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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 16:53

LE MONDE D’HIER de Zweig est l’un des plus beaux témoignages du monde germanique du début du XXe siècle. Ce document aborde quelques scènes qui font échos à des événements dont j’ai moi-même fait allusion dans Fritz Haber. Notamment cette étonnante entrevue que Zweig et Rathenau ont eu la vieille du départ de ce dernier pour le Sud-Ouest.026c1-2-copie.jpg

Tout ce qui n’a plus de lien avec les problèmes du temps présent demeure périmé quand nous lui appliquons notre mesure plus sévère des choses essentielles. Aujourd’hui ces hommes de ma jeunesse qui tournaient mon regard vers la littérature me paraissent moins importants que ceux qui le détournaient vers la réalité.

Parmi ceux-ci je citerai en premier rang un homme qui, à l’une des époques les plus tragiques, a eu à maîtriser le destin de l’empire allemand et qu’a atteint la première balle meur­trière des nationaux-socialistes, onze ans avant qu’Hitler prît le pouvoir, Walter Rathenau. Nos relations d’amitié étaient an­ciennes et cordiales ; elles avaient débuté d’une manière singulière. L’un des premiers hommes auxquels j’aie dû un encouragement déjà à l’âge de dix-neuf ans était Maximilien Harden, dont la Zukunft a joué un rôle décisif dans les der­nières décennies du règne de Guillaume; Harden, jeté dans la politique par Bismarck en personne, qui se servait volontiers de lui comme d’un porte-voix ou d’un paratonnerre, renversait des ministres, faisait exploser l’affaire Eulenburg, faisait trembler le palais impérial, qui redoutait chaque se­maine de nouvelles attaques, de nouvelles révélations ; mais malgré tout, le goût particulier de Harden était pour le théâtre et la littérature. Un jour parut dans la Zukunft une suite d’aphorismes signés d’un pseudonyme dont je ne puis me souvenir et qui me frappèrent par une extraordinaire perspica­cité, comme aussi par la force concise de l’expression. En ma qualité de collaborateur ordinaire, j’écrivis à Harden : « Quiest cet homme nouveau ? Voilà des années que je n’ai pas lu des aphorismes aussi aiguisés. »Harden-copie-2.jpg

La réponse ne me vint pas de Harden, mais d’un monsieur qui signait Walter Rathenau et qui, je l’appris par sa lettre et par d’autres sources de renseignements, n’était rien de moins que le fils du tout-puissant directeur de la société berlinoise d’électricité et lui-même grand commerçant, grand industriel, membre du conseil de surveillance d’innombrables sociétés, un de ces nouveaux commerçants allemands qu’on peut qua­lifier d’universels. Il m’écrivait sur le ton de la cordialité et de la reconnaissance : ma lettre avait été la première approba­tion que lui eût value un essai littéraire. Bien qu’il fût mon aîné de dix ans au moins, il m’avouait ingénument son peu de confiance en lui : devait-il réellement publier, dès maintenant, tout un volume de pensées et d’aphorismes ? Il n’était en somme qu’un amateur en littérature et jusqu’alors toute son activité s’était déployée dans le domaine de l’économie poli­tique. Je l’encourageai sincèrement, nous continuâmes a échanger des correspondances, et lors de mon prochain séjour à Berlin, je l’appelai au téléphone. Une voix hésitante ré­pondit : « Ah! c’est vous? Quel dommage, je pars demain matin à six heures pour l’Afrique du Sud... » Je l’interrom­pis : « Nous nous verrons naturellement une autre fois. » Mais la voix poursuivit lentement, trahissant la réflexion : « Non, attendez... un instant... Mon après-midi est pris par des conférences... Le soir il faut que j’aille au ministère et ensuite à un dîner du club... Mais pourriez-vous venir chez moi à onze heures quinze ? » J’acquiesçai. Nous bavardâmes jusqu’à deux heures du matin. A six heures, il partait, — chargé d’une mission par l’empereur d’Allemagne, comme je l’appris plus tard, — pour le Sud-Ouest africain.

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Je rapporte ces détails parce qu’ils sont extrêmement carac­téristiques de Rathenau. Cet homme aux multiples occupations avait toujours du temps. Je l’ai vu durant les journées les plus dures de la guerre et immédiatement avant la confé­rence de Locarno, et peu de jours avant son assassinat j’ai roulé dans 4a même automobile où il a été tué, et par la même rue. Il avait toujours le programme de sa journée fixé à une minute près, et il pouvait à chaque instant passer sans peine d’une matière à une autre, parce que son cerveau était tou­jours prêt, instrument d’une précision et d’une rapidité que je n’ai jamais observées chez un autre homme. Il parlait cou­ramment, comme s’il avait lu un texte écrit sur une feuille invisible et cependant il modelait sa phrase avec tant d’élé­gance et de clarté que sa conversation sténographiée aurait constitué un exposé parfaitement propre à être imprimé tel quel. Il parlait avec la même sûreté l’allemand, le fran­çais, l’anglais et l’italien, jamais sa mémoire ne le trahissait, jamais il n’avait besoin pour une matière quelconque d’une préparation particulière. Quand on causait avec lui, on se sen­tait tout à la fois stupide, insuffisamment cultivé, peu sûr et confus en regard de son intelligence pratique et de sa compé­tence qui pesait tranquillement toute chose et la dominait d’une vue claire. Mais il y avait dans cette lucidité éblouis­sante, dans la transparence cristalline de sa pensée quelque chose qui inspirait un sentiment de malaise, comme, dans son appartement, les meubles les plus choisis, les plus beaux tableaux. Son esprit était comme un appareil d’invention gé­niale, sa demeure comme un musée, et dans son château féodal de la Mark, qui avait appartenu à la reine Louise, on ne parvenait pas à se réchauffer, tant il y régnait d’ordre, de netteté et de propreté. Il y avait dans sa pensée je ne sais quoi de transparent comme verre et par là même d’insubstantiel ; jamais je n’ai éprouvé plus fortement que chez lui la tragédie de l’homme juif, qui, avec toutes les apparences de la supé­riorité, est plein de trouble et d’incertitude. Mes autres amis, comme par exemple Verhaeren, Ellen Key, Bazalgette, n’avaient pas le dixième de son intelligence, pas le centième de son universalité, de sa connaissance du monde, mais ils étaient assurés en eux-mêmes. zweig-1908.jpgChez Rathenau je sentais tou­jours qu’avec son incommensurable intelligence, le sol lui manquait sous les pieds. Toute son existence n’était qu’un seul conflit de contradictions toujours nouvelles. Il avait hérité de son père toute la puissance imaginable, et cependant il ne voulait pas être son héritier, il était commerçant et voulait . sentir en artiste, il possédait des millions et jouait avec des idées socialistes, il était très juif d’esprit et coquetait avec le Christ. Il pensait en internationaliste et divinisait le prussianisme, il rêvait une démocratie populaire et il se sentait tou­jours très honoré d’être invité et interrogé par l’empereur Guil­laume, dont il pénétrait avec beaucoup de clairvoyance les faiblesses et les vanités, sans parvenir à se rendre maître de sa propre vanité. Ainsi son activité de tous les instants n’était peut-être qu’un opiat destiné à apaiser sa nervosité intérieure et à mortifier le sentiment de sa solitude, qui était sa vie la plus intime. Ce n’est qu’à l’heure des responsabilités, en 1919, quand, après la défaite des armées allemandes, lui incomba la tâche la plus difficile de l’histoire, celle de tirer du chaos l’État ébranlé dans ses fondements et de lui rendre puissance de vie, que, soudain, les forces prodigieuses qu’il avait latentes se' composèrent en une force unique. Et il créa en lui cette grandeur qui lui était congéniale en mettant toute sa vie au service d’une seule idée : sauver l’Europe.

 

 

 

Zweig, le Monde dhier, Albin Michel 1948, pp.214-217.

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Published by David Vandermeulen - dans Documents
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