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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 11:57

Lissauer.jpg« Ce petit Juif obèse et aveuglé de Lissauer pré­figurait l’exemple d’Hitler ». Cette petite phrase cinglante, qui annonce la loi de Godwin bien avant l’heure, c’est à Stefan Zweig qu’on la doit. C’est peu de dire qu’il n’appréciait guère son confrère coreligionnaire.

Poète juif-allemand, Ernst Lissauer (1882-1937) gagna sa gloire littéraire en 1914, au tout début de la guerre, avec un poème intitulé « Chant de la haine contre l’Angleterre ». Ce petit poème fut publié parmi des dizaines d’autres, lors de l’incroyable élan belliciste qui s’empara des auteurs, poètes, artistes et intellectuels de langue allemande durant les premiers mois de la Première Guerre mondiale.

Dans le flot des productions patriotiques de l’époque, c’est le Chant de Haine qui emporta un succès qui dépassa les attentes les plus insensées de Lissauer. Son texte fut placé dans tous les programmes scolaires, on le déclama dans les bataillons, sur le front, et tous les journaux, de toutes obédiences, le publièrent à plusieurs reprises... La gloire de Lissauer devint incontournable, Guillaume II alla jusqu’à le décorer de l’ordre de l’Aigle rouge de 4e classe, distinction octroyée de façon absolument exceptionnelle à un civil allemand d’origine juive.     

Plus tard, dans son fameux Monde d’hier écrit durant la décennie 1930, Zweig oubliera de rappeler à son lecteur que, lui aussi, comme pratiquement tout le monde, fut grisé par les premiers jours de la guerre. Pour rien au monde, il n’aurait voulu « manquer le souvenir de ces premiers jours ». Lui-même se porta d’ailleurs volontaire pour le service actif, aux archives de guerre, où sa connaissance des langues étrangères pouvait être utile. Dans une lettre qu’il adressa le 18 octobre 1914 à son éditeur Anton Kippenberg, Zweig écrira : « Je vous envie de pouvoir être officier dans cette armée, de pouvoir vaincre en France - en France, oui, ce pays qu’on châtie parce qu’on l’aime ».

  

Dans le Monde d’Hier, Zweig fera de Lissauer un portrait au vitriol, et décrira l’étrange ambiance guerrière des années 1914 de façon un peu différente... :

 

« Ma situation dans le cercle de mes amis viennois se révéla plus délicate que mes fonctions officielles. N’ayant que peu de culture européenne et vivant dans un horizon purement allemand, la plupart de ces écrivains ne croyaient pouvoir jouer mieux leur partie qu’en exaltant l’enthousiasme des foules, et en étayant d’appels poétiques ou d’idéologies scientifiques la prétendue beauté de la guerre. Presque tous les écrivains allemands, Hauptmann et Dehmel en tête, se croyaient obligés, pareils aux bardes de l’ancienne Germanie, d’enflammer avec leurs chants et leurs rimes les combattants qui allaient au front et de les encourager à bien mourir. Des poésies pleuvaient par centaines, qui faisaient rimer gloire et victoire, effort et mort. Les écrivains se juraient solennellement de n’entretenir plus jamais des relations culturelles avec un Français, avec un Anglais; bien plus, ils niaient du jour au lendemain qu’il y eût jamais eu une culture anglaise, une culture française. Tout cela était insignifiant et sans valeur en regard de l’esprit de l’Allemagne, de l’art allemand et des mœurs allemandes. Les savants étaient pires. Les philosophes ne connaissaient soudain plus d’autre sagesse que de déclarer la guerre un « bain d’acier » bienfaisant qui préservait de l’énervement les forces des peuples. À leurs côtés se rangeaient les médecins, qui vantaient leurs prothèses avec une telle emphase qu’on aurait presque eu envie de se faire amputer une jambe afin de remplacer le membre sain par un appareil artificiel. Les prêtres de toutes les confessions ne voulaient pas rester en arrière et donnaient de leurs voix dans le chœur; il semblait parfois qu’on entendît vociférer une horde de possédés, et Cependant tous ces hommes étaient les mêmes dont nous avions encore admiré une semaine, un mois auparavant la raison, la force créatrice, la dignité humaine.

