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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 16:54

AFF-FRITZ-HABERÀ partir de ce 19 novembre 2013 se jouera au Théâtre de Poche de Paris la pièce Qui es-tu Fritz Haber ? de Claude Cohen. Cette pièce, tirée du nuage vert, précédente publication de Claude Cohen (éditions Ovadia 2010), a été réadaptée et mise en scène par Xavier Lemaire, qui interprète également Fritz Haber sur scène. Très remarquée lors de sa présentation l’été dernier au off d’Avignon, la pièce se concentre sur les derniers dialogues imaginaires du couple, en 1915, en abordant divers thèmes, qui vont de la libido sciendi augustinienne, en passant par la guerre ou encore le machisme.

 

Présentation de la pièce par la Cie :

L’ultime confrontation du couple de chimistes allemands Clara et Fritz Haber en 1915 au soir de la première utilisation des gaz chlorés dans les tranchées de la guerre de 14-18 ! Clara ne peut accepter que l’armée allemande utilise dans les tranchées ce gaz mortel chloré que son mari vient d’inventer. Une violente dispute éclate entre les époux. Ils sont tous les deux juifs, chimistes et allemands. Cet échange met en lumière leurs multiples désaccords sur la religion, la science et la vie, jusqu’à la tragédie… Ce dialogue imaginé par l’auteur entre les deux personnages, qui ont réellement existé il y a cent ans, pose en filigrane des questions toujours d’actualité : Peut-on faire de la science une religion ? La science remet-elle en cause l’idée même de Dieu ? Qu’est-ce que la vérité scientifique ? Un scientifique peut-il s’affranchir de toute considération morale ? Le progrès scientifique est-il toujours un progrès pour l’humanité ?…  

 

f&c

Pascal Lebret et Nathalie Dewoitine en Fritz et Clara Haber

dans une représentation du Nuage vert.

 

 

QUI ES-TU FRITZ HABER ?

D’après Le Nuage vert

De Claude Cohen

Mise en scène Xavier Lemaire

Avec

Isabelle Andréani

Xavier Lemaire

Décors, Caroline Mexme

Costumes, Rick Dijkman

Scénographie, lumières, Stéphane Baquet

Musique, Régis Delbroucq

Durée : 1h15

Production Famprod et coréalisation Théâtre de Poche-Montparnasse

Du 19 novembre 2013 au 5 janvier 2014

Représentations du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 17h

Relâches les 25 décembre et 1er janvier

Prix des places : 10 € à 24 €

Renseignements et réservations au guichet du Théâtre

Lundi, mardi, jeudi et vendredi de 14h à 18h

Mercredi, samedi et dimanche de 11h à 18h

01 45 44 50 21

www.theatredepoche-montparnasse.com

Facebook, PocheMontparnasse

Twitter, @PocheMparnasse

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 16:53

LE MONDE D’HIER de Zweig est l’un des plus beaux témoignages du monde germanique du début du XXe siècle. Ce document aborde quelques scènes qui font échos à des événements dont j’ai moi-même fait allusion dans Fritz Haber. Notamment cette étonnante entrevue que Zweig et Rathenau ont eu la vieille du départ de ce dernier pour le Sud-Ouest.026c1-2-copie.jpg

Tout ce qui n’a plus de lien avec les problèmes du temps présent demeure périmé quand nous lui appliquons notre mesure plus sévère des choses essentielles. Aujourd’hui ces hommes de ma jeunesse qui tournaient mon regard vers la littérature me paraissent moins importants que ceux qui le détournaient vers la réalité.

Parmi ceux-ci je citerai en premier rang un homme qui, à l’une des époques les plus tragiques, a eu à maîtriser le destin de l’empire allemand et qu’a atteint la première balle meur­trière des nationaux-socialistes, onze ans avant qu’Hitler prît le pouvoir, Walter Rathenau. Nos relations d’amitié étaient an­ciennes et cordiales ; elles avaient débuté d’une manière singulière. L’un des premiers hommes auxquels j’aie dû un encouragement déjà à l’âge de dix-neuf ans était Maximilien Harden, dont la Zukunft a joué un rôle décisif dans les der­nières décennies du règne de Guillaume; Harden, jeté dans la politique par Bismarck en personne, qui se servait volontiers de lui comme d’un porte-voix ou d’un paratonnerre, renversait des ministres, faisait exploser l’affaire Eulenburg, faisait trembler le palais impérial, qui redoutait chaque se­maine de nouvelles attaques, de nouvelles révélations ; mais malgré tout, le goût particulier de Harden était pour le théâtre et la littérature. Un jour parut dans la Zukunft une suite d’aphorismes signés d’un pseudonyme dont je ne puis me souvenir et qui me frappèrent par une extraordinaire perspica­cité, comme aussi par la force concise de l’expression. En ma qualité de collaborateur ordinaire, j’écrivis à Harden : « Quiest cet homme nouveau ? Voilà des années que je n’ai pas lu des aphorismes aussi aiguisés. »Harden-copie-2.jpg

La réponse ne me vint pas de Harden, mais d’un monsieur qui signait Walter Rathenau et qui, je l’appris par sa lettre et par d’autres sources de renseignements, n’était rien de moins que le fils du tout-puissant directeur de la société berlinoise d’électricité et lui-même grand commerçant, grand industriel, membre du conseil de surveillance d’innombrables sociétés, un de ces nouveaux commerçants allemands qu’on peut qua­lifier d’universels. Il m’écrivait sur le ton de la cordialité et de la reconnaissance : ma lettre avait été la première approba­tion que lui eût value un essai littéraire. Bien qu’il fût mon aîné de dix ans au moins, il m’avouait ingénument son peu de confiance en lui : devait-il réellement publier, dès maintenant, tout un volume de pensées et d’aphorismes ? Il n’était en somme qu’un amateur en littérature et jusqu’alors toute son activité s’était déployée dans le domaine de l’économie poli­tique. