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En 1901, Maximilian Harden accorda une entrevue à la Revue Blanche, la célèbrissime revue des frères Natanson (cette revue accueilla les plumes de Tristan Bernard, Blum, Proust, Verlaine, Mirbeau, Jarry, ou encore de quelques illustrateurs de la trempe des Lautrec et Vallotton). Extrait :
Je suis né à Berlin, le 20 octobre 1861. Au sortir du gymnase, dans un esprit d’indépendance, qui, d’ailleurs, n’a jamais cessé de
m’inspirer, je m’instituai comédien. Trois ans je jouai les jeunes premiers... Berlin, Hambourg, etc. Ce n’était pas mon affaire. Je m’absorbai dans des études littéraires ; un peu plus tard,
je faisais de la critique à la Gegenwart et à la Nation, la revue des libéraux.
Le prince de Bismarck (en disgrâce depuis mars 1890) avait lu quelques articles où je parlais de lui avec le respect dû au génie. Il m’invita à
Friedrichsruhe. J’ai passé bien des jours dans sa maison simple de gentilhomme campagnard. Je peux dire que c’était un charmeur. — une politesse de grand style, une force de séduction pour ainsi
dire lyrique. Nos conversations dans les forêts sont la grande aventure de ma vie. Peut-être suis-je resté un peu enchanté. A son contact, s’était exaltée mon activité politique, et comme je
percevais la possibilité d’écrire des articles politiques dans une manière nouvelle, une manière contrastant avec la frivole et pédantesque manière en usage, et qu’en outre j’étais soucieux de
les pouvoir publier sans contrôle, je fondai, en 1892, la Zukunft : elle eut un succès rapide; cet hebdomadaire, qui débuta sans
capitaux, a maintenant un tirage de onze à douze mille, — chiffre très considérable dans un pays où les revues sérieuses et sans illustrations, ont peu de lecteurs. Sybel, Schweninger, Adolphe
Wagner, Schaeffle, Paulsen, Liszt, Lenbach, Lichtwark, Bjœrnson, Lamprecht, etc., etc., y ont collaboré. J’y rédige l’article de tête, des notes brèves (« Mon Carnet »), et la critique
dramatique. Mes articles ont été réunis en volumes : Apostata et Littérature et Théâtre. Je prépare un roman.
La Zukunft a eu des frictions avec le gouvernement. On l’a interdite dans les gares de Prusse. Elle m’a valu trois poursuites, sous
l’inculpation de lèse-majesté. Deux fois acquitté; la troisième, six mois de forteresse : le tribunal, qui estimait que j’avais dépassé la limite des critiques licites, reconnaissait toutefois
que j’étais inspiré de sentiments royalistes.
Bismarck, dont je n’ai jamais goûté la manière en ce qu’elle avait de répressif, me donnait du « socialiste avancé », tout en me gardant sa
bienveillance ; lessocialistes me blasonnent volontiers « bismarckien sans phrases ». Je suis peut-être bismarckien, mais alors avec phrases...
souvent restrictives; et si je ne suis pas socialiste, ne serais-je pas un anti-bourgeois? Au vrai, je n’aime guère la grande bourgeoisie de commerce, surtout dans sa nuance berlinoise... Je
n’aime pas non plus les étiquettes.
Hans de Bülow m’a offert un vieil exemplaire
de Paul-Louis Courier, avec cette inscription amie : « Il croit tout ce qu’il dit, disait Mirabeau de Maximilien Robespierre, — et c’est ce que dit de Maximilien Harden H. deBülow. » C’est, en effet, pour pouvoir dire tout ce que je
crois que j’ai créé la Zukunft.

