De la création

Lundi 1 décembre 2008
A l’heure où j’écris ces lignes, ma question « Existe-t-il des fictions françaises (ceci excluant les essais historiques et les reportages télévisés) qui abordent la guerre 14-18 d’un point de vue spécifiquement allemand, que ce soit sur le mode du roman, du théâtre, du film, ou encore de la bande dessinée ? » a été lue plus de 100 fois par des personnes inscrites sur un forum consacré à 14-18, cela sans qu’aucune de celles-ci n’y proposent de réponse. J’ai posé la question à mon ami Dominiek Dendooven (chercheur au Flanders Fields Museum, un musée basé à Ypres, la ville d’Europe qui connut le plus long conflit, de 14 à 18, avec 4 batailles). Pas de réponse non plus. Son collègue aura néanmoins cette très belle remarque : il n’existe pas de fictions françaises ou belges traitant la guerre d’un point de vue allemand, parce que la guerre, c’est la matière nationale.
Par David Vandermeulen
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Jeudi 27 novembre 2008

Au dernier festival de Blois, on m’a présenté à l’une des personnes qui s’occupe de la programmation culturelle du Mémorial de Péronne, l’Historial de la Grande Guerre 1914-1918. Cette rencontre, improvisée et inattendue, m’a fait me poser quelques questions, m’a fait réfléchir  tout haut, comme on dit chez moi.  Comme on m’invitait à expliquer mon travail sur Fritz Haber en quelques mots, j’ai décrit ma bande dessinée comme étant, entre autre, le regard d’un francophone sur le conflit de la Première Guerre Mondiale, avec cette particularité de privilégier le point de vue allemand, de la bourgeoisie juive-allemande plus particulièrement, et de ne jamais aborder ou montrer, si ce n’est sous forme de cadavres, le point de vue des fameux Poilus. Le questionnement qui m’est parvenu à ce moment-là m’a amené à poser cette question simple autant que singulière : existe-t-il d’autres récits français qui abordent la première Guerre Mondiale d’un point de vue exclusivement allemand ? Il semblerait que non, en tout cas, mon interlocutrice n’en a pas trouvé sur le moment.

Etonnamment, même au sein de la production scientifique, l’histoire comparée est encore très jeune par rapport à ce sujet, et n’existe réellement que depuis une vingtaine d’années. A ma connaissance, depuis le Westfront 1918 de Pabst et A l'ouest rien de nouveau de Lewis Milestone la même année, seulement quelques rares films, se comptant sur les doigts de deux mains, abordent le conflit avec un regard spécifiquement allemand. Je ne pense pas qu’il existe de film français sur ce sujet. Et je ne connais pas de bandes dessinées, ni de romans. Si quelqu’un passant par ici connait un récit de fiction sérieux, traitant de cette approche de la guerre et écrit par un francophone, qu’il n’hésite pas à m’envoyer des références…
Par David Vandermeulen
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Mercredi 21 mai 2008

Allez ! Hop ! c’est parti ! Le travail du troisième tome de Fritz Haber est lancé, le scénario est presque terminé et la réalisation des planches peut enfin commencer. Rendez-vous dans 22 mois pour le résultat final…

Ah bé oui, 22 mois, c’est fait à la main tout ça, ma bonne dame.


Par David Vandermeulen
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Samedi 3 mai 2008
Valéry a dit ceci dans ses Cahiers : « Mon travail d’écrivain consiste uniquement à mettre en œuvre (à la lettre) des notes, des fragments écrits à propos de tout, et à toute époque de mon histoire. Pour moi traiter un sujet, c’est amener des morceaux existants à se grouper dans le sujet choisi bien plus tard ou imposé ».  Jamais, je pense, je ne suis tombé sur une phrase qui m’a autant impressionné par sa familiarité, et si je ne l’avais moi-même jamais découverte, il est probable que j’aurais pu l’écrire à mon tour, avec certes, une moins bonne tenue de style. Comme je le disais récemment dans un entretien : Mon travail de création est un travail absolument intime et qui me demande d’être constamment autour de mes livres. Ce qui a pour particularité que mon travail n’a rien de personnel, ce ne sont que des choses détournées de livres et un assemblage d’idées que je puise et que je recompose. Tout vient du détournement, et tout mon travail pourrait se résumer à ce mot. Fritz Haber est un détournement de tous les livres historiques sur ce sujet. Et d’un point de vue graphique, il fonctionne sur le même mode. C’est à dire que pour réaliser une case de Fritz Haber, près de 7 à 15 photographies différentes, issues de supports différents, sont utilisées pour être remontées en une image originale, et c’est de cette image artificielle que naîtra mon aquarelle, après que je me sois appliqué à la retranscrire sur papier. Tout cela, curieusement, produit quelque chose de très intime et personnel, un rapport étrange qui rappelle celui qui liait Pascal à son Mémorial, peut-être.
Par David Vandermeulen
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Dimanche 10 février 2008
Behrens-Haber.jpg
Pour en revenir à Peter Behrens, je dévoile ici un petit détail de mon récit. Dans la scène de salon (pp.71 à 91 du tome 2) le lecteur attentif et (très) éclairé aura peut-être remarqué que quelques objets du décors sont des créations de Peter Behrens, comme notamment une lampe de l’école Behrens datant de 1905. C’est dans ce contexte que je fais dire à Albert Einstein, quand il aperçoit Walter Rathenau au perron de la villa berlinoise de Haber : « Voici justement votre conseiller artistique qui arrive ». Ces petits détails subtils m’amusent beaucoup et sont très nombreux dans mon travail (j’en dévoilerai certainement d’autres). Ce détail-ci, s’il sort directement de mon imagination, fut construit pour appuyer l’influence mutuelle qui opérait à l’époque entre Rathenau et Haber.


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Par David Vandermeulen
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Mardi 11 décembre 2007
citation.jpg Le dernier grand choix pour lequel j’ai opté est l’insertion systématique, en prélude de chaque nouvelle scène, d’une citation à caractère littéraire placée en haut de page. Ces exergues, nombreuses dans le récit (une vingtaine par tome), m’aident à clarifier la narration : en marquant nettement de leur présence chaque début de scène, elles rythment le récit, proposent au lecteur des moments de réflexion. En réalité, ces citations peuvent se lire comme des indications complémentaires sur le caractère des personnages ou de l’époque. Je fais très attention à ce que chaque exergue a bien été publiée en Allemagne avant la date de la scène traitée. C’est un peu comme si ces petits extraits étaient des réminiscences lues par les protagonistes et que les idées propres à cette littérature ricocheraient dans les esprits de ceux qui font l’action. Ainsi, Goethe, Carlyle ou Schiller, auteurs qui ont tout particulièrement marqué Haber sont très souvent cités. L’autre avantage de la citation est qu’elle me permet de dire en peu de place, beaucoup d’idées. Toute la profondeur de sens que contient un vers de Goethe, traduit en mode bande dessinée, me demanderait probablement trente pages. Enfin, la confrontation littérature/bande dessinée est un rapport que je trouve très intéressant et qui n’est pas, à mon humble avis, encore assez exploité.
Par David Vandermeulen
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Dimanche 9 décembre 2007
carton-nosferatu.jpg
Aux sous-titres contemporains s’est très vite imposée la confrontation narrative de panneaux de cinéma muet. Juxtaposer un procédé de retranscription cinématographique ancien et actuel me paraissait une belle idée, c’était une façon de proposer quelque chose de suranné mais pas seulement, car les sous-titres proposent une accroche avec le monde d’aujourd’hui. Cette idée m’est venue lorsque j’ai découvert un vieux roman-photo construit avec les images du film Jeanne d’Arc de Fleming.
C’est véritablement en voyant ce livre étrange que j’ai compris ce je devais faire. Ce sont en réalité ces cartons narratifs qui donnent à l’ouvrage son côté si cinématographique. Je me suis fortement inspiré pour l’occasion des cartons de l’édition anglaise du Nosferatu de Murnau datant de 1923. Il m’arrive souvent d’envisager mon travail comme un roman-photo. Un roman-photo qui, comme celui sur la Jeanne d’Arc de Fleming, aurait été tiré d’un film mythique de la UFA. Fleming.jpg

