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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 15:15
 

Sloterdijk-Sp--res3-copie-1.jpgPeter Sloterdijk est un philosophe que j’apprécie tout particulièrement, notamment parce qu’au delà du fait qu’il est incontestablement l’un des auteurs les plus brillants d’aujourd’hui, il bénéficie de cette capacité précieuse qui fait qu’il sait aussi bien émerveiller ou agacer au plus au point. Si son talent de provocateur se tarit légèrement depuis ses trois dernières parutions françaises, son style baroque continue d’apporter à ses textes un sel unique et véritablement personnel.
Dans le troisième tome de Sphères, celui baptisé Ecumes, Sloterdijk revient sur la guerre des gaz menée par Fritz Haber et sur la notion d’arme atmoterroriste. Extrait :

 

On gardera le XXe siècle en mémoire comme celui dont la pensée essentielle consistait à ne plus viser le corps d’un ennemi, mais son environnement. C’est la pensée fondamentale de la terreur, dans un sens plus explicite et plus contemporain. Shakespeare en a fait pro­noncer le principe par Shylock, sous une forme prophétique : « Vous prenez ma vie si vous prenez les moyens qui me permettent de vivre1. » Parmi ces moyens, outre les conditions économiques, les conditions écologiques et psychosociales de l’existence humaine sont aujourd’hui au centre des intérêts. Dans les nouveaux procédés consistant à pratiquer, en travaillant sur l’environnement de l’en­nemi, la suppression de ses conditions de vie, apparaissent les contours d’un concept spécifiquement moderne et post-hégélien de la terreur2.

 

La terreur du XXe siècle est essentiellement plus que le « j’ai le droit parce que je veux » avec lequel la conscience de soi jacobine marchait sur les cadavres de ceux qui s’opposaient à son libre cours ; elle se distingue aussi fondamentalement — malgré des similitudes formelles — des attentats à la bombe commis par les anarchistes et nihilistes au dernier tiers du XIXe siècle, qui visaient une déstabilisa­tion pré-révolutionnaire de l’ordre social bourgeois et post-aristocratique3. Chez eux florissait une lourde «philosophie de la bombe » qui permettait aux fantasmes de pouvoir de quelques petits bourgeois vandales de s’exprimer. Enfin, elle ne peut être comparée, ni par sa méthodologie, ni par son objectif, à la tech­nique phobocratique de dictatures existantes ou à venir, consistant à utiliser un mélange soigneusement calculé de « cérémonie et de terreur4 » pour rendre dociles leurs propres populations. Il faut enfin écarter de sa notion exacte les fréquents épisodes dans lesquels des desperados se sont procuré des moyens de destruction modernes pour des motifs paranoïaques ou vengeurs et par hérostratisme, avec l’intention de produire des apocalypses locales.

 

La terreur de notre époque est une forme d’émergence du savoir de l’élimination modernisée par la théorie de l’environnement ; c’est ce savoir qui permet au terroriste de mieux comprendre ses victimes qu’elles ne se comprennent elles-mêmes. S’il n’est plus possible de liquider le corps de l’ennemi en lui assénant des coups directs, l’attaquant dispose désormais de la possibilité de lui rendre impossible le prolongement de son existence en le plongeant suffi­samment longtemps dans un milieu invivable.

 

Cette conclusion donne le jour, dans un premier temps, à la « guerre chimique » moderne, considérée comme une agression contre les fonctions vitales primaires de l’ennemi, liées à son envi­ronnement : je veux parler de la respiration, des régulations du sys­tème nerveux central, de conditions supportables de température et de radioactivité. Ce qui se déroule ici, dans les faits, c’est la transi­tion entre la guerre classique et le terrorisme, dans la mesure où celui-ci a pour postulat le refus du vieux croisement de fer entre adversaires de même niveau. La terreur opère au-delà de l’échange naïf de coups portés à l’aide d’armes par des troupes régulières. Ce qui lui importe, c’est de remplacer les formes de combat classiques par des attentats contre les conditions environnementales de la vie de l’ennemi. Pareille mutation s’impose lorsque se rencontrent des adversaires très inégaux - on le voit aujourd’hui, avec la vogue des guerres non étatiques et les frictions entre armées de l’État et combattants non étatiques. On se trompe pourtant du tout au tout en affirmant que la terreur est l’arme des faibles. N’importe quel regard sur l’histoire de la terreur au xxe siècle montre que ce sont les États — et parmi ceux-ci, les États forts -, qui ont d’abord prêté la main aux moyens de combat et aux méthodes terroristes.