Autre terrible personnage, de
ceux qui rendent le bilan d’un scientifique comme Fritz Haber presque commun, Eugen Fischer. Avec son prénom qui le prédisposait à de grandes choses (Du grec eu, « bien »
et genos, « race », la signification du prénom Eugène peut se lire « bonne race »),Fischer (Karlsruhe 1874 - Fribourg en
Breisgau 1967) fut l’un des plus importants anthropologues allemands, spécialiste de la question eugénique. Ancien professeur d’anatomie, il s’est fait connaître du grand public, en 1913, comme
l’auteur d’une étrange thèse, Die Rohoboter Bastards (Les Bastards de Rehobot), qui se penche sur la dégénérescence imputée au mélange des races en Afrique du Sud, et tout spécialement
aux enfants issus des relations entre Européens et Hottentots. Mais son ouvrage le plus important fut Les Principes Fondamentaux de la Science de l’Hérédité Humaine et de l’Hygiène
Raciale, qu’il écrivit en 1921, avec Erwin Baur (1875-1933) et le Dr Fritz Lenz (1887-1976), son ancien élève, avec qui il fonda en 1910, la section d’hygiène raciale à l’Université de
Fribourg-en-Brisgau. C’est à partir de cet ouvrage, on le sait, qu’Adolf Hitler, qui avait lu en 1924 Les Principes Fondamentaux de la Science de l’Hérédité lors de sa détention après
son putsch manqué de Munich, bâtit sa théorie politico-raciale dans Mein Kampf . En 1931, deux ans avant l’avènement du parti nazi au pouvoir, Fischer encensait déjà Hitler en
affirmant que seul la politique hitlérienne serait capable de mener à bien l’Allemagne, et il considérait Adolf Hitler comme le seul politicien capable d’envisager sérieusement la question
eugénique. En 1932, Fischer devenait officiellement membre du parti Nazi et fut très vite promu directeur du bureau de statistique du Reich en Hygiène Raciale et son application politique à
l’Académie de Médecine d’Etat de Berlin-Charlottenburg.

Si la lettre qu’il envoya au président Franklin D. Roosevelt le 2 août 1939 lui causa une très mauvaise publicité, Albert Einstein n’en demeure pas moins un très grand esprit de
courage et de volonté. On a retenu de lui ce qu’il accepta, mais une tendance assez étonnante et persistante souhaite que l’on oublie tout ce qu’il a eu le courage de refuser. Sollicité de toute
part, Einstein réussit néanmoins à rester fidèle à ses convictions alors que celles-ci n’étaient certainement pas à la mode de l’Allemagne. Sa position antimilitariste, pour n’évoquer que cette
dimension, fut particulièrement difficile à tenir, et très peu de grandes figures, politiques, culturelles ou intellectuelles, ont su aussi bien que lui défendre cette position, tant la critique
de la guerre était, dans les années 1914 et 1915, unanimement interprétée comme la marque d’un anti-patriotisme intolérable. J’essaie de faire comprendre dans Les Héros, à quel point la
position de Einstein était difficile à tenir ; Einstein était amené à côtoyer les savants qui avaient signé le manifeste dit des 93, cette lettre ouverte aux Nations civilisées, qui clamait
haut et fort que l’Allemagne n’avait rien à se reprocher en violant le droit de la Belgique.
Cicatrice et honneurs au plastron.
Ami d’Einstein, de Zweig et de dizaines d’artistes et de grandes personnalités de l’Europe, Rathenau était un capitaine d’industrie, un philosophe et un homme politique
très apprécié. Son assassinat par des membres de l’extrême droite en 1922 fut l’un des meurtres les plus retentissants du XXe siècle, et c’est par ce triste destin que l’on connaît encore
aujourd’hui le nom de Rathenau. Véritable héros, des milliers d’ouvriers le pleurèrent et une manifestation hors du commun fut organisée à Berlin le jour de ses obsèques. Issu d’une famille
juive, fils d’Emil Rathenau, le grand magnat allemand de l’électricité, Walter Rathenau naquit le 29 septembre 1867, à Berlin, un an avant Fritz Haber. À 14 ans, il assista à la fulgurante
carrière de son père, quand celui-ci eut la bonne inspiration d’acheter le brevet d’Edison. Brillant élève, il fit ses études à la Faculté des Sciences de Berlin et de Strasbourg. Après avoir,
dès l’âge de 26 ans, fait ses armes à la tête d’une société d’aluminium, M. Rathenau père lui offrit en 1899 un poste important au sein de sa société d’électricité, l’A.E.G.
Stefan Zweig (1881-1942), qui le rencontra, et qui ne fut pas toujours tendre à son égard, comme le prouvent quelques notes issues de son journal, disait de
lui dans Le Monde d’hier : « Toute son existence n’était qu’un seul conflit de contradictions toujours nouvelles. Il avait hérité de son père toute la puissance imaginable,
et cependant il ne voulait pas être son héritier, il était commerçant et voulait sentir en artiste, il possédait des millions et jouait avec des idées socialistes, il était très juif d’esprit et
coquetait avec le Christ. Il pensait en internationaliste et divinisait le prussianisme, il rêvait une démocratie populaire et il se sentait toujours très honoré d’être invité et interrogé par
l’empereur Guillaume, dont il pénétrait avec beaucoup de clairvoyance les faiblesses et les vanités, sans parvenir à se rendre maître de sa propre vanité ».
De nombreuses choses ont été écrites sur la personnalité extraordinairement complexe de Rathenau, la plus documentée restant probablement celle de son ami le Comte Harry Kessler, l’un des plus influents mécènes de l’art moderne ; il lui consacra une biographie, traduite en français chez Grasset en 1933. Avant la guerre, Rathenau se fit l’écho de certains stéréotypes antisémites les plus grossiers. Il s’était imprégné des préjugés raciaux ambiants et avait fait siennes un certain nombre d’idées de Gobineau et de Houston Stewart Chamberlain. Et jusqu’en 1917, Rathenau établissait des liaisons épistolaires avec de nombreux partisans de la cause raciste, dont la plus saisissante est sans nul doute celle qu’il échangea avec son ami raciste Wilhelm Schwaner, auteur d’une Bible germanique, et qui rendit, dès les années 1917, le svastika hindou célèbre dans les milieux de l’extrême droite allemande. Svastika qui sera comme on le sait, choisi par Hitler pour symboliser le nazisme. Comme l’écrit le très Vieille-France Ambroise Got dans son livre L’Allemagne à nu publié en 1923 aux éditions La Pensée Française : « L’assassinat de Rathenau était prévu de longue date ; il était fixé au calendrier de la maffia réactionnaire. Non seulement certaines feuilles et des tracts infâmes poussaient à le tuer, mais encore un « hymne du renouveau » que chantaient les soldats de la Reichwehr et qui était devenu le chant de guerre de tous les membres des corps francs clandestins et des « Hakenkreuzler » ou nouveaux chevaliers teutoniques antisémites et antisocialistes qui, en guise d’emblème, portent la croix gammée ou svastika des anciens hindous ».
Difficile de ne pas admettre que Haïm Weizmann n’est pas l’un des plus grands héros du peuple juif. Je me souviens encore de ce que me disait
une regrettée amie lorsque je lui parlais de ma décision d’introduire de façon plus importante dans ma bande dessinée la figure de Weizmann : « tu n’en parleras jamais assez
bien », m’avait-elle confié. Je ne l’ai pas écoutée, comme on s’en doutera en lisant mes bandes dessinées, mais sa remarque m’est encore et toujours précieuse, car je sais qu’elle était
loin d’être la seule à penser comme cela, et ce que représente, pour beaucoup de personnes, le bilan politique du plus important sioniste.
Avec Théodore Herzl, Haïm Weizmann fut le plus important des leaders sionistes. Si Herzl fonda le mouvement sioniste en lui insufflant l’espoir et l’élan nationaliste,
Weizmann concrétisa le rêve de Herzl, et devint, à la fin de sa vie, le premier président du nouvel Etat d’Israël. Ben Gourion (1886-1973) disait à propos de ces deux grands hommes
qu’ « il était difficile de trouver dans l’histoire d’une autre nation deux personnalités ayant exercé une influence aussi décisive sur la vie de leurs frères, bien qu’ayant été
très différent non seulement par leurs capacités mais dans leurs rapports avec leurs peuple. Herzl venait du « dehors ». C’était un Juif assimilé, ignorant la culture de son peuple, et
n’ayant aucun lien avec les masses juives. […] Les sentiments de Herzl avec ses frères étaient tout de compassion et d’amour, comme ceux d’un parent éloigné envers les siens. Les défauts
du « caractère juif » lui étaient étrangers mais, même lorsqu’ils le heurtaient, il n’osait les critiquer car il ne se sentait pas complètement semblable à ses compatriotes et voulait
éviter de les blesser. Weizmann était exactement son contraire. C’était d’abord un « Juif juif ». Né dans une petite ville de la « zone de résidence » juive en Russie, il fut
élevé dans l’esprit des valeurs juives, parmi les masses juives. Il était imprégné des qualités d’intelligence et d’humour de son peuple et, bien qu’il ait étudié la culture occidentale et qu’il
parlât les principales langues européennes : l’allemand, le français et l’anglais aussi facilement que le russe et l’hébreu, le yiddish resta toujours son moyen d’expression préféré, celui
qui donnait toute la dimension de son esprit, de son humour, de son sens de la répartie. Herzl a trouvé le chemin d’Eretz-Israël à travers l’idée d’un état juif – une idée territoriale. Weizmann,
au contraire, a découvert la voie d’Israël grâce à un lien messianique avec le pays d’Israël. Il fut nourri de l’amour du pays avec le lait de sa mère. Puis à l’école religieuse, par la langue
hébraïque, par la prière juive – il s’identifia à ce pays, avec tout ce qu’une telle notion implique. C’est pourquoi il s’opposa si farouchement à la proposition d’établissement en Ouganda malgré
son réalisme et son sens pratique. Dans son esprit « Eretz-Israël » était bien plus qu’un Etat et un sol. Pour cette raison, Weizmann fut le plus grand représentant du peuple juif vis à
vis du monde extérieur ; ambassadeur auprès des Gentils, il était l’envoyé le plus doué et le plus fascinant que le peuple juif ait produit. Pour le monde, aucun autre Juif n’a été plus que
lui l’incarnation même de notre peuple, de ses capacités, de sa volonté et de ses aspirations. Il fut peut-être le seul véritable ambassadeur du peuple juif à travers les générations. Weizmann
impressionnait les Gentils par sa grandeur juive, sa profondeur juive, son pouvoir d’exprimer les émotions les plus intimes du peuple d’Israël ». Parallèlement à son activité sioniste,
Weizmann fut également un scientifique réputé, au même titre que Fritz Haber. On verra dans le tome II à quel point Weizmann et Haber connurent des destins similaires, notamment quand tous deux,
parallèlement, se brûleront à la question militaro-scientifique…
Maximilian Harden (1861-1927) est un personnage incontournable de l’Allemagne wilhelminienne,
pamphlétaire et patron de presse connu par-delà les frontières allemandes, Harden était un grand esprit critique, à l’instar d’un Kraus en Autriche, ou d’un Shaw en Angleterre. Celui qui en a
brossé le plus juste et le plus sensible portrait reste sans aucun doute Theodor Lessing, l’auteur de Der jüdische selbsthass. Lessing rencontra le polémiste à plusieurs moments clef de
la vie de Harden qui, effectivement, fut un cas tristement représentatif de la « haine de soi juive », puisque toute sa vie, à l’instar de Haber, de Rathenau et de beaucoup d’autres
juifs allemands de sa génération, la question juive resta pour lui une problématique douloureuse, jamais véritablement réglée. Né Félix Ernst Witkowski, Harden abandonna, tout comme ces trois
autres frères, son véritable nom, par réelle honte du père (ses frères préféreront quant à eux le nom de Witting ; Harden choisit le prénom Maximilian, probablement en souvenir de Maximilien
Robespierre). Harden débuta dans le théâtre, en jouant Shakespeare, Schiller et Goethe, puis dans le milieu des années 1880, grâce aux relations de l’un de ses grands frères, il intégra la
rédaction du Berliner Tageblatt et plus tard celle de l’hebdomadaire Die Nation. Il travailla dans ces journaux en qualité de critique et de feuilletoniste, puis opta assez
rapidement pour un ton beaucoup plus pamphlétaire, acide et méchant. En 1888 il publia sous le pseudonyme Apostata son premier recueil et devint plus connu et consacré que Heinrich von Treitschke
(1834-1896), l’une de ses grandes idoles (Heinrich von Treitschke, historien prussien pangermaniste et penseur völkisch, ennemi de tout progrès, auteur d’une monumentale Histoire de
l’Allemagne au XIXe siècle en cinq volume). En 1890, il commença à couvrir la politique de façon régulière et, un an plus tard, il lança son propre journal, la célèbre revue
Zukunft. Harden était le héros de nombreux jeunes juifs allemands du début du siècle. Grâce à ses qualités évidentes de pamphlétaire et à sa plume acide, il incarnait pour de nombreuses
personnes le courage journalistique. Quand il eut vent des pratiques homosexuelles du Prince Eulenburg, il parvint à le faire démissionner de ses fonctions d’ambassadeur à Vienne, et quelques
trois années plus tard, vers 1906, il lança contre Eulenburg, par le biais de deux articles publiés dans la Zukunft, une seconde attaque, publique. L’attaque
était d’importance et n’était par exempte de risques. Le 6 novembre 1907, un procès lié à une affaire d’homosexualité s’ouvrait. Il opposait le Chancelier von Bülow à un autre journaliste
célèbre, l’éditeur de la revue ouvertement homosexuelle « Der Eigene », Adolf Brand. Adolf Brand, malheureux dans son procès, fut dès la première journée de procès condamné à
18 mois de prison fermes pour diffamation. Dans ses derniers jours, Rathenau, qui certes vécu assez mal son homosexualité, reçu Adolf Brand chez lui.
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