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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 08:30

wassemann2Écrit en 1929, ce roman, majeur dans la bibliographie de Wasserman, aborde, avec habilité et une clairvoyance unique dans les lettres allemandes de lʼépoque, la troublante Jüdische Selbsthass (haine de soi juive) qui gagna une part significative de Juifs allemands dans les années 1880 à 1930. Je retranscris ici lʼun des courts chapitres de ce roman ; impossible de ne pas y voir entre les lignes les troubles intérieurs qui auront pu accompagner Rathenau et autres Haber…

JakobWassermann.jpgAh ! oui, c’est vrai , s’écria Etzel, comme si, pendant tout ce temps, il n’y avait plus pensé. Il s’assit de biais près de Warschauer pour mieux entendre et aussi, comme il faisait sombre, pour mieux voir. « Le nom n’a pas grande importance, reprit Warschauer, ce n’est qu’une clef qui ouvre, il est vrai, des portes assez spéciales. Avez-vous jamais fréquenté des Juifs, Mohl ?

— Je crois bien! Il y a un tas de Juifs chez nous.

— Avez-vous eu des Juifs comme camarades?

— Oui.

— Vous étiez bien avec eux?

— Très bien.

— Alors, vous n’avez pas contre eux d’hostilité de principe ? »

Etzel secoua la tête. Il connaissait cette hostilité, il ne l’avait jamais partagée. « Vos parents ne vous ont jamais mis en garde, interdit de les fréquenter?

— N... non.

— Vous hésitez. Si, n’est-ce pas?

 — Parfois. Je ne m’en souciais pas. Quand c’étaient de gentils garçons, je ne m’en souciais pas.

— Bon, c’est ce que je voulais savoir.

Il garda quelques instants le silence, faisant du bout de sa canne des trous dans le sable.

