où il écrit ; il consiste précisément et exclusivement dans le fait que l’acte littéraire, dont l’omission devait être obtenue par la contrainte de la menace dangereuse, est accompli en dépit d’elle, sans la prendre en compte, voire sans conscience d’elle - au moment où il met le pied dans la rue, où sa personne corporelle entre en ligne de compte et est mise en danger, il peut être le plus grand poltron. » [DF 601-7, 45-6]

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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commentaires

David Vandermeulen 18/12/2007 15:16

Merci à vous mon bon et fidèle Effer. Mon administration des statistiques m'indique que mes lecteurs ne se comptent pas par milliers, cependant, ils semblent fidèles, tout à votre image !
merci :-)

effer 18/12/2007 14:54

Ces deux articles sont très bons, et ils ont encore une valeur universelle aujourd'hui.
J'espère que votre blog est beaucoup lu.