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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 11:47
Ce n’est pas tous les jours que l’on parle sérieusement de mon travail, alors j’en profite un petit peu : La fabrique de l’Histoire, l’émission quotidienne d’Emmanuel Laurentin sur France Culture, s’attarde sur ma bande dessinée Fritz Haber pendant une vingtaine de minutes. Le podcast est disponible pendant une semaine : Ecouter l’émission du vendredi 4 janvier 2008 


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27 décembre 2007 4 27 /12 /décembre /2007 09:39

L’extrait du texte de Paul Létourneau consacré à Rathenau que je présente ici n’est pas tiré de son Rathenau dont je viens de parler plus bas mais il est issu de la thèse de Létourneau intitulée La pensée politique et économique de Walther Rathenau soutenue le 19 décembre 1980 devant l’Université de Strasbourg III (restons précis, oui). Ce passage est aussi repris dans l’excellent ouvrage collectif La « Révolution conservatrice » dans l’Allemagne de Weimar, sous la direction de Louis Dupeux aux éditions Kimé (j’y reviendrai certainement car cet ouvrage est également grandement intéressant). Voici donc un extrait qui aborde les rapports particuliers qu’entretenait Rathenau avec la question juive.

 

RathenauW.jpgSi Rathenau n’était pas porté à se confier, en revanche, sur la question juive, il était extrêmement agressif. Il se tourmentait à ce point sur son origine qu’il en fit une sorte de culte malsain. A tout propos et sans raison apparente, il ne cessera de revenir sur ce problème, comme si une véritable malédiction était attachée à ses pas et à ceux de l’Allemagne.

 

Nous ignorons quand et comment Rathenau a été confronté à ce problème pour la première fois. Nous pouvons seulement constater que ses années à l’université (1884-1889) correspondent à un renouveau des vieilles réserves anti-juives. Dans son opuscule, «L’État et le Ju­daïsme », écrit en 1911, il se souviendra de cette période : « Dans les années de jeunesse de tous les jeunes Juifs allemands se trouve un moment douloureux dont il se souviendra durant toute sa vie : quand pour la première fois il prendra pleinement conscience qu’il est entré dans le monde en qualité de citoyen de deuxième classe et qu’aucune aptitude et aucun mérite ne pourront le libérer de cette situation. »

 

Mais l’empire wilhelmien n’était pas le Troisième Reich et les Juifs avaient alors la possibilité, par la conversion à l’une des deux grandes confessions chrétiennes, d’obtenir leur « billet d’entrée » dans les hautes positions civiles de l’État. Pour l’accès à la haute société, la conversion n’était pas indispensable mais elle était souhaitable. De fait, comme le responsable de l’Office des colonies Dernburg ou comme Maximilian Harden, plusieurs de ces ressortissants allemands d’origine juive se convertirent, surtout dans le groupe le plus fortuné et le mieux « établi » de cette minorité. En dépit de son ambition, Rathenau n’était pas prêt à prendre ce « billet d’entrée » parce qu’il voyait que ce geste privé ne réglerait pas la question juive. Pourtant, en matière de religion, il préférait reposer sur le « sol de l’Évangile ». Cette noble attitude de pensée n’était pas inspirée par un esprit dévot, mais par un homme qui rejetait résolument le dogmatisme des Églises chrétiennes. Nous avons déjà vu que son père n’était pas très pratiquant et qu’il passait pour un « juif libéral ». A l’enterrement de son père, Walther refusa de laisser parler un rabbin et se chargea lui-même de l’oraison funèbre dans lequel il invoqua Dieu mais non la religion judaïque, choquant sans doute ainsi une partie de son auditoire, dont certains des vieux associés de l’AEG.

 

Walther Rathenau ne se considérait pas comme un Juif mais comme un Allemand, bien que dans son article « Écoute Israël ! » il lançât cette phrase provocatrice : « Dès le début, je veux que l’on sache que je suis juif ! ». Adulte, il ne fréquenta jamais une synagogue et dans une lettre à son ami, l’ultra-nationaliste Wilhelm Schwaner, il défendra passionnément son appartenance au peuple allemand qui dépend, selon lui, beaucoup plus de facteurs culturels que raciaux : « Tu dis occasion­nellement "mon peuple" et "ton peuple"... Mon peuple ce ne sont que les Allemands... Les Juifs sont pour moi une race allemande, comme les Saxons, les Bavarois ou les Wendes... A mon avis, ce qui est décisif pour déterminer l’appartenance à un peuple et à une nation ce n’est rien d’autre que le cœur, l’esprit, la manière de penser et l’âme... ».

 

Entre cette lettre de 1916 et son pamphlet « Écoute Israël ! » publié dans le Zukunft en 1897, il s’est écoulé presque deux décennies. Toute cette période comprise entre ces deux dates lui servira à approfondir une donnée fondamentale pour lui : celle de la prééminence des facteurs culturels et spirituels sur toutes autres données politiques, économiques et sociales. Lorsqu’il écrivit cet article, il voulait dénoncer sans ménage­ment les Juifs qui ne faisaient aucun effort pour s’intégrer. Son agressivité visait en premier lieu les dévots juifs qu’il tenait pour les principaux responsables de l’antisémitisme.

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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 17:29
L--tourneau-Rathenau.jpgAutre ouvrage fondamental, le Rathenau de Paul Létourneau, professeur titulaire au département d'Histoire à l’Université de Montréal et membre de la Walther-Rathenau-Gesellschaft, est l’une des rares études en français consacrée à la vie et l’œuvre de Rathenau. On y apprend beaucoup de choses mais surtout, c’est le parcours et les contradictions nombreuses de Rathenau qui sont ici brillamment exposés. Comment l’un des plus grands capitalistes de son temps s’est-il fait pleuré par des milliers d’ouvriers descendus dans la rue après son assassinat par l’extrême droite, comment les écrits d’un magnat de l’électricité tel que lui, présent dans plus d’une centaine de directoires pouvaient-il être appréciés des futurs révolutionnaires réactionnaires de l’Allemagne et de Lénine… Le livre de Létourneau ne répond bien évidemment pas à tous ces oxymores philosophiques mais il a le mérite de les dévoiler nettement.
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21 décembre 2007 5 21 /12 /décembre /2007 09:06
Rathenau-Dernburg.jpg
Plusieurs personnes m’ont demandé ce que venait faire l’épisode du Sud-Ouest africain dans une œuvre biographique consacrée à Fritz Haber. Je comprends que cela puisse étonner et que certains puissent y voir un épisode hors sujet. S’il est exact que Fritz Haber ne mit jamais les pieds au Sud Ouest africain, on se sera peut-être rendu compte, avec le premier tome qui avait pour titre L’Esprit du Temps, que la biographie de l’Allemagne m’intéresse tout autant sinon plus que mon personnage principal. Mais ce que certains n’ont peut-être pas vu à la première lecture, c’est que ce sont deux juifs, Rathenau et Dernburg, que l’Allemagne de Guillaume II chargea de mission pour établir un rapport sur le premier génocide du XXe siècle perpétré par les forces coloniales allemandes sur les populations hereros durant les années 1904-1908.
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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 14:06

