Le grand développement de Harden commença en 1891 lorsqu’il créa sa propre revue, avec, à l’origine d’infimes moyens, grâce aux économies avancées par son frère Julien et le patron d’un kiosque à journaux, Stilke. La revue fut appelée Zukunft.
A cette époque, le conflit opposant le jeune empereur Guillaume II au vieux chancelier d’Empire Bismarck faisait rage. Harden mit sa revue au service de la politique bismarckienne sans toutefois aliéner son autonomie. Otto von Bismarck avait distingué la plume de Harden en raison de ses articles et de ses critiques. Renvoyé, abandonné par beaucoup, il se souvint de Harden et invita le jeune écrivain chez lui à Varzin. Peu après, Harden devenait membre du cercle des familiers de Bismarck. Kurt von Schlözer, Franz Lenbach le peintre, Ernst Schwe-ninger le médecin devinrent ses proches amis. Et dans les modestes fascicules bruns de la Zukunft on brassait une politique anti-impériale, la meilleure de toute l’Allemagne.
Il serait faux cependant de ne retenir de la Zukunft que le fruit de l’alliance avec Bismarck. Harden veillait jalousement sur son indépendance et son incorruptibilité. Pas un camp, pas un parti qui eut pu se flatter d’avoir durablement influencé Harden. Surtout pour ce qui était de la politique sociale (il s’était rapproché du pasteur Friedrich Naumann), ses idées divergeaient de celles de Bismarck. Il soulignait toujours qu’il ne se sentait pas apte à « épouser les haines d’autrui », c’est-à-dire de conforter les hantises de Bismarck ; et pourtant il y avait UN point sur lequel il était à l’unisson avec le Vieux de Sachsenwald, d’une fidélité pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême: c’était la haine envers la personne de l’Empereur. Difficile de dire sur quoi se fondait son aversion.
Harden détestait l’emphase théâtrale et l’inconsistance de l’Empereur. Il était l’auteur du mot suivant : « Au vieil Empereur a succédé un sage Empereur et enfin un Empereur qui voyage. » Il critiquait les paroles creuses d’une politique de spectacle et de catastrophe, ainsi que cette façon de poser à l’homme fort dont l’humeur était imprévisible. Chaque déclaration du monarque suscitait chez Harden dérision et raillerie. La seule mention du nom de Harden éveillait le mécontentement et la vindicte de l’Empereur. Progressivement, la Zukunft de Harden allait devenir le quartier général et l’instrument majeur des hauts dignitaires de l’Empire, de la noblesse prussienne, des militaires et de l’administration qui portaient un jugement critique sur la personnalité de l’Empereur et qui étaient mécontents de son triomphalisme. Vers 1900, Harden était devenu le publiciste le plus choyé des vieux conservateurs prussiens.
Dans Les Héros, je fais dire à Maximilian Harden, qu’il fut le créateur du mot « homosexualité ». En réalité, et contrairement à ce qu’il laissait
croire, et bien qu’on lui doive la célébrité du mot, Maximilian Harden n’était pas le père du néologisme homosexualité, terme que l’on attribue généralement à Karl Maria Kertbeny, un
berlinois d’origine hongroise, qui usa en 1869 pour la première fois du terme homosexualité, mot qu’il créa pour ne pas avoir à employer l’expression « impudicité
contre-nature ». Marcel Proust, quand il cherchait le mot le plus adéquat pour définir un homme commettant un acte contre nature lors de son ébauche de la Recherche, jugeait :
« Homosexuel est trop germanique et pédant, n’ayant guère paru en France – sauf erreur – et traduit sans doute des journaux berlinois, qu’après le procès Eulenburg ». L’Allemagne de
1871-1918 avait une relation toute particulière avec l’homosexualité puisque, dès 1871 et de façon unique au monde, s’est développé dans l’Empire une répression pénale, avec l’introduction au
code pénal allemand du célèbre § 175, paragraphe qui condamnait tout acte sexuel entre hommes ainsi qu’entre hommes et animaux, et face à cette répression, naquit parallèlement une contestation
soutenue par diverses personnalités éminentes, opposition qui s’est concrétisée par l’apparition des premiers mouvements homosexuels officiels. On assista donc à des procès retentissants, comme
celui de 1869 qui vit le peintre Carl von Zastrow se faire condamner à quinze ans de travaux forcés pour violences et acte de sodomie sur un adolescent, alors que dans un même temps, les
Allemands découvraient en 1891, Adolf Brand et Der Eigene, la première revue homosexuelle au monde, ou encore la naissance du WHK, Wissenschaftlich-humanitäres Komittee, le Comité
Scientifique Humanitaire du docteur Magnus Hirschfeld, véritable mouvement homosexuel moderne qui s’opposa de façon affichée au § 175. Le scandale Krupp, du nom du grand industriel Fritz Krupp,
ami de l’Empereur comme du prince Eulenburg, retrouvé mort dans sa chambre un jour de novembre 1902, émut la population quand les déclarations de sa femme Marga puis ceux beaucoup plus publiques
du Vorwärts, journal social-démocrate berlinois, annoncèrent que Fritz Krupp tenait une double vie et organisait des parties fines homosexuelles dans sa villa de Capri.
Harden par Vallotton
C’est Bismarck, sans doute amer de s’être fait congédié par Guillaume II et remplacé par Eulenburg en 1890, et surtout écœuré par les mœurs douteuses d’Eulenburg
(il ira jusqu’à écrire à son fils que la relation entre L’Empereur et Eulenburg « ne peut pas être mise sur le papier ») qui instruisit Harden des mœurs privées du prince Eulenburg.
Harden, en possession d’une correspondance compromettante entre Kuno Molkte et Eulenburg, attendit 1902 pour rédiger un premier article dans son journal Die Zufunkt. Cet article
dévoilait la relation Eulenburg-Molkte de telle façon qu’elle ne fut compréhensible qu’aux premiers intéressés. En novembre 1906, Harden agacé par la politique d’Eulenburg et le jugeant, lui et
son ami homosexuel Raymond Lecomte, ambassadeur français à Berlin, personnellement responsable du fiasco de la première crise marocaine, publie coup sur coup, deux articles cinglants qui feront
scandale et que la presse entière reproduira.
Le tome 2 s’ouvre sur le génocide des Hereros. Je ne sais pas si quelqu’un a déjà abordé ce thème dans une bande dessinée. Mais même
les ouvrages d’histoire n’en parlent pas beaucoup. Il est frappant de constater à quel point le génocide des Hereros par les forces coloniales allemandes en 1904-1908 reste si peu connu alors que
de nombreux historiens s’accordent à considérer ce drame comme le premier génocide du XXe siècle. La littérature d’époque ne s’est guère plus intéressée au sort de ces personnes. Dans une courte
notule de la Revue Générale des Sciences pures et appliquées de l’année 1904, on apprend de façon presque hasardeuse qu’« A part la résistance que des Musulmans du Zanguebar avaient en
1889 opposé à sa domination, l’Allemagne n’avait point jusqu’à présent éprouvé de graves difficultés avec ses sujets africains. Cette situation vient d’être profondément modifiée par le
soulèvement des Hereros, la principale peuplade de sa colonie du Sud-Ouest africain ». Le drame des Hereros fut pourtant extrêmement grave, à tel point qu’en 2005, certains, comme
Tristan Mendès France, assistant parlementaire au Sénat français, ont été jusqu’à qualifier le génocide herero de « première répétition avant l’Holocauste ». Ce génocide réduisit en effet,
de 1904 à 1908, près de 80% de la population Herero estimée à 80.000 personnes. L’on y vit aussi, pour l’une des premières fois, l’apparition de camps de concentration, avec des prisonniers
subissant de multiples « expériences scientifiques ». Dans la Quinzaine Coloniale du 25 mars 1908, alors que l’insurrection herero était enfin matée par les forces coloniales
allemandes, on pouvait lire sous la plume de Camille Martin : « Les nouveaux venus [en Sud-Ouest africain allemand] devront s’habituer à payer eux-mêmes de leur personne,
car la main d’œuvre indigène est rare et se dérobe. On estime que les 4/5 des Hereros ont disparus par la mort ou l’émigration. M. de Lindequist a dit à la Commission du budget que, dans les
camps de concentration, la mortalité avait été très grande et qu’à Windhuk seulement, elle avait atteint 46% ». Aux populations hereros qui arrivaient à échapper aux camps, ils fallait
encore éviter les exactions des colons :« Des colons se livrent à la chasse aux Hereros et les rabattent sur leur domaines, où ils les traitent en esclaves ».
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