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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 08:44
Bertholet3.jpgSi tout son théâtre n’a pas encore été joué, (une création radiophonique de Farben est prévue sur les antennes de France Culture), Mathieu Bertholet est publié dans de prestigieuses collections et, comme je le disais dans ma première note, déjà couvert de prix. En discutant avec lui lorsque nous nous étions vus à Strasbourg en 2006, j’ai été particulièrement frappé de découvrir les réalités de sa condition, ainsi que son appréciation des dessous de la création théâtrale contemporaine. En réalité, ce monde, celui de Bertholet en tout cas, semble fortement codé, les carrières se construisant avec une sagacité toute stratégique. La première adaptation d’une pièce est ainsi capitale et le talent du dramaturge contemporain se jugera aussi par ses prédispositions à savoir dire non : il est déconseillé d’être avenant à toute proposition, et l’on n’acceptera pas d’être joué par la petite troupe amateur de Muflon-Les-Bouses, celle-ci porterait-elle d’excellentes visions sur la pièce, le risque de déforcer le curriculum vitae étant un enjeu avec lequel il n’est pas bon de trop jouer. Mais ces usages sont-ils seulement le privilège du théâtre contemporain ? Les secteurs artistiques contemporains fonctionnent avec plus ou moins de reconnaissance officielle, politique ou institutionnelle. Nous savons tous désormais que l’artiste, s’il désire être reconnu du grand public – cette ultime consécration – doit avant tout être reconnu par ses pairs, puis par les institutions. Seuls les concours de beauté, ou les formules du télé-crochet, ces émissions dont la télévision d’aujourd’hui abuse, permet à l’artiste de négliger les passages obligés que sont la reconnaissance des pairs et la légitimation institutionnelle. Dans le secteur de la bande dessinée, le jeune auteur inconnu, s’il s’aventure dans ce schéma de la reconnaissance, devra essentiellement compter sur le copinage : sur un an, dans la plupart des grandes maisons historiques, moins de 0,5 % des dossiers de bandes dessinées envoyés par des inconnus sont pris en compte et édités, ce sont toujours les auteurs publiés et déjà reconnus qui instruisent les décideurs sur les talents cachés ou en devenir. Dans le milieu de la bande dessinée, la reconnaissance institutionnelle – les bourses d’aide, l’attribution des prix, etc. – si elle n’est pas négligeable et tend à se renforcer (les efforts en ce sens sont notables depuis un dizaine d’année), n’arrive cependant pas encore à être aussi efficiente que la reconnaissance des pairs, voilà, semble-t-il une différence majeure avec celle du théâtre contemporain, distinction qui, dans les deux cas, oblige l’artiste a jouer aussi bien de fausseté que de stratégie. 
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15 février 2008 5 15 /02 /février /2008 11:11

bertholet.jpgLorsque Eric Heilmann, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg m’invita pour parler de Fritz Haber, il eut la très bonne idée d’inviter une autre personne pour qui Haber a été un matériau de base à son travail, le jeune dramaturge (né en 1977) Mathieu Bertholet, auteur d’une pièce titrée Farben, et disponible depuis 2006 dans la collection Papiers chez Actes Sud. Ma rencontre avec cet auteur que je ne connaissais pas fut réellement intéressante car Mathieu Bertholet, outre le fait qu’il aborde le cas de Fritz Haber au théâtre, propose un ton et une forme à mille lieues de mon travail.

 

Bertholet écrit donc du théâtre contemporain. Il a déjà reçu de nombreux prix, et pas des moindres, comme celui du Prix Jeunes Auteurs de la Radio Suisse Romande en 1997, ou celui du Burgtheater de Vienne en 2001 pour sa pièce Discothèque. Il est joué à Genève, à Vienne, à Londres, en Italie, il est, si je ne me trompe pas, actuellement en Californie, bref, tout se passe bien pour lui, et s’il continue ainsi encore quelques lustres, il est fort à parier que son nom deviendra incontournable.

 

J’ai donc lu sa pièce Farben (couleurs en allemand) avec un très grand intérêt. Tout d’abord, ce travail m’a fortement étonné, de par sa forme surtout (je vais encore le confesser ici : je ne suis pas très au fait de ce qui se fait en matière de théâtre contemporain), car Farben est une pièce qui comporte pas moins d’un prologue et quatre actes, sept lieux différents et plus de 130 scènes. Un rythme particulièrement hachuré, donc, proche du zapping télévisuel. Je dis zapping sans dérision puisque Mathieu Bertholet quand on lui pose quelques questions sur la forme particulière de son théâtre explique sans complexe que ses pièces tendent à s’approcher au mieux du rythme des productions cinématographiques et télévisuelles du moment. Mathieu Bertholet fait référence à la culture MTV comme au cinéma d’action hollywoodien, seul à même, selon lui, à demeurer en phase avec les attentes du public d’aujourd’hui, habitué – apprivoisé ? – à consommer les fictions sur un rythme que nous qualifierons « d’alerte » pour ne pas trop sombrer dans la caricature. Cette approche formelle se veut donc, selon Bertholet toujours, une transposition de la rythmique filmique contemporaine, incarnée par les nouvelles cadences qui font la spécificité de l’art du clip, ou, et ce n’est pas trop se tromper que de le dire, de la sphère médiatique dans son ensemble. C’est principalement pour cela, disait encore Berthelot, que les pièces de Racine et d’autres classiques du genre ne trouvent plus qu’un intérêt modéré au sein du public contemporain ; le constat semble s’affirmer de manière éclatante et indéniable : les longs monologues ainsi que les scènes « interminables » sapent l’acuité du spectateur de l’an 2000.

 

Au-delà de cette forme, il faut souligner que la pièce de Berthelot est formidablement bien documentée. Si bien que, pour être devenu moi-même, par la force des choses, un fin connaisseur de Fritz Haber, j’ai pu goûter à toutes les subtilités qui font le texte, et juger de toute la suite de finesses Bertholetiennes et dont il est clair que la majorité des lecteurs passera à côté. Mais ce manque de perception, réjouissons-nous pour Mathieu Bertholet, n’a eu aucune incidence sur les choix des membres du jury, puisque, malgré tous les détails et les subtilités historiques, ceux-ci ont tout de même décerné le prix du Schauspielhaus de Hambourg à Farben.  

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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 11:59
Behrens-Haber.jpg
Pour en revenir à Peter Behrens, je dévoile ici un petit détail de mon récit. Dans la scène de salon (pp.71 à 91 du tome 2) le lecteur attentif et (très) éclairé aura peut-être remarqué que quelques objets du décors sont des créations de Peter Behrens, comme notamment une lampe de l’école Behrens datant de 1905. C’est dans ce contexte que je fais dire à Albert Einstein, quand il aperçoit Walter Rathenau au perron de la villa berlinoise de Haber : « Voici justement votre conseiller artistique qui arrive ». Ces petits détails subtils m’amusent beaucoup et sont très nombreux dans mon travail (j’en dévoilerai certainement d’autres). Ce détail-ci, s’il sort directement de mon imagination, fut construit pour appuyer l’influence mutuelle qui opérait à l’époque entre Rathenau et Haber.


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6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 08:51

PBehrens.jpgPeter Behrens n’est pas n’importe qui. Né la même année que Fritz Haber, en 1868, Behrens fut l’un des plus importants architectes et designers de son temps. S’il n’est plus connu de nos jours que de quelques architectes éclairés, Peter Behrens n’en reste pas moins un maître : le fondateur du Bauhaus Walter Gropius, Ludwig Mies van der Rohe ou encore Le Corbusier accomplirent leur apprentissage dans ses bureaux. Initiateur de ce que l’on appellera le « corporate design », c’est à dire l’« art » qui consiste à créer une identité visuelle pour une marque ou une entreprise, Behrens incarna à lui seul « la visualisation de la philosophie d’entreprise ». C’est lui qui composa l’image de marque de l’AEG d’Emil Rathenau, en créant force logos et modèles d’objets. Il ira même jusqu’à construire le complexe industriel du groupe.

 

Véritable conseiller artistique d’AEG, il fut le créateur des papiers à lettres, des emballages des produits, des catalogues de vente, des affiches publicitaires, des usines ainsi que des immeubles d’habitation destinés aux employés de AEG. Les activités de Peter Behrens pour l’AEG firent de lui le mentor du design industriel moderne de l’Allemagne (le design industriel est véritablement une création allemande et non américaine comme on pourrait le penser). Behrens déclarait : « On devrait tendre, pour tous les objets fabriqués avec des machines, non seulement à un rapprochement de l’art et de l’industrie mais à un mélange étroit des deux. »

On s’amusera de constater que Rathenau appréciait tout autant les idées de Behrens, qui consistaient à rapprocher l’art de l’industrie, que les idées de Fritz Haber qui elles se concentraient sur la volonté de rapprocher la science de l’industrie. La philosophie de Behrens est de nos jours complètement acquise puisqu’une exposition au musée d’archi­tecture de Francfort consacrée à l’architecture du 20e siècle a utilisé pour sous-titre du chapitre sur l’architecture industrielle le slogan très évocateur : Augmenter la production.
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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 11:40
undefinedAttention, Cimes de Vincent Fortemps est une bande dessinée de poésie...

Lu récemment sur http://bullesenstock.canalblog.com :

Vandermeulen écrit une ambitieuse biographie très documentée, complète et instructive sans chercher le divertissement. Toutefois cette BD est un peu difficile d’accès. Le traitement graphique est original. Toutes les planches sont en aquarelle de couleur sépia et tous les textes sont inscrits en bas des cases ou sur des petites cases noires. Tout ceci donne l’impression de voir un film du début du XXème siècle. Cette série est une réussite mais elle intéressera vraiment les connaisseurs et les fanas d’histoire.

 

J’aimerais entamer ici quelques notes relatives à quelques idées préconçues ou qui me paraissent fausses, et que certaines chroniques peuvent parfois propager. Loin de moi l’envie de réagir comme peut le faire parfois Manu Larcenet, dont chacun qui le connaît un peu sait qu’il souffre assez mal la critique injuste (mais Manu Larcenet est un tempérament, et ce travers lui appartient et fait aussi son charme, on ne change pas une « tête de lard », n’est-ce-pas), j’aimerais commencer ma réflexion en commentant cette petite intervention ci-dessus et qui au demeurant aborde mon livre de façon plutôt positive et gentille. Ceci non pas comme pourrait le faire Manu Larcenet, en justifiant devant vous mon travail ou ma personne, mais avant tout pour souligner un travers assez commun que je perçois au sein de la sphère bédéphile, je veux parler de cette idée forte qui ne souhaite voir dans le programme que se donne la bande dessinée que l’édification d’une lecture légère et délassante. Le petit extrait que j’ai reproduis est selon moi particulièrement révélateur, puisqu’il semble avoir été écrit par quelques amateurs éclairés qui ne se contentent pas de chroniquer leurs lectures BD sur Internet, mais qui organisent également des entretiens avec des auteurs, entretiens et chroniques qui sont aussi, semble-t-il, diffusés sur des ondes radios. Ainsi, la petite chronique qui a la bienveillance de s’intéresser à mon travail se doit de préciser à son public que ma « série », si elle est bien une réussite, ne plaira vraisemblablement qu’aux connaisseurs (connaisseurs de quoi, cela n’est pas dit) et aux « fanas d’histoires », une expression étrange, qui fait penser à ces gens qui les week-ends aiment à se déguiser et à mimer des situations dans les conventions moyenâgeuses ou napoléoniennes.

Alors, peut-être que ce qui est dit dans cette chronique n’est pas entièrement faux, la question ici n’est pas de remettre en cause l’avis de ces personnes, mais elle me semble néanmoins intéressante parce qu’elle montre fort bien qu’au sein-même des amateurs éclairés, des semi-professionnels comme de certains grands médias généralistes, la bande dessinée reste avant tout un produit de plaisir lié au divertissement. Il paraît donc toujours nécessaire et indispensable de mettre le lecteur en garde lorsque la bande dessinée quitte son lit et se déverse sur les champs de la poésie, des sciences humaines ou politiques ; ce type d’avertissement ne cessera de me paraître étrange.
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Published by David Vandermeulen - dans Commentaire sur les commentaires
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29 janvier 2008 2 29 /01 /janvier /2008 17:27

jsalomon.jpgMon ami Jean-Jacques Salomon est décédé ce 14 janvier 2008. J’ai eu la chance de le rencontrer lors d’une petite conférence sur Fritz Haber que j’ai tenue en 2005 lors du festival de l’Histoire de Blois, et depuis ce jour nous n’avions cessé de nous voir et de nous écrire régulièrement ; nous travaillions ensemble à un livre, une bande dessinée construite sur la base de ses travaux. Jean-Jacques Salomon pensait principalement l’éthique des scientifiques et il était – entre autre – un fin connaisseur de Fritz Haber. Mais c’était avant tout un homme charmant et absolument exemplaire, capable de colères comme d’analyses fines et lucides. Elève de Aron, rédacteur dans les Temps Modernes de Sartre à 23 ans à peine, ami de Foucault comme d’Oppenheimer, J.-J. Salomon était un véritable intellectuel qui su tenir ses distances avec les médias, et sa rencontre restera pour moi d’une importance capitale. Je ne vais pas ici commencer à le couvrir d’éloges, il m’en voudrait, mais je ne résisterai pas, par contre, à relater cette anecdote, lorsqu’il mangea, vers le début des années 50, en compagnie de Beaufret, son professeur, des pommes-frites préparées par Mme Heidegger dans le chalet du maëster, en pleine forêt noire, tandis que M. Heidegger s’amusait à raconter la métaphysique de Hegel de telle façon qu’elle n’était, selon lui, finalement rien d’autre qu’un chat que l’on lance en l’air pour retomber à chaque fois sur ses pattes.

 

Je publie ici l’extrait de J.-J. Salomon que je m’étais décidé depuis longtemps à vous présenter, mais il me faut aussi vous inviter désormais à découvrir sa bibliographie, et principalement, son dernier grand livre qui lui tenait particulièrement à cœur, Les Scientifiques, entre pouvoir et savoir, paru en 2006 aux éditions Albin Michel.