kraus3.jpgUn autre aspect important et particulièrement délicat du problème est celui que mentionne Timms quand il remarque qu’avec la montée de la violence nazie, qui s’est traduite notamment par l’assassinat de Rathenau en 1922 et la ten­tative de meurtre contre Harden - deux événements aux­quels il avait réagi avec une clarté et une vigueur particulières [ASll, 19] —, Kraus s’est trouvé confronté de façon encore plus directe à la question suivante : quelle était la stratégie la plus indiquée pour un intellectuel juif comme lui, qui cherchait à lutter efficacement contre le fascisme menaçant et bientôt triomphant ? « En dépit des termes de combat qu’il avait uti- lisés, il était difficile pour les écrivains d’origine juive de s’opposer à la menace du fascisme, puisque leurs arguments étaient contrés par des injures antisémites. Kraus lui-même a été dénoncé comme un "Juif syphilitique" par des journaux de droite et dans des lettres anonymes. Son problème, en tant que critique du nazisme, était d’éviter de donner l’im­pression d’être en train de défendre des intérêts étroitement juifs» un défaut qu’il a identifié dans un commentaire sur l’af­faire Harden par un autre journaliste, Siegfried Jakobsohn, éditeur de Die Weltbuhne. L’article, par ailleurs admirable (suggère Kraus), de Jakobsohn "oppose de façon un peu trop visible à la croix gammée l’étoile de David" [DF 601 -7, novembre 1922, 44]. Le caractère oblique du traitement du national-socialisme par Kraus peut être attribué en partie à ce dilemme. Comment un écrivain juif peut-il réfuter l’anti­sémitisme sans donner l’impression qu’il défend simplement des intérêts juifs ? Kraus, lui aussi, s’est trouvé pris entre la croix gammée et l’étoile de David, puisque la culture autri­chienne était pénétrée par des formes d’antisémitisme également pernicieuses. » [ASll, 19-20] Tel était, en effet, le problème. Le nazisme et la violence qu’il était en train d’en­gendrer ne pouvaient être combattus sur une base correcte qu’à partir de principes universels, au nom du respect de la vie et de la dignité humaines en général, et non d’intérêts particuliers quelconques. Cet aspect de la question est, du point de vue de Kraus, absolument essentiel.

 
 

Même s’il n’éprouve, de façon générale, pas beaucoup de sympathie pour Kraus et se présente comme un défenseur de la monarchie des Habsbourg et de l’Autriche chrétienne, Joseph Roth raisonne, sur ce point, de la même façon que lui et trouve plutôt réjouissant et flatteur d’« apparaître comme un renégat aux yeux des Allemands et des Juifs ». Dans une lettre à Stefan Zweig du 14 août 1935, où il est question de Chaïm Weizmann, Roth exprime son refus de choisir entre un sioniste (c’est-à-dire, pour lui, un nationaliste) supérieu­rement intelligent comme celui-ci et un nationaliste allemand imbécile comme Hitler ; et il explique de la façon suivante le problème que lui pose l’idée de s’associer, pour lutter contre Hitler, avec un des représentants les plus typiques du natio­nalisme juif : « Je ne comprends [...] pas comment vous en venez, précisément vous, à vouloir vous appuyer sur un frère des nationaux-socialistes (un sioniste, même génial, n’est en effet rien d’autre que cela) pour entamer un combat contre Hitler (lequel n’est à la vérité qu’un frère crétin des sionistes). Vous parviendrez peut-être ainsi à protéger les Juifs. Mais ce qui compte à mes yeux, c’est de protéger l’Europe et l’hu­manité contre les nationaux-socialistes et les sionistes hidé-riens. S’il peut aussi m’importer de protéger les Juifs, c’est seulement en ce qu’ils constituent l’avant-garde de l’huma­nité qui est la plus directement menacée. Si c’est là ce que M. Weizmann a en tête, je suis tout à fait disposé à me joindre à vous et à "apporter mon concours" en fonction de mes "faibles moyens" — ce ne sont pas là simplement de belles paroles. » De la même façon que Roth, Kraus pense qu’il faut défendre les Juifs non pas pour des raisons spéciales et en s’enfermant dans la judéité ou, pire encore, dans une judéité comprise de façon nationaliste, mais en tant que par­tie avancée de l’humanité qui se trouve exposée le plus immé­diatement à la menace et au danger. Autrement dit, même s’ils sont persécutés explicitement en tant que Juifs, c’est en tant que représentants de l’humanité, et non de la judéité, que les Juifs doivent avant tout être défendus. Une fois admis ce point crucial, le soutien et la solidarité active vont de soi et peuvent se manifester sans la moindre réserve. Mais com­ment pouvait-on encore espérer réussir à combattre le fléau avec quelques chances de succès quand les valeurs universelles elles-mêmes étaient disqualifiées a priori comme des inven­tions « juives » et les Juifs qui les défendaient considérés avant tout comme les porte-parole d’une communauté qui cher­chait en réalité uniquement à préserver par tous les moyens les avantages et les privilèges abusifs qu’on lui reprochait précisément de détenir ?

 

Un autre problème que Kraus a eu à se poser à cette époque-là est celui de savoir ce qui, dans une situation comme celle de Harden, constituait une preuve de courage véritable. Etait-ce le fait d’exposer, comme l’a fait la victime, inutile­ment sa propre vie en refusant la protection policière qui lui avait été offerte, avec la satisfaction d’avoir réussi à démentir par cette manifestation de courage physique la légende de la lâcheté juive et permis, du même coup, au lâche aryen non seulement de commettre une agression contre un homme sans défense mais également de s’enfuir, ou au contraire le fait d’accepter de prendre les précautions nécessaires et d’utiliser

 

les moyens de protection disponibles contre la menace ? La réponse de Kraus à cette question est très claire et elle n’a pas varié par la suite. Ce n’est pas, en tout cas pas nécessairement, le courage physique, mais une autre forme de bravoure que l’on est en droit d’attendre de l’écrivain combattant : « Le cou­rage de l’écrivain doit se vérifier à la table où il écrit ; il consiste précisément et exclusivement dans le fait que l’acte littéraire, dont l’omission devait être obtenue par la contrainte de la menace dangereuse, est accompli en dépit d’elle, sans la prendre en compte, voire sans conscience d’elle - au moment où il met le pied dans la rue, où sa personne corporelle entre en ligne de compte et est mise en danger, il peut être le plus grand poltron. » [DF 601-7, 45-6]

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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 09:57

Bouveresse-KKraus.jpgIl y a, dans le dernier ouvrage en date du philosophe Jacques Bouveresse, Satire & Prophétie : les voix de Karl Kraus, paru chez Agone en cette fin d’année 2007, un chapitre impressionnant consacré à la question de la haine de soi juive. Ce que l’on a appelé l’antisémitisme juif y est très brillamment approché (comme toujours, avec Bouveresse) et certaines vues de Jacques Le Rider, autre commentateur du sujet (je reviendrai plus tard sur les ouvrages ou articles que Le Rider a consacré à la question), s’en trouvent implicitement et quelque peu discutées. A propos des fameuses relations que Karl Kraus entretint avec Houston Stewart Chamberlain, le fameux gendre de Wagner et père de la pseudo-science raciste, Bouveresse écrit :

 

Il peut être tentant de considérer que les relations que Kraus a entretenues avec Chamberlain constituent la preuve par excellence dufait que la réaction à la question juive et à la réponse antisémite qu’elle suscitait de plus en plus ouverte­ment a été, chez lui comme chez un bon nombre d’autres intellectuels juifs, marquée en profondeur par la haine de soi juive. Mais Hannah Arendt me semble avoir une perception singulièrement plus lucide de la situation réelle quand elle remarque, à propos de la manière dont des écrivains comme Kraus, Kafka et Benjamin se sont trouvés, en l’occurrence, confrontés, sur trois modes différents, à une difficulté pour laquelle il n’existait probablement pas de solution véritable : « Sans doute est-il d’autant plus difficile aujourd’hui de com­prendre et de prendre au sérieux ces problèmes qu’on est tenté de les interpréter, à tort, comme une simple réaction à l’antisémitisme ambiant et ainsi comme l’expression d’une haine de soi. Mais de cela il ne saurait être question, s’agis­sant d’hommes du niveau de Kafka, Kraus ou Benjamin. Ce qui donne à leur critique toute son acuité ne fut jamais l’anti­sémitisme, comme tel, mais la réaction à son égard de la bourgeoisie juive, à laquelle l’intelligentsia ne s’identifiait aucunement. Et là non plus il ne s’agit pas de l’attitude apo­logétique souvent peu digne du judaïsme officiel, avec lequel les intellectuels n’avaient guère de contact, mais de la néga­tion mensongère de l’existence de la haine antijuive et de la séparation de cette bourgeoisie d’avec la réalité, mise en scène élaborée avec tous les artifices de l’auto-illusion, et dont faisait aussi partie, en tout cas, pour Kafka, la démarcation établie à l’encontre du prétendu peuple des Ostjuden (Juifs d’Europe centrale) que l’on rendait hypocritement responsable de l’antisémitisme. Le point décisif ici était toujours l’oubli de la réalité, auquel contribuait fortement, comme il est naturel, l’opulence de ces couches sociales.1 »

Même dans le cas de Kraus, qui pourrait sembler à première vue s’y prêter davantage, la tentation de parler de haine de soi juive pourrait bien être avant tout, chez le lecteur d’aujour­d’hui, l’expression d’un manque de subtilité regrettable et d’une incapacité de comprendre comment un intellectuel juif, justement parce qu’il était mieux armé que beaucoup d’autres contre l’oubli de la réalité, pouvait trouver, en fin de compte, moins alarmantes les manifestations usuelles de l’antisémi­tisme régnant que l’inadéquation fondamentale de la réponse que le judaïsme officiel et plus encore la bourgeoisie juive cultivée et libérale (celle dont la Nette Freie Presse constituait le journal de référence) essayaient de leur apporter.

 

Le concept de « haine de soi juive » fait, en tout cas, par­tie de ceux que Kraus a contestés à différentes reprises expli­citement, avec des arguments qui mériteraient certainement d’être mieux connus et pris un peu plus au sérieux. Comme l’écrit Timms, « au cours des débats sur la politique de l’iden­tité, ceux qui suivaient l’exemple de Kraus en répudiant toutes les affiliations juives ont été accusés de "haine de soi", notamment par Theodor Lessing et Anton Kuh. Toutefois, il y avait tellement de factions dans le judaïsme, tellement de "mois" juifs [jewish "selves"]parmi lesquels choisir que le concept n’est d’aucun secours. Bien qu’il tende à être asso­cié aux attitudes autodestructrices d’Otto Weininger, les ori­gines de la "haine de soi" ne résident pas dans le judaïsme mais dans un ascétisme chrétien négateur de la vie — d’où la référence à la "haine de soi chrétienne" dans un passage de Theodor Haecker cité pour la première fois en mars 1914 [DF 395-7, mars 1914,20]. Kraus a répudié le concept de la "haine de soi juive" à un bon nombre d’occasions, rejetant les ar­guments de Kuh comme une popularisation de la théorie psychanalytique de la compensation [DF 561-7, mars I921, 56].

 

Pour lui comme l’a observé son ami Berthold Viertel, la "haine de soi" n’était pas un phénomène spécifiquement juif, mais pouvait être appliquée à d’autres groupes sociaux. De fait, s’il y avait une nation qui niait son identité, c’était bien les Autrichiens, puisque la majorité d’entre eux essayaient de se persuader qu’ils étaient allemands » [ASII, 34]. Chamberlain a encore été mentionné à sept ou huit reprises (la dernière fois en 1927, l’année de sa mort) dans la Fackel après que la correspondance entre lui et Kraus a pris fin. Mais, comme l’observe Wilhelm, la seule remarque exprimant une critique sans réserve de l’auteur des Grundlagen que l’on puisse trouver dans la Fackel n’est pas de Kraus, mais du poète autri­chien Franz Janowitz, un de ses amis les plus chers, tué au combat en novembre 1917, dans un texte posthume intitulé « Das Règlement des Teufels [Le règlement du diable] ». Au nombre des commandements du diable figure, d’après Janowitz, le suivant : « Qu’on fasse croire à tout homme que sa nation est la nation préférée de Dieu. (Pour plus de préci­sions, relire les écrits de Chamberlain.) » [DF 691 -6, juillet 1925,9] Etant donné que le danger qui est évoqué dans la première phrase fait partie de ceux que Kraus connaissait depuis long­temps mieux que personne et contre lesquels il n’avait pas cessé, pendant la guerre, de mettre en garde ses compatriotes et leurs alliés allemands, on ne peut que s’étonner qu’il n’ait pas éprouvé le besoin de faire lui-même le lien entre ce qu’elle dit et ce qui est suggéré dans la deuxième. 

Une obscurité presque complète subsiste encore à propos du moment exact où les relations entre Kraus et Chamberlain ont pris fin et des raisons précises qui ont provoqué la rup­ture. L’expérience de la guerre et des lectures à la fois plus approfondies et plus réfléchies des oeuvres de l’auteur fameux des Grundlagen — on peut se demander sérieusement dans quelle mesure il avait réellement lu le livre la première fois -ont-elles convaincu Kraus que les idées de Chamberlain et en particulier son antisémitisme, dont il était loin d’être le seul lecteur juif à avoir cru pendant un temps qu’il n’était pas de l’espèce susceptible de représenter une menace réelle et concrète, étaient en réalité au plus haut point inquiétantes et à peu près aux antipodes de tout ce qu’il pensait lui-même ? Si c’est le cas, il n’en a en tout cas rien dit, ce qui, même en tenant compte de la difficulté que l’on éprouve toujours à se déjuger plus ou moins radicalement, reste, en tout état de cause, difficile à comprendre. On ne sait pas non plus réel­lement quel rôle ont pu jouer, dans l’éloignement et la sépa­ration, le scepticisme manifesté par Kraus à l’égard de la personnalité de l’empereur Guillaume II et la démystification radicale du personnage, à laquelle, avec une clairvoyance qui est cette fois entièrement à son honneur, il s’est livré de façon prémonitoire, une chose dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne risquait sûrement pas de plaire à Chamberlain, familier de l’empereur et défenseur inconditionnel, avant et pendant la guerre, de la légitimité des prétentions de l’Allemagne et de la justice fondamentale de sa cause.

Une partie importante de l’explication (qu’on n’est sûre­ment pas obligé de considérer également comme une excuse), en ce qui concerne l’attitude de Kraus, réside sûrement, comme le souligne très justement Timms, dans sa tendance à considérer la satire essentiellement comme un art des contrastes, dont l’objet consiste, pour une part essentielle, à faire ressortir la contradiction entre les idéaux déclarés et les fins réellement poursuivies. Ce mode de perception de la réa­lité peut amener assez facilement quelqu’un à se convaincre qu’un raciste qui défend ouvertement des idées complète­ment perverses peut, tout compte fait, être moins dangereux qu’un libéral qui affiche de grands principes et de grands idéaux que son comportement contredit à chaque instant de façon patente : « Un écrivain sensible avant tout à la dupli­cité, et expert dans la démolition des façades, sera de façon compréhensible enclin à minimiser le danger des mouvements politiques qui ne font pas mystère de leurs buts. Un raciste qui proclame ouvertement son hostilité aux Juifs peut, selon sa conception, apparaître comme moins sinistre qu’un intel­lectuel libéral qui trompe son public pour son propre profit financier. Car le langage de l’un est sans équivoque, alors que celui de l’autre est rempli de mystification. C’est ainsi que desessais de Houston Stewart Chamberlain ont été imprimés dans la Fackel de cette période initiale sans être assortis de réserves critiques. Kraus respectait clairement la franchise sans compromission des polémiques de Chamberlain. Les journa­listes Bahr et Benedikt, en revanche, [...] attirent sans relâche son attention critique précisément parce que leurs buts réels sont dissimulés derrière un tel camouflage plausible. Le même schéma se répète quinze ans plus tard, quand la propagande de guerre panallemande grossière de Chamberlain ‘ est igno­rée, alors que les tentatives faites par Bahr et Benedikt pour envelopper un programme politique assez semblable dans des couches de verbiage idéaliste sont dénoncées de façon incisive. Pour l’amateur de déguisements idéologiques, un hypocrite pharisien, de quelque persuasion politique que ce soit, sera toujours une cible plus intéressante qu’un fanatique qui parle ouvertement. » [ASI, 46]
 
Effectivement, Kraus donne l’impression de trouver à tout prendre beaucoup moins redoutable le pangermanisme ouvertement proclamé de Chamberlain que le pangerma­nisme dissimulé et hypocrite d’un journal libéral comme la Neue Freie Presse. On ne pourrait certainement pas dire d’une attitude de cette sorte qu’elle favorise particulièrement la sûreté du jugement politique et l’appréciation correcte du rapport des forces politiques et idéologiques. Mais il est pour le moins peu probable que ce soient, de façon générale, les qualités dominantes du satiriste; et il est clair que cela n’a jamais été, en tout cas, celles de Kraus.

 

1) Dans les Kriegsaufsätze (1914) et les Neue Kriegsaufsätze (1915), Chamberlain a plaidé vigoureusement la cause de l’Allemagne, célébrée notamment pour son amour profond de la paix et de la vérité, contre l’incompréhension et les calomnies de l’étranger, en particulier celles du pays dont il était originaire, l’Angleterre ; et il a pris en 1916 la natio­nalité allemande. La prétention de l’Allemagne à exercer, au nom des valeurs universelles qu’elle défendait et sous le patronage de génies incomparables comme Goethe et Kant, un rôle dirigeant et dominant dans le monde, y était présentée ouvertement comme tout à fait justi­fiée. À bien des égards, la conception qui est développée dans ces essais constitue une illustration exemplaire de ce que Kraus a appelé la théo­rie de l’« innocence persécutrice » (le concept apparaît pour la première fois en 1915 [DF 406-12, 158]) : même quand elle cherche à dominer, à conquérir et à asservir, l’Allemagne, qui suscite une sorte de haine uni­verselle et contre laquelle le monde entier est prêt à se liguer parce qu’il ne la connaît et ne la comprend en aucune façon, ne fait en réalité jamais que mener une guerre défensive au nom de principes éthiques et ne veut que le bien de tous. Dans les dernières pages du volume I des Grundlagen, la germanité était décrite comme l’enfant innocente et ingénue qui vient de faire une entrée timide et hésitante dans l’histoire mondiale, et il était question de la manière dont « nous suivons notre chemin sans arme, sans défense, sans conscience d’un danger quel­conque, toujours à nouveau éblouis, toujours prêts à avoir une haute opinion des choses étrangères et à faire peu de cas de celles que nous avons en propre, les plus savants de tous les hommes et en sachant pourtant moins que n’importe qui d’autre sur le monde qui nous envi­ronne immédiatement, les plus grands découvreurs et pourtant frappés de cécité chronique ». Compte tenu de la façon dont Kraus a été capable par la suite de réagir à des affirmations de cette sorte, il est Pour le moins curieux que celles de Chamberlain, s’il les a lues, ne I aient pas inquiété davantage sur le moment.

 

