Lundi 13 février 2012 1 13 /02 /Fév /2012 12:14

Je profite de l’intéressante question posée par Pascal, pour éclaircir la scène dans laquelle j’ai placé Haber en relation avec l’art et la culture de son temps, dans les pages 74 à 77 du tome II. Avant toute chose, cette scène de salon dans la villa de Haber, pages 71 à 92, est à mettre en écho avec celle qui précède chez Mme von Guilleaume, pages 33 à 41. Ces deux scènes de salons s’opposent. La première, celle qui se déroule chez Mme von Guilleaume, déploie une ambiance de salon classique, empreinte de manières et d’élégances. La seconde, chez Haber, est vulgaire, cynique, s’inaugure et se termine sur un désastre. 

Henriette.jpg

Henriette Herz

Tenue par une grande bourgeoise d’origine juive, la réception de Mme von Guilleaume se réfère directement à l’âge d’or des mondanités berlinoises du début du XIXe siècle, quand Rahel Levin (future Rahel Varnhagen) et Henriette Herz, premières femmes de l’émancipation juive devenues célèbres, invitaient chez elles les plus grands esprits allemands de leur temps, tels que les princes, les savants, les officiers, ou tout ce que l’époque romantique allemande comptait comme personnalités illustres, des frères von Humbold à Schlegel en passant par Goethe. Souvent tenus par des femmes, ces rendez-vous spirituels et culturels étaient appréciés pour leur haute tenue intellectuelle. Dans les années 1790-1815, les salonnières juives étaient bien entendu tolérées par l’élite prussienne pour leurs dispositions à s’éloigner de l’Ancien Testament au profit du Nouveau, une considération douteuse mais néanmoins largement partagée en Prusse, et qui se confirme dans plusieurs correspondances des personnalités qui fréquentaient ces cercles, comme celle de Jean-Paul par exemple. Ce moment singulier, qui ne dura que peu de temps, reste une période unique dans l’histoire des Juifs et des Allemands.

Dans le salon organisé par Ella von Guilleaume, tous les protagonistes (Harden, Koppel, Rathenau, Hofmannsthal) sont issus de la communauté juive, excepté le prince Guido Henckel von Donnersmarck, marié à une salonnière juive, Esther Lachmann et Eberhard von Bodenhausen, historien d’art influent. La scène du salon d’Ella von Guilleaume, comme je l’ai imaginée, peut donc se lire comme l’une des dernières répliques de ce temps béni du début des années 1800. Mais, on l’aura compris, un siècle plus tard, ce type de salon n’était fréquenté que par des Juifs de Cour ou de rares philosémites.

La réception chez Haber est tout autre. Les invités ne sont pas ici choisis pour leur esprit mais pour l’intérêt tout pragmatique que leur porte Haber. Ici, pas de Hofmannsthal, mais des collègues, des industriels. Clara Haber, dépressive, ne s’est pas mise en toilette, et dès son entrée, Bernthsen, directeur à la BASF, se méprend et se persuade qu’elle est la bonne de maison. Quant à Haber, le lecteur très attentif et perspicace devinera, par le mauvais goût de son mobilier qui côtoie certaines pièces très modernes, voire avant-gardistes, telles sa peinture de Max Pechstein ou encore sa lampe de l’école Behrens, que nous sommes dans le salon d’un homme parvenu, qui désire persuader son entourage qu’il est un homme en phase avec son temps. Rahel.jpg

Rahel Levin

 

Je ne sais pas si Haber possédait un Pechstein, vraisemblablement pas. Par ce choix, j’ai voulu souligner le fait que Haber, s’il fut considéré par beaucoup comme un ambitieux pugnace, fut probablement aussi un arriviste au sens culturel. Devant son tableau, qu’il ne parvient pas à défendre, tout juste en précise-t-il sa valeur marchande (je n’ai par ailleurs pas réussi à me procurer de sources confirmant la cote de Pechstein en 1912, peut-être n’était-il pas si cher que cela…). Haber n’était certainement pas, au grand contraire de Rathenau, un homme d’avant-garde. Ses auteurs de chevet étaient Goethe, Carlyle, ou encore Schiller, pour lequel des larmes lui venaient. Quant à ses lectures contemporaines, elles se résumaient à quelques romans populaires ou aux intrigues policières. Rien de plus étranger à ce que pouvait apprécier Rathenau, qui était, lui, un esthète internationalement reconnu.

Ces deux scènes de salon, l’une nostalgique d’une érudition et d’une spiritualité perdues, l’autre tristement plate et moderne (moderne dans le sens de la fragmentation des individus), sont selon moi les deux types de société représentatives de l’Allemagne bourgeoise d’avant-guerre. Il ne faut pas y voir une charge particulière contre Haber mais un prétexte pour tenter de traduire ce qu’était la société prussienne de cette époque. Je consacrerai bientôt un prochain article aux goûts culturels de Rathenau.

Par David Vandermeulen - Publié dans : Histoire allemande
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés