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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 09:11

Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Kraus, le point d’orgue de son activité de journaliste et de polémiste, qui a commencé en 1899 avec la création de Die Fackel, journal dont la mission est déjà annoncée par son titre qui peut se traduire par « Le Flambeau ». Eclaireur et sentinelle, Kraus a été animé par la volonté de combattre l’obscurantisme et d’attirer l’attention sur les démissions de l’esprit, les manquements à la raison et les agressions contre la nature. Possédé par sa mission et persuadé de son devoir d’intransigeance, il a rédigé seul Die Fackel à partir de 1911. Les numéros pouvaient être d’importance très inégale, allant de quelques feuillets à plus de cent pages. Rien de plus contraire à l’exigence de vérité, selon Kraus, que de sortir un journal ayant toujours le même nombre de pages alors que l’intérêt de l’actualité fluctue. Avant même toute considéra­tion sur la façon dont est traitée l’information, la régularité du volume est déjà pour lui le signe d’un mensonge et d’un danger car, bridant toute hiérarchie, la presse met ainsi les informations au même niveau sans pouvoir toujours en sou­ligner aucune à sa juste valeur, gonflant ou réduisant l’im­portance d’un événement en raison des seules nécessités d’un calibrage figé : selon la saison, autant de place peut être accordée à l’invasion d’un pays ou aux dérapages policiers qu’aux mariages princiers ou aux frasques d’une femme d’avocat, le tout entrecoupé de publicités — subsides dont se passait Die Fackel, qui ne vivait que des recettes des ventes et des abonnements. Aussi longtemps qu’il a paru, ce journal a bénéficié d’un lectorat qui pouvait lui aussi fluctuer, allant de 9.000 à 38.000 lecteurs selon les numéros. Kraus ne se souciait pas de fidéliser ses lecteurs en les caressant dans le sens du poil. Il s’en prend même parfois directement à eux quand ils l’agacent et veulent l’enfermer dans un rôle comme celui du trublion patenté qui doit avoir une idée sur tout et le faire savoir publiquement. C’est ainsi qu’il déclare au début de Troisième nuit de Walpurgis : « Certains [lecteurs] sont si impétueux que je recule davantage devant eux que devant le danger ; ils prennent en effet d’assaut une librairie avant de partir à regret en insinuant que "c’est sans doute par peur qu’on ne paraît pas". Bien deviné dans la mesure où la conscience de se présenter dans ces moments-là devant de tels partisans est aussi un facteur de blocage. » À l’obligation d’écrire, Kraus a substitué, pendant les premiers mois de l’année 1933, celle de prendre la mesure de la catastrophe. Comme un acteur de théâtre qui fait de son silence un soutien de la réponse à venir.

«Je reste coi;

et ne dis pas pourquoi.

Et il y a du silence, alors que la terre craquait.

Aucune parole qui touchait; [...]

ensuite c’était indifférent.

La parole s’endormait lorsque ce monde s’éveillait »,

fait-il paraître dans le bref numéro qui précède Troisième nuit de Walpurgis, dont le texte était destiné au départ à faire tout un numéro de Die Fackel. Il ne l’a été que partiellement - numéros 890-905, fin juillet 1934 -, Kraus ayant renoncé au dernier moment à tout publier pour ne pas mettre ses amis en danger. Car le danger qui menace tous les opposants en cette année 1933 est plus grave que jamais. Et aussi éton­nant que cela puisse paraître, Kraus semble être l’un des rares à s’en apercevoir si tôt et avec autant de clairvoyance, ne por­tant pas un jugement simplement politique mais fournissant, à partir d’une critique de la langue, une analyse de ce phénomène qu’il appelle l’« Événement ».

Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomina­tion de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait : non pas pressenti ou anticipé, car ce n’est pas le livre d’un voyant mais celui de quelqu’un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s’ap­puie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n’avait pas de sources d’information secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio (« Souvent il suf­fit d’écouter la radio quand on recherche la vérité »), opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d’ailleurs expressément ses sources d’informations : XArbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et - modérément, comme il le dit - Mein Kampf (cai qui sait lire n’a pas besoin d’en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit). Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des pré­paratifs de guerre de l’Allemagne nazie, de ses visées expan­sionnistes, de l’antisémitisme affiché et brutal, de la struc­ture préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de « se commettre » avec des Juifs, de la « détention préventive » comme incar­cération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l’écart. Si Kraus est prophétique, c’est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme — dont il ne verra pourtant jamais toute l’hor­reur puisqu’il est mort en 1936, deux ans avant l’AnschluE, dont il honnissait l’idée : « C’est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l’éclairage électrique et même de tous les expé­dients de la radiotechnique, on renoue avec l’état primitif et où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. » Ou ceci : « Simultanéité d’électro-technique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n’existe plus ! »

Comment prétendre alors qu’on ne savait pas, qu’il était impossible de savoir? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien »... La seule explication pour Kraus est qu’on ne voulait pas savoir, qu’on se refusait à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres parfois au vu et su de tous : « Les rites très stricts de la préventive [...] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire. » Ne pas admettre les choses tant qu’elles ne nous touchent pas personnellement. C’est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu’il n’a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu’on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu’il n’a jamais été importuné par les nazis et que c’est leur faire un bien mauvais procès d’intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.

Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l’écart qu’elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge ; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation. Loin d’être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s’appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d’après la Première Guerre mon­diale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s’insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience : « Les Allemands ne se rendent-ils pas compte — car les autres s’en rendent compte — non seulement qu’au­cune nation ne se réfère aussi souvent qu’elle au fait qu’elle en est une mais que le reste du monde n’emploie pas aussi souvent en une année le terme de "sang" que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? » Ou ceci : « Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d’une mère de voir juste ? » Ou à propos de Hitler : « L’observateur ne ressent-il pas des brû­lures d’estomac quand notre homme apparaît en public, affable et surtout débordant d’amour pour les enfants ? » Et ceci encore : « Que cela ait un effet encourageant plutôt que déprimant, voilà ce qui est phénoménal. »

Source éditeur

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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commentaires

mehdi 28/08/2014 23:14

Rien de surprenant...il fallait être aveuglé par les bons sentiments pour ne pas voir la guerre en préparation, alors quoi dire sur la situation actuelle ?.

David Vandermeulen 14/11/2008 16:33

Oui, Kraus était une voix tout à fait à part dans la presse de langue allemande. Une toute petite partie de sa production littéraire a été traduite en français (en partie parce que ses textes font beaucoup de références à la culture de l'époque, culture qui n'est pas toujours arrivée jusqu'à nous). Kraus savait lire son époque. Quand on le lit aujourd'hui, on a souvent l'impression de découvrir un prophète. Sa lucidité est très troublante.

Effer 14/11/2008 16:25

Kraus était un observateur étonnant (je ne l'ai pas lu), mais déjà le titre de son livre "Troisième nuit de Walpurgis" donne des frissons.