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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 15:31

Notre précédent ouvrage a été consacré à décrire l’âme des races. Nous allons étudier maintenant l’âme des foules.

L’ensemble de caractères communs que l’hérédité impose à tous les individus d’une race constitue l’âme de cette race. Mais lorsqu’un certain nombre de ces individus se trouvent réunis en foule pour agir, l’obser­vation démontre que, du fait même de leur rapproche­ment, résultent certains caractères psychologiques nouveaux qui se superposent aux caractères de race, et qui parfois en diffèrent profondément.

Les foules organisées ont toujours joué un rôle con­sidérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité cons­ciente des individus est une des principales caractéris­tiques de l’âge actuel. J’ai essayé d’aborder le difficile problème des foules avec des procédés exclusivement scientifiques, c’est-à-dire en tâchant d’avoir une méthode et en laissant de côté les opinions, les théories et les doctrines. C’est là, je crois, le seul moyen d’arriver à découvrir quelques par­celles de vérité, surtout quand il s’agit, comme ici, d’une question passionnant vivement les esprits. Le savant, qui cherche à constater un phénomène, n’a pas à s’oc­cuper des intérêts que ses constatations peuvent heur­ter. Dans une publication récente, un éminent penseur, M. Goblet d’Alviela, faisait observer que, n’appartenant à aucune des écoles contemporaines, je me trouvais par­fois en opposition avec certaines conclusions de toutes ces écoles. Ce nouveau travail méritera, je l’espère, la même observation. Appartenir à une école, c’est en épouser nécessairement les préjugés et les partis pris.

Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes études des conclusions diffé­rentes de celles qu’au premier abord on pourrait croire qu’elles comportent ; constater par exemple l’extrême’ infériorité mentale des foules, y compris les assemblées d’élite, et déclarer pourtant que, malgré cette infério­rité, il serait dangereux de toucher à leur organisa­tion. C’est que l’observation la plus attentive des faits de l’histoire m’a toujours montré aue les organismes sociaux étant aussi compliqués que ceux de tous les êtres, il n’est pas du tout, en notre pouvoir de leur faire subir brusquement des transformations profondes. La nature est radicale parfois, mais jamais comme nous l’entendons, et c’est pourquoi la manie des grandes  réformes est ce qu’il y a de plus funeste pour un peuple, quelque excellentes que ces réformes puissent théoriquement paraître. Elles ne seraient utiles que s’il était possible de changer instantanément l’âme des nations. Or le temps seul possède un tel pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les idées, les sentiments et les mœurs, choses qui sont en nous-mêmes. Les institutions et les lois sont la manifestation de notre âme, l’expression de ses besoins. Procédant de cette âme, institutions et lois ne sauraient la changer.

L’étude des phénomènes sociaux ne peut être sépa­rée de celle des peuples chez lesquels ils se sont pro­duits. Philosophiquement, ces phénomènes peuvent avoir une valeur absolue ; pratiquement ils n’ont qu’une valeur relative.

Il faut donc, en étudiant un phénomène social, le considérer successivement sous deux aspects très diffé­rents. On voit alors que les enseignements de la raison pure sont bien souvent contraires à ceux de la raison pratique. il n’est guère le données, même physiques, auxquelles cette distinction ne soit applicable. Au point de vue de la vérité absolue, un cube, un cercle, sont des figures géométriques invariables, rigoureusement définies par certaines formules. Au point de vue de notre œil, ces figures géométriques peuvent revêtir des formes très variées. La perspective peut transformer en effet le cube en pyramide ou en carré, le cercle en ellipse ou en ligne droite ; et ces formes fictives sont beaucoup plus importantes à considérer que les formes réelles, puisque ce sont les seules que nous voyons et que la photographie ou la peinture puissent reproduire. L’irréel est dans certains cas plus vrai que le réel. Figurer les objets avec leurs formes géométriques exactes serait déformer la nature et la rendre méconnaissable. Si nous supposons un monde dont les habitants ne puissent que copier ou photographier les objets sans avoir la possibilité de les toucher, ils n’arriveraient que très difficilement à se faire une idée exacte de leur forme. La connaissance de celte forme, accessible seulement à un petit nombre de savants, ne présenterait d’ailleurs qu’un intérêt très faible.

Le philosophe qui étudie les phénomènes   sociaux doit avoir présent à l’esprit, qu’à côté de leur valeur théorique ils ont une valeur pratique, et que, au point de vue de l’évolution des civilisations, cette der­nière est la seule possédant quelque importance. Une telle constatation doit le rendre fort circonspect dans les conclusions que la logique semble d’abord lui im­poser.

D’autres motifs encore contribuent à lui dicter cette réserve. La complexité des faits sociaux est telle qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de prévoir les effets de leur influence réciproque. Il semble aussi que derrière les faits visibles se cachent parfois des milliers de causes invisibles. Les phéno­mènes sociaux visibles paraissent être la résultante d’un immense travail inconscient, inaccessible le plus sou­vent à notre analyse. On peut comparer les phéno­mènes perceptibles aux vagues qui viennent traduire à la surface de l’océan les bouleversements souter­rains dont il est le siège, et que nous ne connaissons pas. Observées dans la plupart de leurs actes, les foules / font preuve le plus souvent d’une mentalité singulière­ment inférieure ; mais il est d’autres actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces mystérieuses que’ les anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous ignorions leur essence. Il semblerait parfois que dans le sein des nations se trouvent des forces latentes qui les guident. Qu’y a-t-il, par exemple, de plus compliqué, de plus logique, de plus merveilleux qu’une langue ? Et d’où sort cependant celte chose si bien organisée et si subtile, sinon de l’âme inconsciente des foules? Les aca­démies les plus savantes, les grammairiens les plus estimés ne font qu’enregistrer péniblementles lois qui régissent ces langues, et seraient totalement incapables de les créer. Même pour les idées de génie des grands hommes, sommes-nous bien certains qu’elles soient exclusivement leur oeuvre ? Sans doute elles sont tou­jours créées par des esprits solitaires ; mais les milliers de grains de poussière qui forment l’alluvion où ces idées ont germé, n’est-ce pas l’âme des foules qui les a formés ?

Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes ; mais cette inconscience même est peut-être un des secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement à l’instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne. La raison est chose trop neuve dans l’humanité, et trop imparfaite encore pour pouvoir nous révéler les lois de l’inconscient  et surtout le remplacer. Dans tous nos actes la part de l’inconscient est immense et celle de la raison très petite. L’inconscient agit comme une force encore inconnue.

Si donc nous voulons rester dans les limites étroites mais sûres des choses que la science peut connaître, et ne pas errer dans le domaine des conjectures vagues et des vaines hypothèses, il nous faut constater simple­ment les phénomènes qui nous sont accessibles, et nous borner à cette constatation. Toute conclusion tirée de nos observations est le plus souvent prématurée, car, derrière les phénomènes que nous voyons bien, il en est d’autres que nous voyons mal, et peut-être même, derrière ces derniers, d’autres encore que nous ne voyons pas.


Gustave Le Bon - 1895

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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commentaires

Vandermeulen 09/01/2009 16:16

Et encore plus si l'on prend en compte les nombreuses rééditions que connut le livre, véritable best-seller de l'époque...

effer 09/01/2009 16:10

Gustave Le Bon, ce "bon" monsieur a gaspillé bien du papier pour parler de moutons!
;-)