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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 23:37

Je traduis ici, en français, en bonne entente avec les auteurs, l’article de Magda Dunikowska et Ludwik Turko sur Fritz Haber, initialement écrit en polonais, et très récemment publié en allemand et en anglais dans la Angewandte Chemie, l’une des plus anciennes revues scientifiques allemandes (crée en 1887).   

 

Il était un fois, une ville charmante…


040-copie-1.jpgSur un mur du Salon Sląski, un de ces endroits charmants du vieux quartier universitaire de Wrocław, on peut contempler les portraits des titulaires silésiens du Prix Nobel. La disposition, tout en conservant le style fin de siècle de l’époque, porte déjà le jugement : deux scientifiques ont été condamnés à regarder le délicat intérieur, accrochés la tête en bas. Le premier, honoré pour ses travaux sur les rayons cathodiques, est Philippe Lenard, futur inventeur de la conception de « physique arienne », qu’il opposera à la « physique juive », selon lui inférieure et mensongère. Le second est Fritz Haber, honoré pour sa synthèse de l’ammoniaque, et pionnier de l’utilisation des gaz de combat sur les fronts de la Première Guerre Mondiale. Dans cette galerie de personnages célèbres originaires de Wrocław/Breslau, il n’y a guère de héros plus contradictoires, plus complexes et plus tragiques que Fritz Haber. Le Comité Nobel lui décerna son prix en 1919, pour l’élaboration de la synthèse de l’ammoniaque à partir de ses composants directs : l’hydrogène et l’azote. Ce procédé permit la production industrielle des engrais, apportant ainsi aux cultures de blé son azote indispensable.


045.jpgCela signifiait, pour des centaines de millions de personnes du monde entier, lors des années de mauvaises récoltes, la fin du spectre menaçant de la famine. Dès cette découverte, on associa le nom de Fritz Haber à l’expression « faire du pain avec de l’air ». Il est difficile de trouver meilleure illustration de la dernière volonté d’Alfred Nobel, lequel invita ses exécutants testamentaires à attribuer son prix à ceux qui apportent des avancées majeures au bien pour l’humanité. Et pourtant… Fritz Haber reste le plus souvent absent des encyclopédies qui permettent au grand public de prendre connaissance des auteurs des inventions les plus significatives pour la civilisation. Il en est de même des manuels scolaires, et cela, jusqu’à la terminale.  

Dix ans après avoir mis au point la méthode de production « du pain avec de l’air », Fritz Haber travailla avec succès à l’utilisation de gaz mortels, procédés estimés plus efficaces dans un cadre de conflit armé. En scientifique consciencieux, il se rendit au front en 1915, pour superviser personnellement l’application de la première attaque chimique, sur les lignes anglo-franç049.jpgaises, près d’Ypres.

Pour Norman Davies et Roger Moorhouse, les auteurs de Microcosme – Portrait d’une ville de l’Europe Centrale, le cas Haber a le mérite d’avoir reçu les points sur les « i » :

« Fritz Haber (1868-1934) a emporté le titre de « Docteur La Mort » allemand. Après des études berlinoises, Haber retourna  à Breslau afin de reprendre l’entreprise de son père. Toutefois, la vie de marchand le lassa, et il préféra entamer  une carrière académique. Essentiellement autodidacte, il devint dans un premier temps professeur dans un lycée technique de Karlsruhe, puis, en 1898, professeur de chimie physique […] Quand la guerre écla ta en 1914, Haber remit son institut à la disposition des autorités militaires et se consacra à ses travaux sur les armes chimiques. Quelques mois plus tard, il dirigeait l’attaque au gaz d’Ypres. […] Sa femme, Clara Immerwahr, chimiste comme lui, s’insurgea des travaux de son mari et se suicida. Mais ce drame n’apporta aucune interruption à ses recherches. Plus tard, il contribua à la confection du gaz « Zyklon B ».[1]

                         

À la lumière du texte ci-dessus, il apparaîtrait comme légitime d’accrocher le « Docteur La Mort », non seulement la tête en bas, in effigie, mais également à l’envers, face au mur. Toutefois, avant d’entreprendre, sous les auspices de l’indignation, une croisade[2] anti-haberienne par trop facile, il serait préférable de porter un regard attentif sur ce personnage qui a cristallisé les plus grands défis et phobies d’une époque. Pour commencer, il serait sage de mettre de côté Microcosm, du moins en tant que source d’informations sur Fritz Haber : présenter un diplômé de l’Université d’Heidelberg et un docteur ès chimie de l’Université de Berlin comme un autodidacte est une affirmation pour le moins étonnante. Avec la même imprécision, l’on pourrait avancer que l’HEC de Paris est un lycée économique, ou que L’institut National Supérieur des Sciences Agronomiques est un lycée agricole…

rynek7-breslau.jpgBreslau

 

La légende sombre associée à ce savant moderne mérite cependant une révision, et ce pour au moins deux raisons. Primo : l’importante complexité de son caractère, qui ne desservit aucunement son talent mais qui contribua, au contraire, à la réussite de ses recherches. Cette seule force de caractère dont était habité Haber nous autorise à le considérer comme un héros de son temps. Secundo : L’étude de sa vie demeure une parfaite porte d’entrée pour comprendre quelles étaient les élites de cette époq301.jpgue à la source de la nôtre, qu’elles soient scientifiques, politiques ou issues de l’industrie. Fritz Haber, à l’instar d’une lentille, a en effet focalisé sur lui tous les dilemmes de l’époque qui nous ont précédés, au temps où l’on associait encore de façon particulièrement vivace la conception romantique de l’histoire.