Mais ce qu’il y avait de plus affligeant dans cette folie, c’est que la plupart de ces hommes étaient sincères. La plupart, ou trop âgés ou physiquement inaptes à faire du service militaire, se croyaient décemment tenus de « collaborer » d’une manière ou d’une autre à l’action commune. Ce qu’ils avaient créé, ils le devaient à la langue et par conséquent au peuple. Ils voulaient servir leur peuple par la langue et lui faire entendre ce qu’il désirait entendre : que dans cette lutte tout le droit était de son côté, tous les torts de l’autre, que l’Allemagne serait victorieuse et que ses adversaires succomberaient ignominieusement, — ils ne se doutaient pas qu’ainsi ils trahissaient la vraie mission du poète qui est de protéger et de défendre ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme. Plusieurs, à la vérité, ont bientôt senti sur la langue la saveur amère du dégoût que leur inspirait leur propre parole, quand la mauvaise eau-de-vie du premier enthousiasme se fut évaporée. Mais durant les premiers mois, ceux-là étaient les plus écoutés qui hurlaient le plus fort, et ainsi, au près et au loin, ils chantaient et criaient en un chœur sauvage.

Le cas le plus typique et le plus bouleversant d’une telle extase sincère encore qu’insensée, fut pour moi celui d’Ernest Lissauer. Je le connaissais bien. Il écrivait de petits poèmes succincts et durs, et il était avec cela l’homme le plus bienveillant qu’on pût imaginer. Je me souviens encore que je dus me mordre les lèvres pour dissimuler un sourire quand il me rendit visite pour la première fois. Je m’étais représenté ce lyrique comme un jeune homme élancé et ossu, à en juger par ses vers très allemands et nerveux, qui recherchaient en tout l’extrême concision. Dans ma chambre entra en tanguant un petit bonhomme à panse de tonneau, avec un visage qui respirait la cordialité sur un double menton, débordant de vivacité et d’amour-propre, qui bredouillait en parlant, était possédé par sa poésie et que rien ne pouvait retenir de citer et de réciter ses vers. Avec tous ses ridicules, on ne pouvait se défendre de l’aimer, parce qu’il était d’un cœur généreux, bon camarade, loyal et presque démoniaquement dévoué à son art.

Il était issu d’une famille allemande fort aisée, il avait fait ses classes au lycée Frédéric-Guillaume à Berlin, et il était peut-être le plus prussien ou le plus prussianisé des Juifs que je connusse. Il ne parlait point d’autre langue vivante que la sienne, il n’était jamais sorti d’Allemagne. L’Allemagne était pour lui le monde, et plus une chose était allemande, plus elle l’enthousiasmait. York, et Luther, et Stein étaient ses héros, la guerre d’indépendance allemande était son thème favori, Bach son dieu en musique ; il le jouait merveilleusement, malgré ses petits doigts courts, épais et spongieux. Personne ne connaissait mieux que lui le lyrisme allemand, personne n’était plus amoureux, plus enchanté de la langue allemande, — comme beaucoup de Juifs dont les familles ne sont entrées que tard dans la culture germanique, il croyait en l’Allemagne plus que le plus croyant des Allemands.