« Pouvez-vous imaginer qu’on cherche à se tromper soi-même sur sa naissance ? C’est une chose bien complexe. Ne pas vouloir être ce qu’on est, renier la souche d’où l’on est issu, cela revient à porter sa propre peau comme un vêtement d’emprunt. Mes parents étaient juifs ; ils appartenaient à la deuxième génération qui ait joui des droits civils. Mon père n’avait pas encore compris du tout que cet état d’égalité apparente n’était au fond que le fait d’une tolérance. Les gens comme mon père, un excellent homme d’ailleurs, n’avaient au point de vue religieux et social d’attaches nulle part. Ils avaient perdu leur ancienne croyance et se refusaient pour des raisons bonnes et mauvaises à en adopter une nouvelle, je veux dire la foi chrétienne. Un Juif veut être juif. Qu’est-ce que cela signifie, un Juif ? Personne ne peut fournir sur ce point une explication satisfaisante. Mon père était fier de l’émancipation, une fameuse invention, allez, qui enlève à l’opprimé tout prétexte pour se plaindre. La société le repousse, l’État le repousse, le ghetto matériel s’est transformé en un ghetto moral et intellectuel ; lui se rengorge et parle de son émancipation. Y avez-vous jamais réfléchi, mon petit Mohl, ou bien avez-vous par hasard rencontré quelqu’un qui ait eu sujet de réfléchir à certaines..., voyons, disons dissonances ? Non ? Vous aviez autre chose à faire, je comprends, mais peut-être avez-vous néanmoins entendu parler de ce qui se passe actuellement dans ce pays. Je ne fais pas allusion au désir qu’ils auraient de reprendre ces misérables droits civils qu’ils ont donnés comme on jette un os à un chien ; que ne le font-ils ? Ce serait du moins agir honnêtement, cela vaudrait mieux que de..., permettez-moi un exemple, que de briser les monuments funéraires des cimetières israélites, vous ne trouvez pas ? Qu’en dites-vous, mon très cher Mohl ? Briser des pierres tombales. Hé ! profaner des cimetières. Voilà du nouveau dans l’histoire, hé ? Dernier cri. Je trouve qu’à côté de cela les empoisonnements de sources et les meurtres rituels étaient des actes criminels et insensés, certes, mais si l’on juge de plus haut, ils s’excusaient par la passion et l’erreur, qu’en dites-vous ? Vous vous taisez, mon petit Mohl, je respecte votre silence. Voyez-vous, cette profanation de tombes est symbolique ; c’est infernal, unique dans l’histoire. Avez-vous jamais remarqué les dernières étincelles qui s’éteignent sur une feuille de papier brûlé avant qu’elle soit toute noire ? Il en va de même ici. Les dernières étincelles de dignité, de respect de soi-même, de scrupule, d’humanité et autres belles choses dont on nous farcit la tête s’éteignent et tout devient noir. Mais je m’égare. Il est vrai que j’ai moi-même posé en principe que s’écarter d’un sujet, c’est l’épuiser. Je ne m’attarderai plus à mes souvenirs de famille. Patience, j’arrive à mes moutons, c’est-à-dire à moi-même. Un axiome encore pourtant, mon cher Mohl, un axiome qui vaut pour tous ; dans chaque vie il arrive un moment où l’on peut choisir entre deux tendances diamétralement opposées de sa nature, un moment où Shakespeare aurait aussi bien pu devenir un brigand de génie comme Robin Hood, qu’un auteur dramatique, Lénine, le chef de la police secrète du tsar, que le destructeur du régime. J’aurais pu sous une impulsion qui, pour des raisons insondables, ne se produisit pas, être un chef des Juifs, un Luther du judaïsme. Tandis que... eh! oui, c’est justement de cela que je parle. Nos actes sont fonction d’une dualité profonde, innée en nous comme la distinction instinctive que nous faisons entre la droite et la gauche. Ne vous laissez jamais conter, Mohl, qu’un homme dans des circonstances données n’aurait pu agir autrement qu’il l’a fait : c’est faux. La question est de savoir jusqu’où il faudrait remonter pour trouver le point où son libre arbitre était encore entier. Si vous le désirez, je peux vous citer des expériences personnelles... je ne vous ennuie pas ? Vraiment pas ? Bon. Ce qui dans mon enfance me faisait déjà souffrir intolérablement, c’était la lâcheté morale de mes coreligionnaires. Ils acceptaient leur existence de parias et se consolaient avec le sentiment mythique et alambiqué d’être un peuple élu. Ou bien ils jouaient aux grands seigneurs dans le coin où l’on avait daigné les parquer, ou plutôt ils singeaient les manières des grands seigneurs, leurs maîtres. Je les haïssais tous tant qu’ils étaient. Je haïssais leur langue, leurs traits d’esprit, leur façon de penser, leur mercantilisme, leur mélancolie atavique, leur présomption, leur manie de se tourner en ridicule. La nuit, je mordais mon oreiller de rage au souvenir d’une insulte, d’une humiliation, que ce fût moi- même, mon père ou tout autre Juif qui en eût été victime. En classe, je tremblais de honte et tout mon être se révoltait lorsqu’on prononçait même en passant le mot de juif, pour signaler simplement un fait ; comprenez-vous cela ? Dans la façon de le dire, on sentait tous les préjugés, la haine invétérée à laquelle les siècles n’ont rien enlevé de son fiel ni de sa férocité. Je savais à quoi m’en tenir (il piqua énergiquement le sol du bout de sa canne). Dès l’âge de neuf ans je savais à quoi m’en tenir ; à quinze ans, j’avais étudié la question à fond et j’étais capable de soutenir n’importe quelle discussion. Mais ce n’est pas avec des discussions qu’on change jamais rien aux faits, même les plus condamnables, pas dans notre monde en tout cas, et de tous les faits, il en était un qui m’était absolument intolérable : la pensée que je serais exclu d’un domaine quelconque de la vie et de l’activité humaine. Eh quoi! moi avec mes capacités, mon intelligence, l’ardeur que je sentais en moi, je ne pourrais jamais, quelles que fussent les circonstances, mettons, obtenir un portefeuille ministériel ; jamais, quelles que fussent les circonstances, devenir président d’une académie scientifique ? Et c’était là, mon cher, avoir de bien hautes visées (il eut un rire sardonique), c’étaient de folles prétentions, mon ambition ne pouvait même songer à briguer une chaire de faculté. Quelles que fussent les circonstances, jamais je ne pourrais me créer la situation à laquelle un esprit moyen trouve tout naturel de prétendre à condition qu’il ne soit pas marqué du signe de Caïn. Cette pensée me mettait en rage. Libre à moi de me livrer à des études, d’enseigner comme je l’entendais, de produire des ouvrages, personne ne m’en empêcherait plus qu’un autre ; finalement ils ne me refuseraient pas leur approbation, voire leur admiration si mes travaux le méritaient, mais... au fond de l’âme, ils n’auraient pas confiance en moi, ils me rejetteraient, moi et mon œuvre, ils ne me rendraient qu’à leur corps défendant l’honneur dont ils se montrent si prodigues entre eux. (Il enleva son chapeau mou, puis s’en recouvrit aussitôt.) Mais c’étaient là des raisonnements. Ce qu’il est impossible de rendre, c’est l’essentiel, le sentiment qu’on me déniait tout cela. Et qu’est-ce qu’on me déniait ? tout simplement d’avoir ma place à côté des autres, le droit d’exister. Car l’existence n’était possible pour moi, alors du moins, que si le monde était à moi, le monde dans toute sa plénitude, sans en rien retrancher ni rogner, et la vie intellectuelle, et tout l’empire qu’elle illumine. Ainsi tombe d’elle-même l’objection qui vous est sans doute venue à l’esprit : qu’une seule de ces raisons eût suffi pour me rendre solidaire de mes coreligionnaires et pour trouver une force nouvelle dans la nécessité d’user ces résistances mêmes. Je vous l’ai dit, je ne les aimais pas, et, ne les aimant pas, je me sentais libéré de toute solidarité. Ils ne pouvaient suppléer à tout ce qui me manquait. En les quittant, je n’étais pas un renégat, j’obéissais à une nécessité intérieure. Dire que je ne les aimais pas, ce n’est dire que la moitié de la vérité ; la vérité tout entière, c’est que mon cœur était avec les autres. Le fait n’est pas rare ; celui qu’on repousse donne son âme à ceux qui le rejettent. C’est la caractéristique du Juif : il fait sa Terre promise de ce qu’on lui refuse, son bien le plus précieux de ce qu’il ne possède pas. C’est toujours l’histoire du Paradis perdu. Cela aussi est très juif : c’est l’histoire du péché originel. Je haïssais d’un côté, j’aimais de l’autre. J’aimais leur langue, leur langue ! leur langue qui était la mienne tout comme mes yeux sont à moi ; j’aimais leur histoire, leurs héros, leurs chants, leurs provinces, leurs villes. Je les aimais d’un amour plus profond que le leur, et je les comprenais mieux qu’eux. Ce n’est pas là fanfaronnade, mon garçon, c’est une fatalité. D’ailleurs, je l’ai prouvé ! Mais revenons en arrière. Pour commencer, j’ai