Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 décembre 2007 4 27 /12 /décembre /2007 09:39

L’extrait du texte de Paul Létourneau consacré à Rathenau que je présente ici n’est pas tiré de son Rathenau dont je viens de parler plus bas mais il est issu de la thèse de Létourneau intitulée La pensée politique et économique de Walther Rathenau soutenue le 19 décembre 1980 devant l’Université de Strasbourg III (restons précis, oui). Ce passage est aussi repris dans l’excellent ouvrage collectif La « Révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar, sous la direction de Louis Dupeux aux éditions Kimé (j’y reviendrai certainement car cet ouvrage est également grandement intéressant). Voici donc un extrait qui aborde les rapports particuliers qu’entretenait Rathenau avec la question juive.

 

RathenauW.jpgSi Rathenau n’était pas porté à se confier, en revanche, sur la question juive, il était extrêmement agressif. Il se tourmentait à ce point sur son origine qu’il en fit une sorte de culte malsain. A tout propos et sans raison apparente, il ne cessera de revenir sur ce problème, comme si une véritable malédiction était attachée à ses pas et à ceux de l’Allemagne.

 

Nous ignorons quand et comment Rathenau a été confronté à ce problème pour la première fois. Nous pouvons seulement constater que ses années à l’université (1884-1889) correspondent à un renouveau des vieilles réserves anti-juives. Dans son opuscule, «L’État et le Ju­daïsme », écrit en 1911, il se souviendra de cette période : « Dans les années de jeunesse de tous les jeunes Juifs allemands se trouve un moment douloureux dont il se souviendra durant toute sa vie : quand pour la première fois il prendra pleinement conscience qu’il est entré dans le monde en qualité de citoyen de deuxième classe et qu’aucune aptitude et aucun mérite ne pourront le libérer de cette situation. »

 

Mais l’empire wilhelmien n’était pas le Troisième Reich et les Juifs avaient alors la possibilité, par la conversion à l’une des deux grandes confessions chrétiennes, d’obtenir leur « billet d’entrée » dans les hautes positions civiles de l’État. Pour l’accès à la haute société, la conversion n’était pas indispensable mais elle était souhaitable. De fait, comme le responsable de l’Office des colonies Dernburg ou comme Maximilian Harden, plusieurs de ces ressortissants allemands d’origine juive se convertirent, surtout dans le groupe le plus fortuné et le mieux « établi » de cette minorité. En dépit de son ambition, Rathenau n’était pas prêt à prendre ce « billet d’entrée » parce qu’il voyait que ce geste privé ne réglerait pas la question juive. Pourtant, en matière de religion, il préférait reposer sur le « sol de l’Évangile ». Cette noble attitude de pensée n’était pas inspirée par un esprit dévot, mais par un homme qui rejetait résolument le dogmatisme des Églises chrétiennes. Nous avons déjà vu que son père n’était pas très pratiquant et qu’il passait pour un « juif libéral ». A l’enterrement de son père, Walther refusa de laisser parler un rabbin et se chargea lui-même de l’oraison funèbre dans lequel il invoqua Dieu mais non la religion judaïque, choquant sans doute ainsi une partie de son auditoire, dont certains des vieux associés de l’AEG.

 

Walther Rathenau ne se considérait pas comme un Juif mais comme un Allemand, bien que dans son article « Écoute Israël ! » il lançât cette phrase provocatrice : « Dès le début, je veux que l’on sache que je suis juif ! ». Adulte, il ne fréquenta jamais une synagogue et dans une lettre à son ami, l’ultra-nationaliste Wilhelm Schwaner, il défendra passionnément son appartenance au peuple allemand qui dépend, selon lui, beaucoup plus de facteurs culturels que raciaux : « Tu dis occasion­nellement "mon peuple" et "ton peuple"... Mon peuple ce ne sont que les Allemands... Les Juifs sont pour moi une race allemande, comme les Saxons, les Bavarois ou les Wendes... A mon avis, ce qui est décisif pour déterminer l’appartenance à un peuple et à une nation ce n’est rien d’autre que le cœur, l’esprit, la manière de penser et l’âme... ».

 

Entre cette lettre de 1916 et son pamphlet « Écoute Israël ! » publié dans le Zukunft en 1897, il s’est écoulé presque deux décennies. Toute cette période comprise entre ces deux dates lui servira à approfondir une donnée fondamentale pour lui : celle de la prééminence des facteurs culturels et spirituels sur toutes autres données politiques, économiques et sociales. Lorsqu’il écrivit cet article, il voulait dénoncer sans ménage­ment les Juifs qui ne faisaient aucun effort pour s’intégrer. Son agressivité visait en premier lieu les dévots juifs qu’il tenait pour les principaux responsables de l’antisémitisme.

Partager cet article

Repost 0
Published by David Vandermeulen - dans Documents
commenter cet article

commentaires