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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 08:30
citation.jpgLe dernier grand choix pour lequel j’ai opté est l’insertion systématique, en prélude de chaque nouvelle scène, d’une citation à caractère littéraire placée en haut de page. Ces exergues, nombreuses dans le récit (une vingtaine par tome), m’aident à clarifier la narration : en marquant nettement de leur présence chaque début de scène, elles rythment le récit, proposent au lecteur des moments de réflexion. En réalité, ces citations peuvent se lire comme des indications complémentaires sur le caractère des personnages ou de l’époque. Je fais très attention à ce que chaque exergue a bien été publiée en Allemagne avant la date de la scène traitée. C’est un peu comme si ces petits extraits étaient des réminiscences lues par les protagonistes et que les idées propres à cette littérature ricocheraient dans les esprits de ceux qui font l’action. Ainsi, Goethe, Carlyle ou Schiller, auteurs qui ont tout particulièrement marqué Haber sont très souvent cités. L’autre avantage de la citation est qu’elle me permet de dire en peu de place, beaucoup d’idées. Toute la profondeur de sens que contient un vers de Goethe, traduit en mode bande dessinée, me demanderait probablement trente pages. Enfin, la confrontation littérature/bande dessinée est un rapport que je trouve très intéressant et qui n’est pas, à mon humble avis, encore assez exploité.
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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 09:44
Theodor Lessing, grand admirateur de Harden dans sa jeunesse, parle de la Zukunft, le grand journal hebdomadaire berlinois lancé par Harden. Cela donne une manière simple et claire de comprendre ce qui fait le cœur de la vocation journalistique.
Zukunft.jpgLe grand développement de Harden commença en 1891 lorsqu’il créa sa propre revue, avec, à l’origine d’infimes moyens, grâce aux éco­nomies avancées par son frère Julien et le patron d’un kiosque à jour­naux, Stilke. La revue fut appelée Zukunft.
A cette époque, le conflit opposant le jeune empereur Guillaume II au vieux chancelier d’Empire Bismarck faisait rage. Harden mit sa re­vue au service de la politique bismarckienne sans toutefois aliéner son autonomie. Otto von Bismarck avait distingué la plume de Harden en raison de ses articles et de ses critiques. Renvoyé, abandonné par beau­coup, il se souvint de Harden et invita le jeune écrivain chez lui à Varzin. Peu après, Harden devenait membre du cercle des familiers de Bis­marck. Kurt von Schlözer, Franz Lenbach le peintre, Ernst Schwe-ninger le médecin devinrent ses proches amis. Et dans les modestes fas­cicules bruns de la Zukunft on brassait une politique anti-impériale, la meilleure de toute l’Allemagne.
Il serait faux cependant de ne retenir de la Zukunft que le fruit de l’alliance avec Bismarck. Harden veillait jalousement sur son indé­pendance et son incorruptibilité. Pas un camp, pas un parti qui eut pu se flatter d’avoir durablement influencé Harden. Surtout pour ce qui était de la politique sociale (il s’était rapproché du pasteur Friedrich Naumann), ses idées divergeaient de celles de Bismarck. Il soulignait toujours qu’il ne se sentait pas apte à « épouser les haines d’autrui », c’est-à-dire de conforter les hantises de Bismarck ; et pourtant il y avait UN point sur lequel il était à l’unisson avec le Vieux de Sachsenwald, d’une fidélité pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême: c’était la haine envers la personne de l’Empereur. Difficile de dire sur quoi se fondait son aversion.
Harden détestait l’emphase théâtrale et l’inconsistance de l’Empe­reur. Il était l’auteur du mot suivant : « Au vieil Empereur a succédé un sage Empereur et enfin un Empereur qui voyage. » Il critiquait les paroles creuses d’une politique de spectacle et de catastrophe, ainsi que cette façon de poser à l’homme fort dont l’humeur était imprévisible. Chaque déclaration du monarque suscitait chez Harden dérision et raillerie. La seule mention du nom de Harden éveillait le méconten­tement et la vindicte de l’Empereur. Progressivement, la Zukunft de Harden allait devenir le quartier général et l’instrument majeur des hauts dignitaires de l’Empire, de la noblesse prussienne, des militaires et de l’administration qui portaient un jugement critique sur la per­sonnalité de l’Empereur et qui étaient mécontents de son triompha­lisme. Vers 1900, Harden était devenu le publiciste le plus choyé des vieux conservateurs prussiens.
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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 09:58
carton-nosferatu.jpg
Aux sous-titres contemporains s’est très vite imposée la confrontation narrative de panneaux de cinéma muet. Juxtaposer un procédé de retranscription cinématographique ancien et actuel me paraissait une belle idée, c’était une façon de proposer quelque chose de suranné mais pas seulement, car les sous-titres proposent une accroche avec le monde d’aujourd’hui. Cette idée m’est venue lorsque j’ai découvert un vieux roman-photo construit avec les images du film Jeanne d’Arc de Fleming.
C’est véritablement en voyant ce livre étrange que j’ai compris ce je devais faire. Ce sont en réalité ces cartons narratifs qui donnent à l’ouvrage son côté si cinématographique. Je me suis fortement inspiré pour l’occasion des cartons de l’édition anglaise du Nosferatu de Murnau datant de 1923. Il m’arrive souvent d’envisager mon travail comme un roman-photo. Un roman-photo qui, comme celui sur la Jeanne d’Arc de Fleming, aurait été tiré d’un film mythique de la UFA.Fleming.jpg

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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 09:34
Je n’utilise pas de phylactère pour différentes raisons. La première est esthétique : c’est avant tout parce que la bande dessinée usant de la couleur directe de façon très picturale n’a que trop rarement réussi à trouver une façon heureuse d’insérer les textes. L’idée de sous-titres luminescents, comme ceux que l’on peut voir au cinéma m’a paru un choix évident. Ce choix comporte une contrainte forte, celle de ne fonctionner que sur deux lignes, auquel cas l’effet cinéma disparaît automatiquement. Cela veut donc dire que je dois réduire mes dialogues à un nombre de signes bien précis, c’est un exercice proche d’un jeu oulipien dans certains cas, ce qui m’oblige à soigner particulièrement mes textes.soustitre.jpg
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