 

gaz-sloterdijk.jpgOn le comprend clairement après coup : la curiosité que fut, dans l’histoire militaire, la guerre du gaz menée de 1915 à 1918, tient au fait qu’en elle, les formes de terreur environnementales officielle­ment encouragées des deux côtés du front étaient intégrées à ce que l’on appelait la guerre régulière d’armées recrutées selon les prin­cipes du droit — dans un mépris explicite de l’article 23a de la Convention sur les lois et les coutumes de la guerre terrestre adop­tée en 1907 à La Haye, article qui excluait explicitement l’utilisa­tion de poisons et d’armes intensifiant les souffrance pour mener des actions contre l’ennemi, et a fortiori contre la population non combattante5. En 1918, les Allemands auraient disposé de neuf bataillons de gaz comptant environ sept mille hommes, les Alliés de treize bataillons de « troupes chimiques » regroupant plus de douze mille hommes. Les experts avaient des raisons de parler d’une « guerre dans la guerre ». La formule annonce l’instant où l’exter-minisme se détachera de la violence traditionnelle de la guerre pour prendre son libre cours. De nombreux propos de soldats de la Pre­mière Guerre mondiale, surtout des officiers professionnels d’origine noble, témoignent qu’ils voyaient dans le combat aux gaz une dégénérescence de la guerre, qui constituait une perte de dignité pour tous les participants. On ne connaît cependant pas un seul cas où un membre de l’armée se soit ouvertement opposé à la nouvelle « loi de la guerre »6.

 

La découverte de « l’environnement » s’est faite dans les tran­chées de la Première Guerre mondiale, dans lesquelles les soldats des deux parties s’étaient rendus tellement hors de portée des muni­tions qui leur étaient destinées - balles ou explosifs - que le pro­blème de la guerre atmosphérique ne pouvait que devenir essentiel. Ce qui prit ultérieurement le nom de guerre des gaz (et plus tard encore de guerre aérienne) se présentait comme la solution tech­nique du problème : son principe était d’envelopper suffisamment longtemps - ce qui, dans la pratique, signifiait au moins : pendant quelques minutes - l’ennemi dans un nuage de substances toxiques ayant une « concentration de combat » suffisante, pour qu’il soit victime de son propre besoin de respirer. Ces nuages toxiques n’étaient pratiquement jamais composés de gaz, au sens physique précis du terme, mais de très fines particules de poussière libérées par de légères explosions. Le phénomène d’une deuxième artillerie se profilait ainsi : elle ne visait plus directement les soldats ennemis et leurs lignes, mais l’environnement aérien des corps ennemis. Le concept de « coup au but » évolua par conséquent dans la logique du flou : désormais, ce qui était assez proche de l’objet pouvait être considéré comme suffisamment précis, et donc maîtrisé de manière opérationnelle7. Dans une phase ultérieure, les munitions explo­sives de l’artillerie classique furent recombinées avec les projectiles créateurs de brouillard de la nouvelle artillerie du gaz. Une recherche fébrile se pencha immédiatement sur la question de savoir comment on pouvait éviter la dispersion très rapide des nuages toxiques sur le champ de bataille. On y parvint en règle générale en ajoutant des substances chimiques qui modifiaient dans le sens souhaité le comportement de ces particules de poussière de combat très volatiles. Du jour au lendemain, à la suite des événe­ments d’Ypres, on vit surgir du néant une sorte de climatologie militaire dont on ne dit pas trop peu en la reconnaissant comme le phénomène logique majeur du terrorisme.

 

L’étude des nuages toxiques est la première science avec laquelle le xxe siècle décline son identité. Avant le 22 avril 1915, cette affir­mation aurait été pataphysique ; pour la période suivante, on est forcé de la considérer comme le cœur d’une ontologie de l’actualité. Elle explicite le phénomène de l’espace irrespirable impliqué dans le concept traditionnel de « miasme ». Le statut qu’occupe au sein de la climatologie l’étude des nuages toxiques, qui n’est toujours pas clarifié aujourd’hui, ou celui qui revient à la théorie des espaces irrespirables, fait seulement apparaître le fait que la théorie du cli­mat ne s’est pas encore émancipée, à cette heure, de la tutelle que lui imposent les sciences de la nature. En vérité, nous le montrerons, elle fut la première des nouvelles sciences humaines nées du savoir acquis pendant la guerre mondiale8.

L’évolution fulgurante d’appareils militaires de protection respi­ratoire (en termes vulgaires : de masque à gaz de combat) révélait l’adaptation des troupes à une situation dans laquelle la respiration humaine était en train de prendre un rôle direct dans le déroule­ment de la guerre. Fritz Haber put rapidement se faire célébrer comme le « père des masques à gaz ». Quand on lit, dans les ouvrages d’histoire militaire, que pour la période allant de février à juin 1916, les entrepôts compétents, à l’arrière, ont distribué aux feules troupes allemandes stationnées devant Verdun près de cinq millions et demi de masques à gaz, ainsi que quatre mille trois cents appareils de protection à oxygène (système inspiré par celui des mines) avec deux millions de litres d’oxygène9, les chiffres mon­trent d’une manière évidente dans quelle mesure, dès cette époque, la guerre « écologisée », menée dans l’environnement atmosphé­rique, était devenue un combat pour conquérir les « potentiels » respiratoires des parties adverses. Le combat intégrait aussi, désor­mais, les points de faiblesse biologiques des partenaires du conflit. Le concept de masque à gaz, qui connut une popularité tellement rapide, exprime l’idée que l’agressé tentait d’abolir sa dépendance à l’égard de son milieu immédiat, l’air qu’il respirait, en se dissimu­lant derrière un filtre à air - un premier pas vers le principe de l’ins­tallation climatique, qui se fonde sur la coupure entre un volume d’air défini et l’air qui l’entoure. Du côté offensif, cela correspondait de nouveau à une intensification de l’agression contre l’atmosphère, par l’utilisation de substances toxiques censées traverser les appa­reils mis en place par l’ennemi pour protéger la respiration ; à partir de l’été 1917, les chimistes et officiers allemands utilisèrent comme gaz de combat le diphényle-chlorure d’arsenic, devenu fameux sous le nom de « croix bleue » ou de « Clark I » ; sous la forme de très fines particules de substance en suspension, il était en mesure de franchir les filtres de protection de la respiration chez l’ennemi - un effet que les personnes touchées reconnurent en qualifiant ce pro­duit de « briseur de masques ». À la même époque, l’artillerie des gaz allemande utilisa sur le front ouest, contre les troupes britan­niques, un gaz de combat fondamentalement nouveau, appelé « croix jaune » ou « Lost10 » en allemand, « gaz moutarde » ou « produit des Huns » ou « ypérite » en français. Même à très faible dose, après contact avec la peau ou après avoir touché les muqueuses et les voies respiratoires, ce gaz provoquait de très graves lésions de l’organisme, notamment des cécités et des dysfonctionnements ner­veux catastrophiques. Parmi les victimes fameuses du gaz moutarde ou de l’ypérite sur le front occidental, on comptait le caporal Adolf Hitler, qui, sur une colline près de Wervik (La Montagne), au sud d’Ypres, dans la nuit du 13 au 14 octobre 1918, fut pris dans l’une des dernières attaques au gaz lancées par les Anglais au cours de la Première Guerre mondiale. Dans ses Mémoires, il indique qu’au matin du 14, il eut l’impression que ses yeux s’étaient transformés en charbons ardents ; après les événements du 9 novembre en Alle­magne, qu’il vécut par ouï-dire à l’hôpital militaire de Pasewalk en Poméranie, il avait connu une rechute de cécité due au gaz mou­tarde, et avait pris, pendant cette crise, la décision de « devenir politicien ». Au début 1944, constatant que la défaite approchait, Hitler expliqua à Speer qu’il craignait de redevenir aveugle, comme jadis. Le traumatisme du gaz resta présent en lui jusqu’au bout, sous forme de traces nerveuses, Parmi les éléments déterminants de la Seconde Guerre mondiale, un fait particulier semble avoir joué un rôle du point de vue de la technique militaire : à la suite de ces événements, Hitler intégra une compréhension idiosyncrasique du gaz dans son concept personnel de la guerre, d’une part, dans son idée de la pratique du génocide, de l’autre 11.

