A l’heure où j’écris
ces lignes, ma question « Existe-t-il des fictions françaises (ceci excluant les essais historiques et les reportages télévisés) qui abordent la guerre 14-18 d’un point de vue spécifiquement
allemand, que ce soit sur le mode du roman, du théâtre, du film, ou encore de la bande dessinée ? » a été lue plus de 100 fois par des personnes inscrites sur un forum consacré à 14-18, cela sans
qu’aucune de celles-ci n’y proposent de réponse. J’ai posé la question à mon ami Dominiek Dendooven (chercheur au Flanders Fields Museum, un musée basé à Ypres, la ville d’Europe qui connut le
plus long conflit, de 14 à 18, avec 4 batailles). Pas de réponse non plus. Son collègue aura néanmoins cette très belle remarque : il n’existe pas de fictions françaises ou belges traitant
la guerre d’un point de vue allemand, parce que la guerre, c’est la matière nationale.
Au dernier festival de
Blois, on m’a présenté à l’une des personnes qui s’occupe de la programmation culturelle du Mémorial de Péronne, l’Historial de la Grande Guerre 1914-1918. Cette rencontre, improvisée et
inattendue, m’a fait me poser quelques questions, m’a fait réfléchir tout haut, comme on dit chez moi. Comme on m’invitait à expliquer mon travail
sur Fritz Haber en quelques mots, j’ai décrit ma bande dessinée comme étant, entre autre, le regard d’un francophone sur le conflit de la Première Guerre Mondiale, avec cette particularité de
privilégier le point de vue allemand, de la bourgeoisie juive-allemande plus particulièrement, et de ne jamais aborder ou montrer, si ce n’est sous forme de cadavres, le point de vue des fameux
Poilus. Le questionnement qui m’est parvenu à ce moment-là m’a amené à poser cette question simple autant que singulière : existe-t-il d’autres récits français qui abordent la première
Guerre Mondiale d’un point de vue exclusivement allemand ? Il semblerait que non, en tout cas, mon interlocutrice n’en a pas trouvé sur le moment.
Allez ! Hop ! c’est parti ! Le travail du troisième tome de Fritz Haber est lancé, le scénario est presque terminé
et la réalisation des planches peut enfin commencer. Rendez-vous dans 22 mois pour le résultat final…
Ah bé oui, 22 mois, c’est fait à la main tout ça, ma bonne dame.
Le dernier grand choix pour lequel j’ai opté est l’insertion systématique, en prélude de chaque nouvelle scène, d’une citation à caractère littéraire placée en haut de page. Ces exergues,
nombreuses dans le récit (une vingtaine par tome), m’aident à clarifier la narration : en marquant nettement de leur présence chaque début de scène, elles rythment le récit, proposent au
lecteur des moments de réflexion. En réalité, ces citations peuvent se lire comme des indications complémentaires sur le caractère des personnages ou de l’époque. Je fais très attention à ce que
chaque exergue a bien été publiée en Allemagne avant la date de la scène traitée. C’est un peu comme si ces petits extraits étaient des réminiscences lues par les protagonistes et que les idées
propres à cette littérature ricocheraient dans les esprits de ceux qui font l’action. Ainsi, Goethe, Carlyle ou Schiller, auteurs qui ont tout particulièrement marqué Haber sont très souvent
cités. L’autre avantage de la citation est qu’elle me permet de dire en peu de place, beaucoup d’idées. Toute la profondeur de sens que contient un vers de Goethe, traduit en mode bande dessinée,
me demanderait probablement trente pages. Enfin, la confrontation littérature/bande dessinée est un rapport que je trouve très intéressant et qui n’est pas, à mon humble avis, encore assez
exploité.
Mes aquarelles sont servies par une technique assez particulière puisque j’utilise aussi de l’eau de Javel pour donner des effets de forts
contrastes. Avec la Javel, la couleur est véritablement dissoute et cela apporte des éclairages tout à fait singuliers selon que la Javel a été diluée ou non à l’eau. Comme je le disais plus
haut, la couleur brune évoque la complexité des idées, et les contrastes rendus par l’eau de Javel soulignent les puissants dualismes qui dominent l’ouvrage. La particularité technique de l’eau de Javel, c’est que l’on peut travailler « à l’envers ». C’est à dire qu’au lieu de garder des zones non peintes pour rendre les
lumières (ce que l’on appelle le blanc de réserve, comme lorsque l’on joue avec le blanc du papier pour créer une lumière), on peut, avec la Javel, enduire sa feuille entièrement de couleur et
venir l’extraire par après. Cette façon de faire demande une maîtrise particulière mais n’est pas plus difficile que la technique traditionnelle de l’aquarelle.
La page 59 est l’une de mes planches préférées
dans Fritz Haber 2. Elle représente l’acteur Paul Richter en Siegfried. Cette image est un écho à un très vieux dessin que mon père avait fait pour moi lorsque je n’étais encore qu’un tout petit
enfant. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres dessinateurs, mais je me rappelle quant à moi du jour exact où je me suis décidé à dessiner. Je devais avoir cinq ou six ans et cela
coïncide au moment où mon père m’emmena au cirque, un très grand cirque, installé aux alentours de la place du Luxembourg, à Bruxelles. Ce devait être le cirque de Moscou, ou celui de Bouglione,
le souvenir n’a pas retenu ce type de détail. En réalité, si je me souviens encore de ce jour et de mon arrivée en bus, de ma place dans les gradins, de la cage aux tigres, c’est que ce jour m’a
véritablement impressionné. J’attendais comme tout enfant de mon âge l’arrivée des clowns et des tigres. Quand les clowns sont enfin montés sur la piste, mon excitation était à son comble. Mais
ce fut un choc : il y en avait bien un blanc à chapeau pointu et un autre rigolo, mais il y en avait encore un troisième affreux et hideux, encagoulé, qui brandissait un énorme
poignard : c’était un méchant parmi les clowns. Cela me traumatisa tant que j’ai hurlé de tout mon saoul jusqu’à perdre connaissance.
De retour à la maison, mon père pris une feuille de papier et dessina pour moi le fameux clown. Son dessin terminé, il m’appela pour me le présenter et, chose amusante, je pris peur à nouveau. Le dessin me saisit et je me remis à hurler. Mais moins longtemps. Petit à petit, je me rapprochai de la feuille, jusqu’à la prendre en main.
Voilà mon expérience avec le dessin : je l’ai découvert par l’expérience, en réalisant qu’il pouvait être un vecteur d’émotions. C’est ainsi que vers six ans, après avoir compris tout cela et en avoir ri, je me suis mis à dessiner un peu plus que les autres enfants.
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