Quand la guerre éclata, son premier soin fut de courir à la caserne et de s’annoncer comme volontaire. Et je puis me figurer les éclats de rire des sergents-majors et des appointés, quand cette masse épaisse gravit l’escalier, en soufflant. Ils le renvoyèrent aussitôt. Lissauer était désespéré; mais, comme les autres, il voulait au moins servir l’Allemagne avec sa poésie. Pour lui tout ce que rapportaient les journaux allemands était vérité indiscutable. Son pays avait été attaqué, et le pire criminel, conformément à la mise en scène de la Wilhelmstrasse, était ce perfide Lord Grey, le ministre anglais des Affaires étrangères. Il donna une expression à ce sentiment, que l’Angleterre était la grande coupable envers l’Allemagne et la principale responsable de la guerre, dans un Chant de haine à LAngleterre, un poème, — je ne l’ai pas sous les yeux, — qui, en vers durs, serrés, saisissants, portait la haine de l’Angleterre jusqu’au serment inviolable de ne jamais pardonner à cette nation son « crime ». Malheureusement, il apparut bientôt combien il est facile d’agir au moyen de la haine (ce petit Juif obèse et aveuglé de Lissauer préfigurait l’exemple d’Hitler). Le poème tomba comme une bombe dans un dépôt de munitions. Jamais peut-être une poésie allemande, pas même la Wacht am Rhein, n’a connu, une popularité aussi rapide que ce fameux Chant de haine à l’Angleterre. L’empereur était enthousiasmé et conféra à Lissauer l’ordre de l’Aigle rouge, on reproduisait sa poésie dans tous les journaux, les instituteurs la lisaient aux enfants dans les écoles, les officiers s’avançaient devant le front et la récitaient aux soldats jusqu’à ce que chacun sût par cœur cette litanie de la haine. Mais on ne s’en tint pas là. Le petit poème fut mis en musique et développé en un chœur qui fut exécuté dans les théâtres; entre les soixante-dix millions d’Allemands, il n’y en eut bientôt plus un seul qui ne connût de la première ligne à la dernière ce Chant de haine à l’Angleterre, et bientôt le monde entier le connut, mais sans doute l’accueillit-il avec moins d’enthousiasme. Du jour au lendemain Lissauer avait conquis une réputation qu’aucun poète n’égala au cours de cette guerre, une réputation qui, certes, devait plus tard brûler sa chair comme la tunique de Nessus. Car dès que la guerre fut finie et que les marchands songèrent à renouer les relations commerciales, que les politiciens s’efforcèrent loyalement de recréer une entente, on fit tout pour désavouer ce poème, qui réclamait une haine éternelle à l’An­gleterre. Et pour se décharger de toute complicité, on mit au pilori le pauvre « Lissauer de la haine » comme le seul responsable de cette hystérie haineuse que tous, en 1914, avaient partagée, du premier au dernier. En 1919, ceux qui l’avaient fêté en 1914 , se détournaient ostensiblement de lui. Les journaux ne publiaient plus ses poèmes ; quand il se montrait parmi ses camarades, il s’établissait un silence contraint. L’abandonné fut ensuite expulsé par Hitler de cette Allemagne à laquelle il était attaché par toutes les fibres de son cœur, et il mourut oublié, victime tragique de ce seul poème qui ne l’avait élevé si haut que pour le briser dans une chute d’autant plus profonde. »

 

Toute la production de Lissauer fut interdite sur le territoire allemand dès 1933. Il mourut oublié et renié de tous, à Vienne, en 1937.

 

Chant de haine à LAngleterre

 

« Que nous importent le Russe et le Français! Coup pour

coup et botte, pour botte! Nous ne les aimons pas, nous ne les

haïssons pas: nous - protégeons la Vistule et les passages des

Vosges. Nous n’avons qu’une seule haine. Nous aimons (en

commun, nous haïssons en commun, nous n’avons qu’un seul

ennemi. Vous le connaissez fous, vous, le connaissez tous, li est

blotti derrière la mer grise, plein de jalousie, de courroux, de

malice et de ruse, séparé de nous par des eaux plus épaisses que

le sang. Nous voulons nous présenter au tribunal pour prêter

un’ serment face contre face, un serment d’airain que ne saurait

disperser aucun souffle, un serment qui vaudra pour nos enfants

’ et les enfants de nos enfants. Ecoutez ces paroles, répétez

ces paroles, qu’elles se propagent à travers toute l’Allemagne :

nous ne voulons pas renoncer à notre haine, nous n’avons tous

qu’une haine, nous aimons en commun, nous haïssons en commun,

nous n’avons tous qu’un ennemi: l’Angleterre. Que nous importent

les Russes et les Français? Coup pour coup et botte pour botte.

Nous menons le combat avec le bronze et l’acier et conclurons

la paix un jour ou l’autre. Toi, nous te haïssons d’une longue

haine -et nous ne renoncerons pas à notre haine, haine sur les

eaux, haine sur la terre, haine du cerveau, haine de nos mains,

haine des marteaux et haine des couronnes, haine meurtrière

de soixante-dix millions d’hommes. Ils aiment en commun, ils

haïssent en commun, tous n’ont qu’un ennemi : l’Angleterre. »

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Published by David Vandermeulen - dans Documents
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commentaires

Ferrari 11/11/2015 19:54

Pour se faire sa propre opinion au sujet des contradictions de S. SWEIG, je conseillerai au lecteur de passage de cet article le lire le livre de S Sweig : "Le monde d'hier, souvenirs d'un européen".