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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 16:18

Je ne me suis pas proposé d’étudier dans cet ouvrage les événements de la guerre européenne, mais seulement les phénomènes psychologiques dont sa genèse et son évolution restent enveloppées.

La narration Adèle d’une telle lutte serait impos­sible aujourd’hui. Trop de passions nous agitent. Les générations qui créent l’histoire ne sauraient l’écrire. Le recul du temps est nécessaire à l’intelligence des grands drames que les passions des hommes font surgir. Sans équité pour les vivants, l’histoire n’est impartiale que pour les morts.

Mais derrière les événements dont nous voyons se dérouler le cours, se trouve l’immense région des forces immatérielles qui tes firent naître. Les phénomènes du inonde visible ont leur racine dans un monde invisible où s’élaborent les sentiments et les croyances qui nous mènent. Cette région des causes est la seule dont nous nous proposons d’aborder l’étude.

La guerre qui mit tant de peuples aux prises éclata comme un coup de tonnerre dans une Europe paci­fiste, bien que condamnée à rester en arme..

Le succès de la diplomatie durant la guerre bal­kanique laissait espérer que les gardiens officiels de la paix la préserveraient encore. Il n’en fut rien. Après une semaine de pourparlers diplomatiques L’Europe était en feu.

Des événements d’une aussi formidable grandeur ne sauraient dépendre de la volonté d’un seul homme. Les causes en sont profondes, lointaines et variée.. Elles s’accumulent lentement jusqu’au jour où leurs effets apparaissent brusquement. Il semblerait que dans la genèse des événements historiques, les causes s’additionnent en progression arithmétique alors que leurs effets croissent avec la rapidité des progressions géométriques.

Pour comprendre les véritables origines de la guerre européenne, il faut remonter à des faits antérieurs et surtout étudier les transformations de l’âme alle­mande moderne. De la mentalité d’un peuple dérive sa conduite et par conséquent son histoire.

La guerre actuelle est une lutte de forces psychologiques.

Des idéals inconciliables sont aux prises. La liberté individuelle se dresse contre l’asservissement collec­tif, l’initiative personnelle contre la tyrannie étatiste, les anciennes  habitudes  de loyauté internationale et de respect des traités, contre la suprématie des canons.

L’idéal d’absolutisme de la force que l’Allemagne prétend aujourd’hui faire triompher n’est pas nouveau, puisqu’il régna sur le monde antique. Deux mille ans d’efforts furent nécessaires à l’Europe pour essayer de lui en substituer un autre.

Le triomphe des théories germaniques ramènerait les peuples aux plus dures périodes de leur histoire, à ces âges de violence dans lesquels la justice n’avait d’autre fondement que la loi du plus fort

L’humanité commençait à oublier ces heures som­bres où le faible était écrasé "sans pitié, où l’être devenu inutile se voyait violemment rejeté, où l’idéal des peuples était la conquête, le meurtre et le pillage..

Ce fut une illusion dangereuse de croire que les progrès de la civilisation avaient définitivement anéantie les mœurs sauvages des périodes primitives. De nouveaux barbares, dont les siècles n’ont pas adouci la férocité ancestrale, rêvent maintenant d’asservir le monde pour l’exploiter.

Les conceptions dominatrices de l’Allemagne sont redoutables parce qu’elles ont fini par revêtir une forme religieuse. Hallucinés par leur rêve, les peuples germaniques se croient, comme jadis les Arabes au temps de Mahomet, une race supérieure destinée à régénérer le monde, après l’avoir conquis.

Les divinités d’un peuple n’incarnent pas seule­ment ses illusion,, mais aussi ses besoins matériels, ses jalousies et ses haine.. Tels les dieux nouveaux de la Germanie.

Ils appartiennent à la famille de ces puissances mystiques dont le rôle fut prépondérant dans l’his­toire. Pour les faire triompher, des millions d’hommes périrent misérablement, de florissantes cités furent ravagées, de grands empires fondés. A son origine, un souverain ayant pendant vingt-cinq ans maintenu une paix nécessaire à la prospérité de son empire et qui, brusquement, se laisse entraî­ner dans un conflit redoutable qu’il ne souhaitait pas. Un peuple dont la richesse industrielle et commerciale grandissait chaque jour, acceptant avec une délirante joie cette lutte meurtrière qui le ruinera pour longtemps. Des hommes cultivés incendiant des villes des bibliothèques séculaires, des chefs-d’œuvre de l’art respectés par les guerres antérieures. Quel prophète aurait pu prédire une telle éclosion d’inco­hérentes chose ?

Parmi les imprévisibles phénomènes que cette guerre fit surgir, ne faut-il pas citer encore l’explosion de fureur mystique dont fut saisi le peuple Allemand et à laquelle les plus illustres savants ne surent pas se soustraire. L’action de la contagion mentale l’emporta sur la raison et un vent de folie enveloppa leurs Dirigés uniquement par la logique rationnelle dans leurs investigations, les savants veulent toujours la voir conduire le monde et s’indignent dès que les phénomènes semblent échapper à son influence..

Ils oublient ainsi qu’à côté des lumières intellectuelles, guidant l’homme de science à travers ses recherches et le philosophe dans ses doctrines, exis­tent des forces affectives, mystiques et collectives, sans parenté avec, l’intelligence. Chacune d’elles pos­sède une logique spéciale, très différente de la logique rationnelle. Cette dernière bâtit la science, mais ne crée pas l’histoire.

Les formes de logiques indépendantes de l’intelligence élaborent leurs enchaînements dans cet obs­cur domaine de l’inconscient, dont ta science com­mence à peine l’étude.. C’est pourquoi elles restèrent longtemps ignorées.


Gustave Le Bon

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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