 
***
 

Pour un petit peu mieux expliquer pourquoi Sloterdijk peut être très énervant, voici donc un extrait d’une conférence que Jean-Jacques Salomon a tenu en octobre 2000 lors d’un colloque en réponse à la fameuse conférence de Sloterdijk sur Heidegger tenue un an plus tôt au colloque bavarois du château d’Elmau et publiée en français sous le titre de Règles pour le Parc Humain, Réponse à la lettre sur l’humanisme [célèbrissime lettre de Heidegger adressée à Jean Beaufret, justement] et disponible depuis dans la petite collection poche des Mille et une nuits. (l’extrait que je publie ici a été prononcé par J.-J. Salomon en présence de Sloterdijk, le détail a son importance). Extrait :

 

Je ne sais pas si vous avez lu la conférence pronon­cée par Peter Sloterdijk à Elmau. Je la résume, elle contient trois parties. Les deux premières, sur les­quelles je suis en total désaccord, renvoient à des thèmes qui me paraissent tout simplement fascisants. La première, consacrée aux progrès des technologies de l’information, nous apprend que le rapport au livre, qui instituait une amitié entre les auteurs et les lec­teurs, est appelé à disparaître : adieu donc, à partir de là, à l’humanisme, adieu à la littérature, adieu aux belles-lettres !   L’humanisme,   nous   dit Sloterdijk, c’était la lecture des Anciens dont nous nous déshabi­tuons - comme si Sloterdijk ne s’imprégnait pas de la lecture de Socrate, de Platon et d’autres philosophes de l’Antiquité ! - et qui nourrissait l’éducation des élites. Une éducation qui, néanmoins, revenait à de l’asservissement. Cela, c’est un vieux thème nietz­schéen - ou gauchiste. On le trouve chez Deleuze, on le trouve aussi chez Foucault : éducation égale répres­sion, Freud nous l’a appris, mais, du coup élevage, aliénation, dressage et asservissement.

 

Mais au total l’humanisme, c’était quoi ? C’était le refus de la barbarie. Et l’éducation, c’était quoi ? L’ef­fort intellectuel pour élever l’homme à un peu plus que l’animal en lui. La première partie de Sloterdijk me paraît donc parfaitement contestable : c’est la critique radicale de l’Aufklärung au sens de Kant, le processus qui nous permet d’apprendre à devenir adulte par le travail de la raison. Je ne crois pas que nous puissions affronter les problèmes soulevés par les développe­ments de la science et de la technologie, sans avoir de références à un certain nombre de valeurs de caractère humaniste, même s’il est vrai que l’humanisme et la bourgeoisie qui s’en réclamait ont pu se travestir en beaucoup de dérives et de massacres. Donc, la fin des belles-lettres ? Non, je ne le crois pas. Nous n’avons pas encore donné congé à ce qui a été la formation de la pensée philosophique et de toute réflexion critique. Ni le multimédia ni internet ne sont encore au chevet de la lecture ou de l’alphabétisation moribondes.

 

La deuxième partie : pour en parler honnêtement, je dois vous avouer que je suis tout simplement hermétique à la philosophie heideggérienne. La Lettre su l’humanisme, dont parle Sloterdijk, a été adressée Jean Beaufret, qui a été mon professeur en khâgne Avec lui, j’ai rencontré Heidegger quand j’étais plu jeune, dans son chalet de Messkirch, avec sa mous­tache hitlérienne, à l’époque où il se cachait d’avoi été nazi et où Jean Beaufret, son interprète et intro­ducteur en France, se gardait bien d’insister sur les attaches nazies de Heidegger. Je dois donc vous dire que l’ontologie suivant Heidegger, qui consiste à nous parler de l’homme comme « berger de l’Etre » ou du « langage caché dans la clairière » ou de la « Vérité dont nous sommes privés », me paraît et m’est toujours apparue comme du bavardage de philosophe qui se détourne du monde qui est le nôtre avec la nostalgie d’un monde de la « parole hellénique oubliée » et de la « maison de l’être » dont je ne sais, pour tout dire, à quoi elle renvoie.

 

Tout cela, c’est un langage métaphorique et pasto­ral, comme dit Sloterdijk qui voit en Heidegger un bedeau sorti de la sacristie pour se prendre à un moment donné pour un évêque et devenir recteur sous Hitler et se cacher de l’avoir été, faire quelques dégâts dont l’éviction de Husserl, rêver de pouvoir sur les esprits grâce au nazisme et s’apercevoir finalement que même les nazis n’étaient pas sensibles à son onto­logie du retour aux présocratiques. Tout cela pour dire que, sur ce point, j’ai du mal à suivre Sloterdijk, parce que c’est un type de langage parapoétique, métapho­rique, en dehors de toute réalité historique, que je ne comprends décidément pas. Sur cet aspect de l’enga­gement nazi de Heidegger, Sloterdijk se montre plutôt indulgent et à plusieurs reprises il l’évoque sans trople prendre au sérieux, comme si le bedeau-philosophe s’était fourvoyé en prenant la parole dans la sacristie comme un prêtre aussi naïf qu’abusif. Ainsi écrit-il qu’il est pourtant « évident que l’engagement aveuglé de Heidegger ne peut être compris à partir de sa théorie, mais à partir du fait que même des grands penseurs peuvent s’offrir au-dessous de leur prix réel ». Je n’en suis pas aussi convaincu.

 

Mais la deuxième partie est plus sérieuse. S’ap­puyant sur le Politique de Platon, où l’on essaie de dresser le portrait de l’homme d’État idéal, le roi ou le chef d’État idéal qu’il faut pouvoir précisément, par l’éducation philosophique, élever et faire sortir du troupeau, il nous parle du troupeau qu’évoque Platon comme d’un « zoo ». Ce n’est pas la même chose, le zoo, que le troupeau. Et encore moins de donner comme titre à sa conférence : « Règles pour le parc humain » et pour sous-titre : « Réponse à la Lettre sur l’humanisme de Jean Beaufret ». Le parc humain, Pla­ton n’en a pas parlé dans ces termes plutôt concentra­tionnaires. Il est vrai que l’industrialisation n’était pas encore passée par là. Sloterdijk s’appuie sur le Poli­tique de Platon pour montrer que toute l’histoire de l’humanité se réduit à la manière dont, grâce à l’édu­cation, on a pu distinguer et choisir les meilleurs parmi les élites et que, à terme, la biologie permettra enfin une sélection autrement plus efficace que celledes belles-lettres.

 

Scandale énorme en Allemagne, pour des raisons évidentes, parce que trois générations ne suffisent pas à effacer la mémoire et l’embarras de grands-parents et de parents qui ont fait le salut hitlérien et contribué aux massacres de toute sorte à travers l’Europe. Il est vrai que Sloterdijk appartient à la génération - il est né en 1947 - de ceux qui n’ont pas participé à la catas­trophe. Il le sait d’autant plus qu’il s’en prend à la phi­losophie critique - et pourquoi pas ? -, c’est-à-dire à l’école de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse et surtout Habermas). C’est là que sa conférence devient un règlement de comptes entre Allemands. Il croit que la campagne née en Allemagne autour du scandale de cette conférence a été orchestrée par Habermas, qui est le comble à ses yeux de l’Allemagne de Bonn, « hypermorale » et démocrate-chrétienne. Un peu le reproche que l’on faisait en France à ce qu’on appelait naguère la « pensée unique », mais dans un contexte de contentieux tellement différent ! Là-bas, c’est la pensée unique de Habermas qui conditionnerait le consensus allemand, c’est-à-dire l’impossibilité de faire son deuil d’une responsabilté sans égale dans l’histoire des catastrophes historiques.

