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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 15:48

Le premier mouvement, devant un recueil d’aphorismes, est de le lire au hasard, à la recherche du meilleur, à l’exclusion du reste; le lecteur s’érigeant en juge plus avisé que l’auteur, qui, pour constituer son recueil, avait une raison, ainsi négligée. Contre pareille méthode de lecture, nous voudrions mettre en garde avec instance.

Car il y a deux sortes de recueils d’aphorismes : les vrais, et les faux. Les vrais, comme les Sudelbucher de Lichtenberg, où l’auteur consigne au jour le jour les idées qui lui viennent, sur le monde ou sur un mot; et qui peuvent être lus comme ils se sont élaborés, par touches impressionnistes. Les faux, que l’auteur compose après coup : en choisissant dans ses écrits antérieurs les mots, les propositions ou les pages qui expriment au mieux sa pensée, comme elle s’articule en un système.

Kraus a procédé ainsi pour ses trois recueils d’aphorismes : Dits et contredits, 1909; Pro domo et mundo, 1912; la Nuit venue, 1918. A ce qui lui paraissait avéré, le plus pertinent, dans la Fackel, son journal au sens propre du terme - sa réaction au quotidien -, il a ajouté les pensées provoquées par cet examen de « recueillement » : retour sur soi. Et dans cette réflexion, pour que l’anecdotique, occasionnel, n’occulte pas, par sa présence matérielle, l’historique, efficient, qu’il poursui­vait en esprit, Kraus éliminait du texte, général, la référence au prétexte, particulier, tout au plus signalé désormais, pour un éventuel et inutile aide-mémoire, par des initiales qui sont le particulier confondu à sa généralité. Le livre n’est alors pas un recueil, disparate, mais un traité, homogène, selon le modèle mathématique : où le lecteur se condamne à ne rien comprendre s’il veut parcourir le discours à son gré et non pas au gré de l’auteur; s’il saute une pro­position, fût-elle apparemment la plus insignifiante, qui est là, en tout cas, comme un tissu interstitiel : permettant au corps de l’ouvrage son organisation.

Dits et contredits, le titre déjà indique une perspective double : Kraus expose sa vue du monde - description satirique - et sa vision du monde - réflexion éthique -, leur écart circonscrivant l’aphorisme : le champ du trait d’esprit; où l’inventaire du présent, facticité dérisoire, aberrante ou pervertie, par la réaction de l’esprit, provoqué et provocant, conduit à l’invention d’une représentation « spirituelle », car elle est œuvre, à nouveau, d’une actualité sensée.

Kraus élabore ici, sans répit, le projet existentiel de l’écrivain : exprimer par des mots qui sont devenus propres - siens dans l’opération de sa réflexion sur eux - sa subjectivité, pour être, autant que possible, objectivé en réalité : dans une topologie rigoureuse, car elle est conforme, désormais, à une référence constante, qui va de soi.

Peu importe, ainsi, d’être d’accord avec Kraus ; vœu illusoire puisqu’il suppose, pour s’accomplir, qu’existeraient deux sub­jectivités absolument identiques. Il importe, au contraire, de ne pas être d’accord avec Kraus, car il se pourrait alors qu’on l’ait compris et, par contrecoup, qu’on soit parvenu à se comprendre également.

Cette subjectivité, exacerbée par son refus systématique de conciliation - avec autrui ou avec soi comme avec une idée reçue -, délimite en effet, quand on entreprend d’en saisir la raison, par son écart, la subjectivité de la propre raison. Kraus est ce miroir de l’art, qui reflète l’auteur mais éclaire le lecteur, en rapport au monde.

Le monde, Kraus l’aborde par les deux modes humains qui le vivent antagonistement, l’homme et la femme. L’homme, paraître dominateur, esprit par défaut de corps ; la femme, être dominé, corps en dépit d’esprit, qui, dans son désarroi, cherche à se travestir en la négation de son identité - l’homme - et, par cette déroute existentielle où le droit à une différence irréductible est confondu à une égalité indifférente, s’aliène sans recours.

Cette conception de l’être humain, créativement accompli -en erotique — dans la femme et l’enfant, fonctionnellement dégradé - en sexualité - dans l’homme, rejoint singulièrement la vision de Groddeck, qui permet aussi de comprendre la position ambiguë de Kraus vis-à-vis de la psychanalyse, dont il partage, jusqu’aux termes, nombre d’idées, tout en lui étant, ici avec mesure encore, hostile.

Si Kraus attaque Freud au lieu de le soutenir, c’est qu’il décèle dans le propos psychanalytique une volonté, philistine, de positivisme : de réduction de l’esprit à une matière. Il condamne la tactique des Lumières, bourgeoises au départ, petites-bourgeoises à l’arrivée : la mise en question d’une norme pour y mieux retourner. Car la psychanalyse peut se définir comme un projet de résolution, par sa compréhension, de l’anormal, dont le génie en particulier, dans la norme, acceptée dans la mesure où, quelle qu’elle soit, elle répond toujours à la même question : de point de vue.