Envisageons dès lors son personnage comme un passage secret menant à la Wrocław/Breslau d’antan, à l’Europe fin de siècle et ses conflits, ses espoirs, ses réussites… De cette période où s’est produit un nouveau changement de paradigme, l’une de ces grandes césures que connaissent toutes civilisations ; car après l’application des inventions de Haber, le monde ne fut plus jamais comme avant. De la même manière que le fit son ami Albert Einstein, il laissa derrière lui une époque révolue. Notre paysage contemporain, avec ses centaines de millions de magasins débordant d’aliments frais et prêts à être consommés, la multiplication constante de bars et restaurants sur tous les continents et îles lointaines, tout cela est né directement des travaux de Haber.

 

haber-en-1891.jpgFritz Haber, véritable breslauer de naissance, fut élève au sein d’un microcosme européen mélangeant nationalités, cultures et religions. Toute l’histoire de sa ville, y compris son développement actuel, laisse à penser qu’elle a toujours été habitée par ce que l’on appelle le genius loci, l’esprit du lieu. Ce fut un endroit qui s’est parallèlement déployé entre le pôle de l’élégance citadine et celui d’un lugubre désir de puissance, au risque de s’abîmer dans un tourbillon destructif. Ce genius loci s’est peut-être manifesté au chevet d’une femme en couche, le jour de la naissance de Fritz Haber, lorsqu’un petit garçon allait bientôt modifier le destin des futures générations. Descendant d’une famille juive de Galicie, Haber allait devenir un intellectuel à la posture et à la personnalité d’un véritable junker prussien. Sa synthèse de l’ammoniac permit la production massive d’engrais, mais rendit également possible la fabrication industrielle de nitrates, composants tout aussi indispensables à la production en masse des explosifs. Haber se bâtit en patriote acharné, à une époque où le nationalisme passait pour une vertu autant que pour une attitude citoyenne volontaire. Il était convaincu que le choc que peut provoquer l’utilisation d’une arme nouvelle forcerait les alliés à une capitulation rapide et épargnerait de nombreuses victimes. Il se trompa sur ce point : des millions de soldats périrent dans la boue des tranchées de la Grande Guerre, trois ans durant ; les gaz toxiques, utilisés par toutes les parties du conflit ne contribuèrent à aucun dénouement. L’efficacité des armes dites traditionnelles s’avéra considérablement plus supérieure à celle des armes chimiques.

 

Les grands albums illustrés publiés en France dans les années vingt en témoignent : sur les dizaines de centaines de dessins publiés, on en recense à peine quelques-uns concernant la bataille d’Ypres de 1915. Il fallut attendre la Seconde Guerre Mondiale pour mesurer le sinistre degré de rendement des gaz dans les camps d’extermination nazis.

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À partir de la prise de pouvoir d’Hitler, lorsque le nationalisme d’État en Allemagne céda face au nationalisme ethnique, l’Allemand Haber devint le juif Haber. Un an plus tard, il mourrait en Suisse (1934). Au cours de la cérémonie établie en sa mémoire et organisée dans des circonstances semi-clandestines au Kaiser-Wilhelm Institut, fondé et dirigé pendant plusieurs années par Haber, l’autre Prix Nobel Max Planck souligna à quel point l’Allemagne aurait perdu la guerre après seulement quelques mois de combats si elle n’avait bénéficié des travaux de Haber sur la synthèse de l’ammoniaque. Et cela aussi bien d’un point de vue économique (manque de vivres), que d’un point de vue militaire (manque de munitions). Car c’est bien la même réaction chimique qui fait du pain avec de l’air qui rend possible la fabrication industrielle d’explosifs. Le discours de Planck sonna dans une salle pleine à craquer. La majorité de l’audience était féminine et composée des épouses des professeurs. Elles représentaient leur mari, lesquels, pour avoir choisi « le moindre mal » et pour « protéger les valeurs », avaient préféré rester à la maison.  

Magda Dunikowska et Ludwik Turko


[1] Norman Davies, Roger Moorhouse, Microcosm : A Portrait of a Central European City, Pimlico, London, 2002.

[2] vide np. Mariusz Urbanek, Zona Doktora Smierc, Gazeta Wyborcza/Wysokie Obcasy 2009.01.08.

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Published by David Vandermeulen - dans Documents
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