 

Sloterdijk est le philosophe de l’après-Habermas comme Schröder est le politique de l’après-Kohl : retour à Berlin, c’est-à-dire « retour à la maison » comme l’a dit un éditorial du Spiegel de mai 1998 — une Allemagne en quête d’un rapport normalisé avec son passé, mais héritière néanmoins d’une histoire qui ne peut pas se libérer de « la routine de la culpabilisa­tion ». Cette formule est de Martin Walser qui a provo­qué en Allemagne un an plus tôt un scandale analogue à celui de Sloterdijk et qui les associe, l’un et l’autre, dans la revendication du retour à la normalité : assez de s’en prendre au passé allemand, il faut culpabiliser les autres aussi et pourquoi pas derrière l’Europe, tout l’Occident depuis le XVIP et le XVIIP siècle, depuis Galilée et Christophe Colomb qui, suivant Sloterdijk,sont à la source de cet « élément monstrueux » que sont la conquête du Nouveau Monde et l’aventure scienti­fique1 ? Et c’est le même homme qui fait ainsi le procès du savoir comme pouvoir qui a dénoncé l’obsolescence de l’humanisme et annoncé l’ère du cybernético-biotechnique où se prépare l’élevage en laboratoire del’homme nouveau...

 

Nulle place dans cette réflexion n’est réservée au rôle que peuvent et doivent jouer les institutions démo­cratiques dans la régulation indispensable des change­ments   techniques.    Très    évasivement,    Sloterdijk préconise un « code des anthropo-technologies » pour éviter le pire, mais il ne s’interroge en aucune façon sur les conditions qu’il faudrait remplir pour que ce code réponde ou ne se heurte pas aux vœux (ou aux fantasmes) de la société : la philosophie « kunique » dont il se réclame, le cynisme en philosophie, ne s’em­barrasse pas d’un tel enjeu, même si la presse alle­mande s’est aussitôt demandé si l’enjeu véritable de la polémique entre Habermas et Sloterdijk n’était pas « la fondation métaphysique du retour à Berlin ». Dans un article du Monde (9 septembre 1999) qui a suivi la publication de sa conférence, il écrit que « la société allemande a replié ses ailes depuis bien trop longtemps : plus personne ne veut être un faucon ou une colombe, tous veulent faire la poule ou représenter toute autre espèce de sympathiques volailles raisonnables ». Et plus loin : « Ces fils trop bien purifiés de pères contaminés par le national-socialisme veulent pérenniser la situa­tion d’après-guerre dans leurs têtes et dans la psyché des plus jeunes. Ils jettent constamment des regards défavo­rables et méfiants sur les représentants de la nouvelle génération qui peut sortir des sombres atrocités de jadis pour gagner des zones un peu plus claires, sans insou­ciance, mais sans non plus cette constante excitation hypermoralisante. »

 

Bref, Sloterdijk ou la nostalgie nietzschéenne du Surhomme : tout cela n’est pas innocent. Il a assuré­ment beaucoup de talent, il adore provoquer son public, il se réclame à la fois de Nietzsche et de Diogène pour récuser toute forme d’historicisme et se mettre à l’abri des impostures de la société. Diogène, c’est le philo­sophe qui fait pipi et se masturbe devant tout le monde et qui, quand il voit arriver Alexandre le Grand, qui a très envie de discuter avec ce philosophe-clochard qui a tant fait parler de lui en s’abritant tout nu dans son tonneau, lui dit sans respect pour les grands de ce monde : « Ote-toi de mon soleil ! » Impertinence, provo­cation, mépris... Lorsqu’il a écrit la Critique de la rai­son cynique, qui est son premier grand livre, un livre passionnant, une espèce de culture de la désolation qui renvoie aux catastrophes de ce siècle, en particulier à l’inconscience politique des artistes de la République de Weimar qui a précédé le drame hitlérien, Sloterdijk montre tout son talent. Mais rappelons que, dans cer­taines circonstances, il y a des gens qui choisissent de dire non et s’exposent à la mort tout simplement parce qu’ils ont dit non, refusant le cours du monde tel qu’il va (ou tel que l’anti-humanisme le fait apparaître).

 

Je crains que, dans l’espèce de cynisme dont se réclame Sloterdijk très formellement, il n’y ait une dérive possible qui est la pire de toutes. Et je vais vous dire laquelle : c’est la complaisance au désastre. Voici deux citations pour vous montrer comment il s’amuse de temps en temps à brouiller les cartes, parce qu’il peut écrire tout et n’importe quoi et provoquer son

 

monde, mélangeant innocents et coupables dans la même brassée historique des crimes de ce siècle. Pre­mière citation : « La mission de notre temps est de déve­lopper un   humour postmoderne   qui permette aux cybernéticiens d’avoir des relations amicales avec des cardinaux, des mollahs et des prêtres vaudous. »2 Deuxième citation, qui apparaît dès le premier para­graphe de l’un de ses derniers livres publiés en France, L’Heure du crime et le temps de l’œuvre, livre aussi inté­ressant que révélateur. Je lis : « À l’approche du bi-millénaire, nous commençons à voir les temps modernes dans leur ensemble comme une époque dans laquelle des choses monstrueuses ont été provoquées par des acteurs humains, entrepreneurs, techniciens, artistes et consom­mateurs. Ce monstrueux n’est ni envoyé par des anciens dieux, ni représenté par les monstres classiques ; les temps modernes sont l’ère du monstrueux créé par l’homme. Est moderne celui qui est touché par la conscience du fait que lui ou elle, au-delà de l’inévitable qualité de témoin, est intégré par une sorte de complicité à ce monstrueux d’un nouveau type. Si l’on demande à un moderne : "Où étais-tu à l’heure du crime ?", la réponse est : "J’étais sur le lieu du crime." Et cela signi­fie : dans le périmètre de ce monstrueux global qui, en tant que complexe des circonstances modernes du crime, inclut ses complices par l’action et ses complices par le savoir. La modernité, c’est le renoncement à la possibilité d’avoir un alibi. »

 

C’est assurément un passage superbe, qui n’est pas sans rappeler les thèmes sartriens de l’engagement et de la responsabilité auxquels nul ne peut se dire sans mauvaise foi en mesure de se soustraire. Il est vrai que le XXe siècle a été le siècle du monstrueux, avec l’appui de la science, quelle que soit la bonne conscience d’un grand nombre de scientifiques. Souvenons-nous du mot d’Oppenheimer : « Avec Hiroshima, la science a connu le péché. » Mais si tout le monde était effective­ment sur le lieu du crime au XXe siècle, tous n’étaient pas du côté du crime ni même des témoins inactifs ou impuissants. Tout de même, fût-ce en Allemagne nazie, il y eut des résistants qui payèrent de leur vie le refus de se donner l’alibi du consentement ou de la complai­sance ! À plus forte raison hors d’Europe où ce sont précisément la mobilisation et la résistance des Alliés qui nous ont épargné le triomphe du monstrueux.

Je dirais que, quand on se réclame de Diogène ou de Nietzsche, on peut être en tête-à-tête avec soi-même dans la provocation ou la folie, mais, quand on est en tête-à-tête avec soi-même, on ne contribue d’aucune façon à créer une communauté humaine. Il y a ainsi deux sortes de catégories d’humains : il y a ceux qui sont hors de l’histoire parce qu’ils ont de bonnes rai­sons d’en ricaner, comme Diogène ou comme Nietzsche, qui ont de bonnes raisons de dénoncer les impostures de l’humanisme, de très bonnes raisons de voir dans le cynisme ce que Sloterdijk appelle fort joli­ment la « figure du désaveu des valeurs ». Et il y en a d’autres, qui parfois ont tort, au prix de leur vie, de s’engager, de prendre position sans chercher d’alibi, de dire non, de refuser l’horreur, de se comporter en contestataires ou en dissidents qui ont plus de chances, quelles que soient leurs illusions et la manière dont les Tartuffe d’un vain humanisme peuvent les manipuler, d’écrire finalement une page de l’histoire humaine qui échappe au monstrueux - et nous réconcilie avec l’irré­pressible sens de la dignité humaine.

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20 janvier 2008 7 20 /01 /janvier /2008 10:37
 

Baeyer.jpgJohann Friedrich Wilhelm Adolf von Baeyer (1835-1917), plus connu en France sous le nom simplifié d’Adolf von Baeyer, était un chimiste juif allemand berlinois qui fit ses classes avec August Kekulé en Belgique mais également, comme Fritz Haber, avec l’incontournable Robert Bunsen à l’université d’Heidelberg. Modeste professeur de 1860 à 1872, Baeyer occupa une simple fonction d'enseignant à Berlin puis, à 37 ans, décrocha un poste plus important de professeur à l’université de Strasbourg, devenue fraîchement allemande. Il passa ensuite par l'université de Munich en 1875, pour ensuite occuper la chaire libérée par Liebig, ceci jusqu'en 1915, année où il fut détrôné par un de ses jeunes assistants, sacré nouveau prix Nobel et meilleur ami de Haber, Richard Willstätter. Von Baeyer s’intéressa dans les années 1880 à la structure moléculaire de l'indigo et fut le premier à en réaliser la synthèse, ce qui lui vaudra de recevoir le prix Nobel de chimie 1905, à l’âge de 70 ans, deux ans après l’un de ses plus brillants élèves, Emil Fisher ; il fut le premier juif à être honoré du prix.
Discret et modeste, von Baeyer fuyait les mondanités, se montrait peu en public, et ne s’intéressait pratiquement pas au profit, alors même que ses découvertes apportaient une contribution plus que substantielle – notamment par sa synthèse de l’Indigo mais aussi par son apport à l’analyse médicamenteuse de l’aspirine et au succès certain de la BASF – au développement de la chimie industrielle allemande de son temps. Ces vertus rares auraient pu faire de lui un signataire du manifeste des 93 tout à fait atypique, loin des idées préconçues que se faisaient les Français au sujet de l’intellectuel allemand, mais ce serait oublier que le Pr. von Baeyer fut l’un des premiers, en 1887, à travailler sur les gaz lacrymogènes et à en prôner l’usage en temps de guerre. Il mourut à Stamberg le 20 août 1917.


P.S. : Page AGENDA actualisée.

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16 janvier 2008 3 16 /01 /janvier /2008 17:38

Dimier-AppelIntellectuelsAllemands.jpgJe commence ici une petite rétrospective (pas si petite que ça, on s’en doutera) des 93 personnalités qui ont signé le fameux Manifeste des 93, manifeste que l’on a également appelé Appel des intellectuels allemands ou, d’un point de vue allemand, l’Appel au monde civilisé.Parce que ce texte est à la base de l’un des plus fameux et tenaces clashs intellectuels entre l’Allemagne et la France, parce qu’il a consolidé pour beaucoup les positions de chaque parti durant les premiers temps de la première Guerre Mondiale, il n’est pas inintéressant de se pencher sur les biographies des 93 intellectuels allemands qui apposèrent leur signature à ce texte. Texte dont j’ai proposé un large extrait à la page 127 des Héros mais qu’il me semble bon, pour introduire les 92 portraits qui accompagnèrent Fritz Haber, d’en proposer ici la forme intégrale.

 





En qualité de représentants de la science et de l’art allemand, nous, soussignés, protestons solennellement devant le monde civilisé contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tentent de salir la juste et noble cause de l’Allemagne dans la terrible lutte qui nous a été imposée et qui ne menace rien de moins que notre existence. La marche des événements s’est chargée de réfuter cette propagande mensongère qui n’annonçait que des défaites allemandes. Mais on n’en travaille qu’avec plus d’ardeur à dénaturer la vérité et à nous rendre odieux. C’est contre ces machinations que nous protestons à haute voix : et cette voix est la voix de la vérité.

 

Il n’est pas vrai que l’Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l’empereur allemand ne l’ont voulue. Jusqu’au dernier moment, jusqu’aux limites du possible, l’Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n’a qu’à juger d’après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu. Ils oublient que cet Empereur qu’ils osent comparer à Attila, a été pendant de longues années l’objet de leurs railleries provoquées par son amour inébranlable de la paix. Ce n’est qu’au moment où il fut menacé d’abord et attaqué ensuite par-trois grandes puissances en embuscade, que notre peuple s’est levé comme un seul homme.

 

Il n’est pas vrai que nous avons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l’Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité. De la part de notre patrie, c’eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants.

 

Il n’est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d’un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d’une défense légitime. Car, en dépit de nos avertissements, la population n’a cessé de tirer traîtreusement sur nos troupes, a mutilé des blessés et égorgé des médecins dans l’exercice de leur profession charitable. On ne saurait commettre d’infamie plus grande que de passer sous silence les atrocités de ces assassins et d’imputer à crime aux Allemands la juste punition qu’ils se sont vus forcés d’infliger à des bandits.

 

Il n’est pas vrai que nos troupes aient brutalement détruit Louvain. Perfidement assaillies dans leurs cantonnements par une population en fureur, elles ont dû, bien à contre-cœur, user de représailles et cannonner une partie de la ville. La plus grande partie de Louvain est restée intacte. Le célèbre Hôtel de Gille est entièrement conservé : au péril de leur- vie, nos soldats l’ont protégé contre les flammes. Si dans cette guerre terrible, des oeuvres d’art ont été détruites ou l’étaient un jour, voilà ce que tout Allemand déplorera sincèrement. Tout en contestant d’être inférieur à aucune autre nation dans notre amour de l’art, nous refusons énergiquement d’acheter la conservation d’une oeuvre d’art au prix d’une défaite de nos armes.

 

Il n’est pas vrai que nous fassions la guerre au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent ni actes d’indiscipline ni cruautés. En revanche, dans l’Est de notre patrie la terre boit le sang des femmes et des enfants massacrés par les hordes russes, et sur les champs de bataille de l’Ouest les projectiles dum-dum de nos adversaires déchirent les poitrines de nos braves soldats. Ceux qui s’allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d’exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu’on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre ait rôle de défenseurs de la civilisation européenne.

 

Il n’est pas vrai que la lutte contre ce que l’on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C’est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L’armée allemande et le peuple allemand ne font qu’un. C’est dans ce sentiment d’union que fraternisent aujourd’hui 70 millions d’Allemands sans distinction de culture, de classe ni de parti. Le mensonge est l’arme empoisonnée que nous ne pouvons arracher des mains de nos ennemis. Nous ne pouvons que déclarer- à haute voix devant le monde entier- qu’ils rendent faux témoignage contre nous. A vous qui nous connaissez et, avez été, comme nous, les gardiens des biens les plus précieux de l’humanité, nous crions : Croyez-nous ! Croyez que dans cette lutte nous irons jusqu’au bout en peuple civilisé, en peuple auquel l’héritage d’un Goethe, d’un Beethoven et d’un Kant est aussi sacré que son sol et son foyer. Nous vous en répondons sur notre nom et sur notre honneur.»

 
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13 janvier 2008 7 13 /01 /janvier /2008 11:10

Collectif-Futiribles324.jpgUn autre personnage qui s’incline devant le talent de Sloterdijk mais qui s’énerve encore plus que moi à le lire est Jean-Jacques Salomon. Peu connu du grand public (il ne court pas après les émissions de télévision, c’est le moins que l’on puisse dire), Jean-Jacques Salomon est un philosophe des Sciences français de renommée internationale comme on pourra brièvement s’en rendre compte ici. Dans un article qu’il a consacré à deux ouvrages sur Fritz Haber (celui de l’américain Charles et le mien), paru dans le n°324 de la revue Futuribles, Jean-Jacques Salomon revient notamment sur le chapitre d’Ecumes dont je viens de publier l’extrait :

 

Souvenons-nous de la formule qu’Albert Camus a eue, bien seul alors dans la presse mondiale à réagir ainsi à « l’exploit scientifique » d’Hiroshima : « Notre xxe siècle est le siècle de la peur. On me dira que ce n’est pas là une science. Mais d’abord la science y est pour quelque chose, puisque ses derniers progrès théoriques l’ont amenée à se nier elle-même et puisque ses perfectionnements pratiques menacent la terre de destruction. De plus, si la peur en elle-même ne peut être considérée comme une science, il n’y a pas de doute qu’elle ne soit cependant une technique.1» Dans un style, un registre et un contexte très différents, c’est ce thème de la science devenue technique de terreur que Sloterdijk développe en insistant sur la privation, la pollution et la contamination de l’air qui constituent aujourd’hui la cible prioritaire de toutes les armes de destruction massive. Ce terrorisme « abolit la distinction entre la violence contre les personnes et contre les choses du côté de l’environnement : il est une violence contre les choses qui entourent les hommes et sans lesquelles les personnes ne pourraient rester des personnes.2» Le déplacement qu’il institue signale très exactement un attentat au sens latin du terme, non pas seulement une guerre, « mais l’exploitation maligne des habitudes de vie de la victime. »

 

Dans les sciences militaires, note Sloterdijk, on a gardé ce qu’on appelait le facteur de mortalité de Haber, produit de la concentration du toxique par la durée d’exposition (c par t). Après la Première Guerre mondiale, le même calcul s’appliquera aux travaux menés sur les insecticides avec la mise au point du Zyklon A destiné à la lutte contre les nuisibles. L’objectif était d’abord d’attaquer « les espaces d’habitude envahis par la vermine ». La même entreprise, Tesch et Stabenow (Testa), qui fit de son brevet un succès commercial sur le marché civil, proposera à la Wehrmacht et aux SS ses services non moins efficaces contre la « vermine humaine », avec un produit à peine amélioré, le Zyklon B, plus facile à transporter et à utiliser que sous la forme liquide et fugitive du Zyklon A. Dès 1939, l’entreprise avait donné des cours de désinfection et diffusé une brochure, Le petit manuel Testa sur le Zyklon, où l’on pouvait lire que l’élimination de la vermine « ne répond pas seulement à un impératif de l’intelligence, mais constitue aussi un acte de légitime défense.»

 

L’atmoterrorisme est toujours lutte contre des nuisibles : l’ennemi en temps de guerre, le sous-hommes en temps de paix, et fait apparaître, ajoute Sloterdijk, une climatologie spéciale : « Avec elle, la manipulation active de l’air que l’on respire devient une affaire culturelle, même si ce n’est dans un premier temps, que dans la dimension la plus destructive qui soit. Elle porte d’emblée les traits d’un acte de design au cours duquel on dessine et l’on produit ‘dans les règles de l’art’ des microclimats délimitables » dans et par lesquels des hommes donnent la mort à d’autres hommes3. Assurément, l’armement nucléaire répond aux mêmes critères de ce design en ajoutant aux effets de souffle et de chaleur propres à toute explosion les effets de la radioactivité et des impulsions électromagnétiques : ce n’est pas seulement priver d’air l’environnement de l’ennemi, c’est l’enfermer dans un environnement qui le contamine et le paralyse dans le temps suivant sa proximité du « point zéro » et son exposition aux retombées.

 

Curieusement, Sloterdijk omet d’ajouter cet autre exemple de design tout à fait proche du précédent par ses effets à long terme : durant la guerre américaine du Vietnam, le recours aux herbicides et aux défoliants (les agents orange, blanc et bleu). L’opération « Traînée de poussière » (Trail Dust) baptisée par la suite Hadès, du nom du dieu des morts, puis Ranch Hand (pour lui donner sans doute un air de convivialité rurale), s’étendit de 1962 à 1971. C’était déverser quelques 77 millions de litres d’agents actifs porteurs notamment de dioxine, dont la toxicité est très grande et surtout peut s’étendre de génération en génération, tout comme les effets ionisants des armes nucléaires. Les surfaces vaporisées une ou plusieurs fois ont été estimées à 1,36 million d’hectares, entraînant non seulement déforestation et contamination des terres, mais encore de 3 à 4 millions de victimes humaines, parmi lesquelles beaucoup d’enfants nés anormaux. […]



1. A. Camus, « Le siècle de la peur », article dans Combat, novembre 1946, Essais, Pléiade, Gallimard, 1965, p. 331.

2. P. Sloterdijk, op. cit., p. 93 et sq.
 

3. Idem, op. cit., p. 103 et 112. Comme Sloterdijk n’est jamais en reste d’équivalences, il évoque l’année 1924 qui voit les chambres à gaz « entrer dans le droit pénal d’un État démocratique », les États-Unis, et va jusqu’à comparer les parois vitrées permettant à des témoins invités « de se persuader de l’efficacité des conditions atmosphériques à l’intérieur de la chambre » aux « œilletons de verre dans les portes des chambres à gaz des camps de concentration « qui permettaient aux exécuteurs de jouir du privilège de l’observateur ». Dans les deux cas , écrit-il, « il s’agit de penser l’administration de la mort comme une production », mais la pendaison et la guillotine étaient-elles plus humaines ? Le parallèle est ici insoutenable et pour tout dire odieux : d’un côté l’énorme massacre de masse des « vermines humaines » par un ordre secret donné oralement, de l’autre le résultat public du jugement de tribunaux concernant des individus — fût-ce au prix d’erreurs judiciaires (pp. 104-108).

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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 15:15
 

Sloterdijk-Sp--res3-copie-1.jpgPeter Sloterdijk est un philosophe que j’apprécie tout particulièrement, notamment parce qu’au delà du fait qu’il est incontestablement l’un des auteurs les plus brillants d’aujourd’hui, il bénéficie de cette capacité précieuse qui fait qu’il sait aussi bien émerveiller ou agacer au plus au point. Si son talent de provocateur se tarit légèrement depuis ses trois dernières parutions françaises, son style baroque continue d’apporter à ses textes un sel unique et véritablement personnel.
Dans le troisième tome de Sphères, celui baptisé Ecumes, Sloterdijk revient sur la guerre des gaz menée par Fritz Haber et sur la notion d’arme atmoterroriste. Extrait :

 

On gardera le XXe siècle en mémoire comme celui dont la pensée essentielle consistait à ne plus viser le corps d’un ennemi, mais son environnement. C’est la pensée fondamentale de la terreur, dans un sens plus explicite et plus contemporain. Shakespeare en a fait pro­noncer le principe par Shylock, sous une forme prophétique : « Vous prenez ma vie si vous prenez les moyens qui me permettent de vivre1. » Parmi ces moyens, outre les conditions économiques, les conditions écologiques et psychosociales de l’existence humaine sont aujourd’hui au centre des intérêts. Dans les nouveaux procédés consistant à pratiquer, en travaillant sur l’environnement de l’en­nemi, la suppression de ses conditions de vie, apparaissent les contours d’un concept spécifiquement moderne et post-hégélien de la terreur2.

 

La terreur du XXe siècle est essentiellement plus que le « j’ai le droit parce que je veux » avec lequel la conscience de soi jacobine marchait sur les cadavres de ceux qui s’opposaient à son libre cours ; elle se distingue aussi fondamentalement — malgré des similitudes formelles — des attentats à la bombe commis par les anarchistes et nihilistes au dernier tiers du XIXe siècle, qui visaient une déstabilisa­tion pré-révolutionnaire de l’ordre social bourgeois et post-aristocratique3. Chez eux florissait une lourde «philosophie de la bombe » qui permettait aux fantasmes de pouvoir de quelques petits bourgeois vandales de s’exprimer. Enfin, elle ne peut être comparée, ni par sa méthodologie, ni par son objectif, à la tech­nique phobocratique de dictatures existantes ou à venir, consistant à utiliser un mélange soigneusement calculé de « cérémonie et de terreur4 » pour rendre dociles leurs propres populations. Il faut enfin écarter de sa notion exacte les fréquents épisodes dans lesquels des desperados se sont procuré des moyens de destruction modernes pour des motifs paranoïaques ou vengeurs et par hérostratisme, avec l’intention de produire des apocalypses locales.

 

La terreur de notre époque est une forme d’émergence du savoir de l’élimination modernisée par la théorie de l’environnement ; c’est ce savoir qui permet au terroriste de mieux comprendre ses victimes qu’elles ne se comprennent elles-mêmes. S’il n’est plus possible de liquider le corps de l’ennemi en lui assénant des coups directs, l’attaquant dispose désormais de la possibilité de lui rendre impossible le prolongement de son existence en le plongeant suffi­samment longtemps dans un milieu invivable.

 

Cette conclusion donne le jour, dans un premier temps, à la « guerre chimique » moderne, considérée comme une agression contre les fonctions vitales primaires de l’ennemi, liées à son envi­ronnement : je veux parler de la respiration, des régulations du sys­tème nerveux central, de conditions supportables de température et de radioactivité. Ce qui se déroule ici, dans les faits, c’est la transi­tion entre la guerre classique et le terrorisme, dans la mesure où celui-ci a pour postulat le refus du vieux croisement de fer entre adversaires de même niveau. La terreur opère au-delà de l’échange naïf de coups portés à l’aide d’armes par des troupes régulières. Ce qui lui importe, c’est de remplacer les formes de combat classiques par des attentats contre les conditions environnementales de la vie de l’ennemi. Pareille mutation s’impose lorsque se rencontrent des adversaires très inégaux - on le voit aujourd’hui, avec la vogue des guerres non étatiques et les frictions entre armées de l’État et combattants non étatiques. On se trompe pourtant du tout au tout en affirmant que la terreur est l’arme des faibles. N’importe quel regard sur l’histoire de la terreur au xxe siècle montre que ce sont les États — et parmi ceux-ci, les États forts -, qui ont d’abord prêté la main aux moyens de combat et aux méthodes terroristes.

 

gaz-sloterdijk.jpgOn le comprend clairement après coup : la curiosité que fut, dans l’histoire militaire, la guerre du gaz menée de 1915 à 1918, tient au fait qu’en elle, les formes de terreur environnementales officielle­ment encouragées des deux côtés du front étaient intégrées à ce que l’on appelait la guerre régulière d’armées recrutées selon les prin­cipes du droit — dans un mépris explicite de l’article 23a de la Convention sur les lois et les coutumes de la guerre terrestre adop­tée en 1907 à La Haye, article qui excluait explicitement l’utilisa­tion de poisons et d’armes intensifiant les souffrance pour mener des actions contre l’ennemi, et a fortiori contre la population non combattante5. En 1918, les Allemands auraient disposé de neuf bataillons de gaz comptant environ sept mille hommes, les Alliés de treize bataillons de « troupes chimiques » regroupant plus de douze mille hommes. Les experts avaient des raisons de parler d’une « guerre dans la guerre ». La formule annonce l’instant où l’exter-minisme se détachera de la violence traditionnelle de la guerre pour prendre son libre cours. De nombreux propos de soldats de la Pre­mière Guerre mondiale, surtout des officiers professionnels d’origine noble, témoignent qu’ils voyaient dans le combat aux gaz une dégénérescence de la guerre, qui constituait une perte de dignité pour tous les participants. On ne connaît cependant pas un seul cas où un membre de l’armée se soit ouvertement opposé à la nouvelle « loi de la guerre »6.

 

La découverte de « l’environnement » s’est faite dans les tran­chées de la Première Guerre mondiale, dans lesquelles les soldats des deux parties s’étaient rendus tellement hors de portée des muni­tions qui leur étaient destinées - balles ou explosifs - que le pro­blème de la guerre atmosphérique ne pouvait que devenir essentiel. Ce qui prit ultérieurement le nom de guerre des gaz (et plus tard encore de guerre aérienne) se présentait comme la solution tech­nique du problème : son principe était d’envelopper suffisamment longtemps - ce qui, dans la pratique, signifiait au moins : pendant quelques minutes - l’ennemi dans un nuage de substances toxiques ayant une « concentration de combat » suffisante, pour qu’il soit victime de son propre besoin de respirer. Ces nuages toxiques n’étaient pratiquement jamais composés de gaz, au sens physique précis du terme, mais de très fines particules de poussière libérées par de légères explosions. Le phénomène d’une deuxième artillerie se profilait ainsi : elle ne visait plus directement les soldats ennemis et leurs lignes, mais l’environnement aérien des corps ennemis. Le concept de « coup au but » évolua par conséquent dans la logique du flou : désormais, ce qui était assez proche de l’objet pouvait être considéré comme suffisamment précis, et donc maîtrisé de manière opérationnelle7. Dans une phase ultérieure, les munitions explo­sives de l’artillerie classique furent recombinées avec les projectiles créateurs de brouillard de la nouvelle artillerie du gaz. Une recherche fébrile se pencha immédiatement sur la question de savoir comment on pouvait éviter la dispersion très rapide des nuages toxiques sur le champ de bataille. On y parvint en règle générale en ajoutant des substances chimiques qui modifiaient dans le sens souhaité le comportement de ces particules de poussière de combat très volatiles. Du jour au lendemain, à la suite des événe­ments d’Ypres, on vit surgir du néant une sorte de climatologie militaire dont on ne dit pas trop peu en la reconnaissant comme le phénomène logique majeur du terrorisme.

 

L’étude des nuages toxiques est la première science avec laquelle le xxe siècle décline son identité. Avant le 22 avril 1915, cette affir­mation aurait été pataphysique ; pour la période suivante, on est forcé de la considérer comme le cœur d’une ontologie de l’actualité. Elle explicite le phénomène de l’espace irrespirable impliqué dans le concept traditionnel de « miasme ». Le statut qu’occupe au sein de la climatologie l’étude des nuages toxiques, qui n’est toujours pas clarifié aujourd’hui, ou celui qui revient à la théorie des espaces irrespirables, fait seulement apparaître le fait que la théorie du cli­mat ne s’est pas encore émancipée, à cette heure, de la tutelle que lui imposent les sciences de la nature. En vérité, nous le montrerons, elle fut la première des nouvelles sciences humaines nées du savoir acquis pendant la guerre mondiale8.