Par David Vandermeulen
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Jeudi 6 décembre 2007
Je n’utilise pas de phylactère pour différentes raisons. La première est esthétique : c’est avant tout parce que la bande dessinée usant de la couleur directe de façon très picturale n’a que trop rarement réussi à trouver une façon heureuse d’insérer les textes. L’idée de sous-titres luminescents, comme ceux que l’on peut voir au cinéma m’a paru un choix évident. Ce choix comporte une contrainte forte, celle de ne fonctionner que sur deux lignes, auquel cas l’effet cinéma disparaît automatiquement. Cela veut donc dire que je dois réduire mes dialogues à un nombre de signes bien précis, c’est un exercice proche d’un jeu oulipien dans certains cas, ce qui m’oblige à soigner particulièrement mes textes. soustitre.jpg
Par David Vandermeulen
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Mardi 4 décembre 2007

haber02.jpg Mes aquarelles sont servies par une technique assez particulière puisque j’utilise aussi de l’eau de Javel pour donner des effets de forts contrastes. Avec la Javel, la couleur est véritablement dissoute et cela apporte des éclairages tout à fait singuliers selon que la Javel a été diluée ou non à l’eau. Comme je le disais plus haut, la couleur brune évoque la complexité des idées, et les contrastes rendus par l’eau de Javel soulignent les puissants dualismes qui dominent l’ouvrage. La particularité technique de l’eau de Javel, c’est que l’on peut travailler « à l’envers ». C’est à dire qu’au lieu de garder des zones non peintes pour rendre les lumières (ce que l’on appelle le blanc de réserve, comme lorsque l’on joue avec le blanc du papier pour créer une lumière), on peut, avec la Javel, enduire sa feuille entièrement de couleur et venir l’extraire par après. Cette façon de faire demande une maîtrise particulière mais n’est pas plus difficile que la technique traditionnelle de l’aquarelle. 

Par David Vandermeulen
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Vendredi 30 novembre 2007

057.jpg La page 59 est l’une de mes planches préférées dans Fritz Haber 2. Elle représente l’acteur Paul Richter en Siegfried. Cette image est un écho à un très vieux dessin que mon père avait fait pour moi lorsque je n’étais encore qu’un tout petit enfant. Je ne sais pas ce qu’il en est pour les autres dessinateurs, mais je me rappelle quant à moi du jour exact où je me suis décidé à dessiner. Je devais avoir cinq ou six ans et cela coïncide au moment où mon père m’emmena au cirque, un très grand cirque, installé aux alentours de la place du Luxembourg, à Bruxelles. Ce devait être le cirque de Moscou, ou celui de Bouglione, le souvenir n’a pas retenu ce type de détail. En réalité, si je me souviens encore de ce jour et de mon arrivée en bus, de ma place dans les gradins, de la cage aux tigres, c’est que ce jour m’a véritablement impressionné. J’attendais comme tout enfant de mon âge l’arrivée des clowns et des tigres. Quand les clowns sont enfin montés sur la piste, mon excitation était à son comble. Mais ce fut un choc : il y en avait bien un blanc à chapeau pointu et un autre rigolo, mais il y en avait encore un troisième affreux et hideux, encagoulé, qui brandissait un énorme poignard : c’était un méchant parmi les clowns. Cela me traumatisa tant que j’ai hurlé de tout mon saoul jusqu’à perdre connaissance.

 

De retour à la maison, mon père pris une feuille de papier et dessina pour moi le fameux clown. Son dessin terminé, il m’appela pour me le présenter et, chose amusante, je pris peur à nouveau. Le dessin me saisit et je me remis à hurler. Mais moins longtemps. Petit à petit, je me rapprochai de la feuille, jusqu’à la prendre en main.

 

Voilà mon expérience avec le dessin : je l’ai découvert par l’expérience, en réalisant qu’il pouvait être un vecteur d’émotions. C’est ainsi que vers six ans, après avoir compris tout cela et en avoir ri, je me suis mis à dessiner un peu plus que les autres enfants. 

Cette expérience ne m’a cependant pas pourvu d’une passion immodérée pour le dessin. J’ai très vite compris, immédiatement peut-être, qu’il n’y avait aucun acte magique dans le dessin. Tout cela tenait du truc et de la technique, on pouvait faire peur, on pouvait faire rire, on pouvait jouer sur l’imagination d’autrui, mais toutes ces émotions étaient menées et maîtrisées par le travail de celui qui dessinait. Il allait donc falloir en user modérément.
Dessin.jpg
Par David Vandermeulen
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