C’est aussi pourquoi Kraus admire Weininger, bien que tout l’en sépare : le racisme, qui cherche un fondement biologique et, par la voie de la misogynie, rejoint l’antisémitisme, formulé par la fantasmatique de l’idéal aryen; reconnaissant, dans Ges-chlecht und Cbarakter, précisément la « pathologie » du génie, entreprise de négation de soi. Car Weininger était tout ce qu’il abhorrait : sémite, « féminoïde » et non pas viril ; un contredit incarné, poussé à l’extrême de sa déchirure : le suicide.

Weininger permet aussi à Kraus, par simple opposé, de définir son propre système, qui affirme l’essentielle bisexualité de l’être humain; toute répartition antagoniste des rôles, mas­culin et féminin, étant une fiction - idéologie et non pas biologie -, dont le corps découvre la vanité dans l’érotisme, abolition des bipartitions par jeu avec les données de la sexua­lité, naturellement morale, au contraire de la morale, par son artifice, obscène.

L’organisation du monde actuellement énoncée, factuelle-ment dénoncée, Kraus passe à son instrument d’(im)pression : la presse, qui, pour lui, est le véritable péché originel contre l’esprit. Car, sous une prétention, libérale, d’information, elle est projet, totalitaire de conformation : d’anéantissement des différants que sont les êtres.

Comme Kraus le constatera dans son dernier texte, la Dritte Walpurgisnacht, la presse est contre-sens de l’esprit : anti-verbe. Ainsi, elle a effectivement rendu possible le triomphe du sys­tème politique où s’accomplit la destruction de l’esprit, le nazisme, qui n’est que la mise en acte de ce qui, dans un journal, est mis en page : la perversion de l’instrument dont l’être dispose pour se créer, le verbe, jour après jour, au mépris de la rigueur qu’il suppose à bon escient, abusé en tout sens, jusqu’à ce qu’il ait perdu son sens.

Ce qui découvre la portée existentielle de la Fackel : non pas journal mais anti-journal, très vite écrit par Kraus unique­ment, en témoignage, contre la futilité de l’information, pour la nécessité de la formulation, vitale, car elle seule conduit au sens qu’implique l’individu, autrement perdu.

Profession constamment reprise d’une voix, la Fackel est, dans son propos, prophétique : non seulement parce que s’avèrent toujours plus ses textes à mesure que s’en éloignent les prétextes, mais aussi, et surtout, parce que son projet est celui-là même des grands prophètes de l’Ancien Testament. Ici comme là, les remontrances, répétées en désespoir de cause, s’élèvent contre la démission morale de l’individu en collectivité immorale où, par inconscience, il accepte l’aliénation de son entité; elles s’opposent au laisser-aller, à mort, du verbe, qui constitue toute la raison de l’être : sa création, ou culture.

La perversion du verbe dans le quotidien, où il s’abîme, en circonscrit le rôle dans son champ intrinsèque : la littérature, où l’aphorisme apparaît comme un accomplissement. Car le mot y est réduit à sa plus simple et plus complexe expression : débarrassé des redondances qui occultent sa fonction initiale de réflexion d’un style de vie.

Dans l’aphorisme, au contraire de ce qui se passe dans le journalisme, le mot ne saurait être compris immédiatement; il exige du lecteur pour être appréhendé, comme de l’auteur pour être formulé, une même discipline de l’esprit : la méditation dans ce qui le constitue, soi. L’aphorisme est une maïeutique : la provocation d’un esprit par un autre.

Dessein de formation de soi, ce recueil, comme retour sur soi, se conclut, naturellement, par un retour à l’enfance, dont l’univers, imaginaire, détermine l’être dans son mode réel : fonde les objets de la subjectivité.

Dans ce livre, où convergent les directions passées et futures de son oeuvre, Kraus a réponse à tout, dans la mesure où il est sensible et réagissant à tout, refusant le compromis : ce consensus d’opinion auquel tend précisément le journaliste, qui se satisfait dans l’accord avec autrui ou dans la certitude de l’avoir concilié : aliéné en soi.

Car en rapportant ses dits et ses contredits, Kraus définit exclusivement la dialectique de la création : où vivre implique un être autre; penser, un savoir autre; écrire, un dire autre; la vie, restituée à sa raison, étant remise en question : indéfinie.

Par sa remise en question, Kraus s’est actualisé essentielle­ment, comme la vie, dans son verbe; et c’est pourquoi il est vain, autant qu’erroné, de vouloir distinguer ici le bon du mauvais pour ne s’attacher qu’au meilleur, alors insignifiant : artificiel, comme une qualité non référée au défaut qu’elle reprend.

Dits et contredits, comme une personne vivante, est à prendre ou à laisser : effectivement un tout, ou un rien; non pas un ensemble de « mots » divers mais, dans son ensemble, un « trait » unique : un manuel pour l’application de l’esprit où, par son exercice, il se met en jeu; autrement dit, pleinement à l’œuvre.

Roger Lewinter.

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Published by David Vandermeulen - dans Biographies
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