L’évolution fulgurante d’appareils militaires de protection respi­ratoire (en termes vulgaires : de masque à gaz de combat) révélait l’adaptation des troupes à une situation dans laquelle la respiration humaine était en train de prendre un rôle direct dans le déroule­ment de la guerre. Fritz Haber put rapidement se faire célébrer comme le « père des masques à gaz ». Quand on lit, dans les ouvrages d’histoire militaire, que pour la période allant de février à juin 1916, les entrepôts compétents, à l’arrière, ont distribué aux feules troupes allemandes stationnées devant Verdun près de cinq millions et demi de masques à gaz, ainsi que quatre mille trois cents appareils de protection à oxygène (système inspiré par celui des mines) avec deux millions de litres d’oxygène9, les chiffres mon­trent d’une manière évidente dans quelle mesure, dès cette époque, la guerre « écologisée », menée dans l’environnement atmosphé­rique, était devenue un combat pour conquérir les « potentiels » respiratoires des parties adverses. Le combat intégrait aussi, désor­mais, les points de faiblesse biologiques des partenaires du conflit. Le concept de masque à gaz, qui connut une popularité tellement rapide, exprime l’idée que l’agressé tentait d’abolir sa dépendance à l’égard de son milieu immédiat, l’air qu’il respirait, en se dissimu­lant derrière un filtre à air - un premier pas vers le principe de l’ins­tallation climatique, qui se fonde sur la coupure entre un volume d’air défini et l’air qui l’entoure. Du côté offensif, cela correspondait de nouveau à une intensification de l’agression contre l’atmosphère, par l’utilisation de substances toxiques censées traverser les appa­reils mis en place par l’ennemi pour protéger la respiration ; à partir de l’été 1917, les chimistes et officiers allemands utilisèrent comme gaz de combat le diphényle-chlorure d’arsenic, devenu fameux sous le nom de « croix bleue » ou de « Clark I » ; sous la forme de très fines particules de substance en suspension, il était en mesure de franchir les filtres de protection de la respiration chez l’ennemi - un effet que les personnes touchées reconnurent en qualifiant ce pro­duit de « briseur de masques ». À la même époque, l’artillerie des gaz allemande utilisa sur le front ouest, contre les troupes britan­niques, un gaz de combat fondamentalement nouveau, appelé « croix jaune » ou « Lost10 » en allemand, « gaz moutarde » ou « produit des Huns » ou « ypérite » en français. Même à très faible dose, après contact avec la peau ou après avoir touché les muqueuses et les voies respiratoires, ce gaz provoquait de très graves lésions de l’organisme, notamment des cécités et des dysfonctionnements ner­veux catastrophiques. Parmi les victimes fameuses du gaz moutarde ou de l’ypérite sur le front occidental, on comptait le caporal Adolf Hitler, qui, sur une colline près de Wervik (La Montagne), au sud d’Ypres, dans la nuit du 13 au 14 octobre 1918, fut pris dans l’une des dernières attaques au gaz lancées par les Anglais au cours de la Première Guerre mondiale. Dans ses Mémoires, il indique qu’au matin du 14, il eut l’impression que ses yeux s’étaient transformés en charbons ardents ; après les événements du 9 novembre en Alle­magne, qu’il vécut par ouï-dire à l’hôpital militaire de Pasewalk en Poméranie, il avait connu une rechute de cécité due au gaz mou­tarde, et avait pris, pendant cette crise, la décision de « devenir politicien ». Au début 1944, constatant que la défaite approchait, Hitler expliqua à Speer qu’il craignait de redevenir aveugle, comme jadis. Le traumatisme du gaz resta présent en lui jusqu’au bout, sous forme de traces nerveuses, Parmi les éléments déterminants de la Seconde Guerre mondiale, un fait particulier semble avoir joué un rôle du point de vue de la technique militaire : à la suite de ces événements, Hitler intégra une compréhension idiosyncrasique du gaz dans son concept personnel de la guerre, d’une part, dans son idée de la pratique du génocide, de l’autre 11.

 

 

1.  « You take my life / When you do take the means whereby I live. » The Merchant of Venke, Acte IV, scène 1.

 

2.   Cf. G.W.F. Hegel, Phanomenologie des Geistes, Francfort, 1970, pp. 431 sq. Dans la terreur se réalise, selon Hegel, la « sécheresse discrète et absolue, la ponctualité obstinée de la véritable conscience de soi... L’unique oeuvre, l’unique acte de la liberté universelle est par conséquent la mort, et qui plus est une mort n’ayant pas d’ampleur et d’emplissage intérieurs ; car ce qui est nié, c’est le point inaccomplf du Soi libre absolu ; c’est donc la mort la plus froide, la plus plate, sans plus de signification que le fait de trancher une tête de chou ou de boire un verre d’eau. » (ibid., p. 436).

 

3. Cf. l’anarchiste et idéaliste allemand Johann Most, inventeur du principe de la lettre piégée ; également Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard, 1951, où Camus sou­ligne la différence entre terreur individuelle et terrorisme d’Etat.

 

4. Cf. Joachim Fest, Hitler, Gallimard, 1998.

 

5. Comme les deux parties étaient conscientes de violer le droit de la guerre, elles renoncèrent à protestet auprès des gouvernements adverses contre l’emploi de gaz toxiques. L’argument fallacieux du professeur Haber, pour qui le chlore n’était pas un gaz toxique, mais uniquement un gaz irritant, et n’était donc pas concerné par l’interdiction formulée dans la convention de La Haye, a perduré jusqu’à nos jours dans l’apologétique nationaliste en Allemagne.

 

6. Cf. Jôrg Friedrich : Dos Gesetz des Krieges : das deutsche Heer in Russland 1941-1945. p Prozess gegen das Oberkommando der Wehrmacht, Munich, 1993.

 

7. Cet effet fut anticipé par l’emploi massif des munitions explosives. Cf. Niall Fergu-, Derfalsche Krieg. Der Erste Weltkrieg und das 20. Jahrhundert, Munich, 2001, p. 290 : a surabondance des obus devait compenser le manque de précision. »

 

8. Sur la naissance d’une néphologie sereine (ou, pour parler avec Thomas Mann : d’une théorie des « mobilités supérieures ») au début du XIXe siècle, on lira la monogra­phie de Richard Hamblyn, L’invention des nuages, Lattès, 2004. - Les principaux dérivés produits par les sciences humaines à partir du phénomène de la propagande de guerre, et leur abolition dans la communication de masse totalitaire, se trouvent dans la « Théorie de la démence collective » de Hermann Broch, cf. plus bas, p. 163.

 

9.  Cf. Martinetz, op. cit., p. 93.

 

10. Nom que lui donna Fritz Haber en assemblant les premières lettres du nom des scientifiques responsables, le Dr Lommel (Bayer, Leverkusen) et le Pr Steinkopf (collabo­rateur de l’Institut de l’Empereur Guillaume de chimie physique et d’électrochimique de Dahlem, dirigé par Haber, devenu « Institut Militaire Prussien » pendant la guerre). Son odeur valut à ce gaz d’être baptisé mustard gas, gaz moutarde, par les Britanniques et les Français, ou encore ypérite, d’après le nom du lieu où il fut employé pour la première fois et en raison de son effet dévastateur.

11. Sur le non-emploi des gaz toxiques pendant la Seconde Guerre mondiale, cf. Gùn-tner Gellermann, Der Krieg, der nkht stattfand. Möglkhkeiten, U berhgungen und Entscheidun-gen der deutschen Obersten Fiïhrung zur Verwendung chemischer Kampfstoffe im Zweiten Weltkrieg, Coblence, 1986

 

 

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