 

 

1.  « You take my life / When you do take the means whereby I live. » The Merchant of Venke, Acte IV, scène 1.

 

2.   Cf. G.W.F. Hegel, Phanomenologie des Geistes, Francfort, 1970, pp. 431 sq. Dans la terreur se réalise, selon Hegel, la « sécheresse discrète et absolue, la ponctualité obstinée de la véritable conscience de soi... L’unique oeuvre, l’unique acte de la liberté universelle est par conséquent la mort, et qui plus est une mort n’ayant pas d’ampleur et d’emplissage intérieurs ; car ce qui est nié, c’est le point inaccomplf du Soi libre absolu ; c’est donc la mort la plus froide, la plus plate, sans plus de signification que le fait de trancher une tête de chou ou de boire un verre d’eau. » (ibid., p. 436).

 

3. Cf. l’anarchiste et idéaliste allemand Johann Most, inventeur du principe de la lettre piégée ; également Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard, 1951, où Camus sou­ligne la différence entre terreur individuelle et terrorisme d’Etat.

 

4. Cf. Joachim Fest, Hitler, Gallimard, 1998.

 

5. Comme les deux parties étaient conscientes de violer le droit de la guerre, elles renoncèrent à protestet auprès des gouvernements adverses contre l’emploi de gaz toxiques. L’argument fallacieux du professeur Haber, pour qui le chlore n’était pas un gaz toxique, mais uniquement un gaz irritant, et n’était donc pas concerné par l’interdiction formulée dans la convention de La Haye, a perduré jusqu’à nos jours dans l’apologétique nationaliste en Allemagne.

 

6. Cf. Jôrg Friedrich : Dos Gesetz des Krieges : das deutsche Heer in Russland 1941-1945. p Prozess gegen das Oberkommando der Wehrmacht, Munich, 1993.

 

7. Cet effet fut anticipé par l’emploi massif des munitions explosives. Cf. Niall Fergu-, Derfalsche Krieg. Der Erste Weltkrieg und das 20. Jahrhundert, Munich, 2001, p. 290 : a surabondance des obus devait compenser le manque de précision. »

 

8. Sur la naissance d’une néphologie sereine (ou, pour parler avec Thomas Mann : d’une théorie des « mobilités supérieures ») au début du XIXe siècle, on lira la monogra­phie de Richard Hamblyn, L’invention des nuages, Lattès, 2004. - Les principaux dérivés produits par les sciences humaines à partir du phénomène de la propagande de guerre, et leur abolition dans la communication de masse totalitaire, se trouvent dans la « Théorie de la démence collective » de Hermann Broch, cf. plus bas, p. 163.

 

9.  Cf. Martinetz, op. cit., p. 93.

 

10. Nom que lui donna Fritz Haber en assemblant les premières lettres du nom des scientifiques responsables, le Dr Lommel (Bayer, Leverkusen) et le Pr Steinkopf (collabo­rateur de l’Institut de l’Empereur Guillaume de chimie physique et d’électrochimique de Dahlem, dirigé par Haber, devenu « Institut Militaire Prussien » pendant la guerre). Son odeur valut à ce gaz d’être baptisé mustard gas, gaz moutarde, par les Britanniques et les Français, ou encore ypérite, d’après le nom du lieu où il fut employé pour la première fois et en raison de son effet dévastateur.