forgé une légende. À la mort de ma mère, brave femme restée fidèle aux coutumes juives, j’ai fait d’elle une chrétienne, fille d’un militaire en retraite. Je me le mis si bien dans la tête, que ce fut pour moi une réalité accompagnée, comme un roman russe, des détails les plus convaincants. Mais cela ne faisait encore de moi qu’un métis et je voulais être chrétien pur sang. En imaginant un adultère avec un riche propriétaire de Silésie, j’écartais délibérément de ma naissance le père israélite qui, entre-temps, avait à son tour quitté ce bas monde. Rien d’audacieux à cela. La nature m’avait favorisé : j’étais blond, du blond germanique le plus franc (il eut de nouveau son rire désagréable) ; la coupe de mon visage, qui n’a rien d’oriental, vous ne pouvez le nier, rappelait dès mon enfance le type des paysans de chez nous. Et puis la volonté modèle les traits. En première, au lycée, je portais déjà le nom de Waremme. Par adoption ; mon père adoptif était un écrivain catholique, il faisait de la propagande et rédigeait de petits traités religieux ; il raffolait de moi et me tenait pour un génie. Peut- être n’avait-il pas tort après tout ; j’en étais peut-être un à l’époque. En tout cas je m’entendais à le faire croire aux gens. N’allez pas vous imaginer que ce fût habileté de ma part, j’avais le monde en main et le modelais à mon gré comme une cire molle. Je n’ai jamais sollicité la faveur des gens, mais jusqu’à un certain moment de ma vie, j’ai fait absolument ce que j’ai voulu de ceux qui se sont trouvés sur ma route ; j’ai appris à subjuguer les hommes, volupté sans égale, art qui exige qu’on s’y exerce. Le changement de nom en question s’effectua sous les auspices d’un chanoine et avec l’aide d’un avocat retors. Il va sans dire qu’il fut accompagné du baptême et d’une conversion au christianisme. La route se trouvait libre devant moi. Vous disiez quelque chose, Mohl ? Je croyais que vous aviez dit quelque chose. Oui, elle était libre. Des mains invisibles l’aplanirent. Mes années d’étude aux Universités de Breslau, Iéna, Fribourg, toujours de l’est à l’ouest, furent une suite de triomphes. Oui, de l’est à l’ouest, de plus en plus loin, des bas-fonds vers les cimes, puis de nouveau vers le fond, jusque dans les dernières profondeurs ; de l’est à l’ouest, comme le soleil. Mais voilà que je m’écarte encore de mon sujet. Je vivais exempt de soucis ; mon père, il est vrai, ne m’avait pour ainsi dire rien laissé, mais les subsides affluaient de toutes parts, de brillantes recommandations m’ouvraient toutes les portes, j’étais admis dans des cercles très fermés, je parlais à des personnages considérables comme à de proches parents, et en même temps je ne me tournais pas les pouces, Mohl. Oh ! que non pas ; une activité dévorante n’est-elle pas l’héritage de ma race ? Je ne savais comment employer les forces que je sentais en moi, forces venues de sources souterraines, du trésor inépuisé, amassé par des générations ; je me sentais appelé à de grandes choses. Ma vie ne me déplaisait pas du tout. Le poète Waremme s’enflammait au contact du philosophe Waremme, le chercheur de trésors spirituels à celui du poète, le médiateur entre les hommes embrasait à son tour Waremme le meneur d’hommes et celui-ci, le politicien, alors apparaissait le but : la politique novatrice et créatrice à laquelle je me sentais destiné.

L’idée d’une Europe métamorphosée, d’une unité continentale sous l’hégémonie de l’Allemagne, une hégémonie germano-romaine, m’enthousiasmait. Ah ! quels rêves : des rêves fous ! Je ne voulais naturellement me lier par aucun emploi ; je repoussais les offres les plus tentantes : tout me paraissait méprisable, je craignais que mon étoile ne s’éteignît si je m’en servais comme d’une lampe. Puis, au beau milieu de mon essor survint la chute ; dans un essor prométhéen, une chute épouvantable. Mais la catastrophe était d’une logique étrange, d’une logique troublante ; je m’étais refusé à la prévoir, je croyais pouvoir la braver, je... mais, diable, Mohl, vous me laissez là bavarder, vous me regardez comme un affamé regarde une miche de pain... je crois qu’il est joliment tard... en route, en route ! »  

 

Jacob Wasserman, L’affaire Maurizius, pp.365-372. Mémoires du Livre, 2000.

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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