11. Sur le non-emploi des gaz toxiques pendant la Seconde Guerre mondiale, cf. Gùn-tner Gellermann, Der Krieg, der nkht stattfand. Möglkhkeiten, U berhgungen und Entscheidun-gen der deutschen Obersten Fiïhrung zur Verwendung chemischer Kampfstoffe im Zweiten Weltkrieg, Coblence, 1986

 

 

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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commentaires

Pascal 10/02/2009 21:45

Vu il y a quelque semaines à Vannes à l'exposition 14-18 aux archives de la ville :

http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/Pages-d-aujourd-hui-actualites-14-18-commemorations/photos-vannes-expo-sujet_573_1.htm

voir photo "Armes et matériels français et allemands" du 16.12.2008 : une crécelle qui servait pour alerter les soldats lors des attaques au gaz (voir réponse du 16.12.08)

Docteur O 09/01/2008 10:48

De rien.

Vous excuserez la pauvreté de ma transcription - "trait" au lieu de "très", notamment - je ne dispose pas de l'édition des Cours au Collège de France. Mais en voici, à tout hasard, les références:

Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au collège de France 1976, Seuil 1997, coll. Hautes Etudes, ISBN 978-20200231695

David Vandermeulen 08/01/2008 12:38

Merci pour cet extrait, docteur. Mon passage de Sloterdijk n'est qu'un petit aperçu de son raisonnement bien entendu, le chapitre se développe sur plus de trente pages et s'applique ensuite à penser le Zyklon B. Cet extrait de Foucault donne un parfait et terrifiant écho à la question, merci encore.

Docteur O 08/01/2008 12:02

Tous ces développement de Sloterdijk sont passionnants, mais je crois qu'il y manque un élement déterminant, central pour justifier l'atmoterrorisme, l'attaque de l'environnement de l'adversaire, l'usage fait de ces gazs de Fritz Haber. Dire qu'on tend à produire de la terreur, à terroriser la population adversaire est insuffisant. Car qu'est-ce qui peut justifier pour un Etat, pour une organisation militaire cet objectif de terreur, qu'est-ce qui peut rendre positive cette dégradation manifeste de l'environnement, non pas seulement pour les ennemis mais pour tous? Car tous vivaient dans les gazs, les mines, toutes ces nouvelles technologies guerrières employées durant la première guerre mondiale, et qui tendaient à une dégradation totale de l'environnement. Avec les gazs, on attaque l'organisme biologique même dans sa fonction respiratoire. Comment légitimer le terrain déchiqueté, l'atmosphère viciée, la promiscuité, la production de cet environnement terroriste et dévasté? Il me semble que ça ne peut se comprendre que par la pensée du bio-pouvoir, de l'adversaire considéré non pas seulement en ennemi personnel à combattre, mais en tant que partie d'une race à éliminer, d'une espèce à assainir. On empoisonne, on pilonne, on détruit la terre, pour la rendre par ailleurs plus saine, on tue , on asphyxie, on ampute pour rendre par ailleurs la race, l'espèce plus forte et plus pure. Le sentiment anti-allemand, la propagande anti-allemande qui a duré dix bonnes années en France avant la première guerre mondiale a aussi rendu cette aberration possible.

Je ne crois pas nécessaire d'ajouter grand-chose d'autre à ce qu'a pu en dire Michel Foucault dans ses cours au collège de France, notamment dans celui du 17 mars 1976 (bio-pouvoir et racisme d'Etat) dont je vous livre un extrait particulièrement parlant:

« Dans cette technologie de pouvoir qui a pour objet et pour objectif la vie, ce qui me paraît un des très fondamentaux de la technologie du pouvoir du XIXème siècle, comment va s'exercer le droit de tuer et la fonction du meurtre? S'il est vrai que le pouvoir de souveraineté recule de plus en plus, et qu'au contraire avance de plus en plus le bio-pouvoir disciplinaire ou régulateur? Comment est-ce qu'un pouvoir comme celui-là peut tuer? Comment, s'il est vrai qu'il s'agit essentiellement de majorer la vie, d'en prolonger la durée, d'en multiplier les chances, d'en détourner les accidents ou bien d'en compenser les déficits, comment dans ces conditions est-ce qu'il est possible pour un pouvoir politique de tuer, de réclamer la mort, de demander la mort, de faire tuer, de donner l'ordre de tuer, d'exposer à la mort non seulement ses ennemis mais même ses propres citoyens, comment est-ce qu'il peut laisser mourir, ce pouvoir qui a essentiellement pour objectif de faire vivre? Comment exercer la fonction de la mort dans un système politique centré sur le bio-pouvoir? Eh bien je crois que c'est la qu'intervient le racisme. Alors encore une fois je ne veux pas dire du tout que le racisme a été inventé à cette époque, il existait depuis bien longtemps, mais je crois qu'il fonctionnait ailleurs. Ce qui a inscrit le racisme dans les mécanismes de l'Etat c'est bien l'émergence de ce bio-pouvoir. C'est à ce moment-là que le racisme s'est inscrit comme mécanisme fondamental du pouvoir tel qu'il s'exerce dans les Etats modernes. Et ce qui fait qu'il n'y a guère de fonctionnement moderne de l'Etat qui a un certain moment, à une certaine limite et dans certaines conditions ne passe pas par le racisme. En effet, qu'est-ce que c'est que le racisme? C'est d'abord le moyen d'introduire dans ce domaine de la vie que le pouvoir a pris en charge, d'introduire enfin une coupure, la coupure entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir. Dans le continuum biologique de l'espèce humaine, l'apparition des races, la distinction des races, la hiérarchie des races, la qualification des races, de certaines races comme bonnes et d'autres au contraires comme inférieures, tout ceci va être une manière de fragmenter ce champ du biologique que le pouvoir a pris en charge, une manière de décaler à l'intérieur de la population des groupes les uns par rapport aux autres, bref de pouvoir établir une césure qui sera de type biologique à l'intérieur d'un pouvoir qui se donne comme étant précisement biologique , ça va permettre en gros au pouvoir de traiter l'espèce, de subdiviser l'espèce qu'il a pris en charge en sous-groupes qui seront précisement les races. C'est là la première fonction du racisme: de fragmenter, de faire des césures à l'intérieur de ce continuum biologique auquel s'adresse le bio-pouvoir.

Et d'un autre côté le racisme aura pour rôle de permettre d'établir une relation positive du type: plus tu tueras, plus tu feras mourir, ou plus tu laisseras mourir, et plus du fait même toi tu vivras. Cette relation ce n'est pas le racisme ni l'Etat moderne qui l'a inventé, c'est la relation guerrière, pour vivre il faut bien que tu massacres tes ennemis . Mais le racisme va la faire jouer d'une manière qui est toute nouvelle, et qui est compatible avec l'exercice du bio-pouvoir. D'une part en effet le racisme va permettre d'établir entre ma vie à moi et la mort de l'autre, une relation qui n'est pas une relation militaire et guerrière d'affrontement, mais une relation de type biologique: plus les espèces inférieures tendront à disparaître, plus les individidus anormaux seront éliminés, moins il y aura de dégénérés par rapport à l'espèce, plus moi, non pas en tant qu'individu mais en tant qu'espèce, je vivrais, je serais fort,je serais vigoureux, je pourrais proliférer. La mort de l'autre, ce n'est pas simplement ma vie dans la mesure où ça serait ma sécurité personnelle, la mort de l'autre, la mort de la mauvaise race, de la race inférieure, ou du dégénéré ou de l'anormal, c'est ce qui va rendre la vie en général plus saine, plus saine et plus pure. Rapport donc non pas militaire, guerrier ou politique, mais rapport biologique. Et si ce mécanisme peut jouer, c'est que les ennemis qu'il s'agit de supprimer, ce ne sont pas les adversaires au sens politique du terme, ce sont les dangers, dangers externes ou internes, par rapport à la population et pour la population. Autrement dit la mise à mort, l'impératif de mort n'est recevable dans le système du bio-pouvoir que s'il tend non pas à la victoire sur les adversaires politiques, mais s'il tend à l'élimination du danger biologique et au renforcement directement lié à cette élimination de l'espèce elle-même, ou de la race.

La race, le racisme, c'est la condition d'acceptabilité de la mise en mort dans une société de normalisation.»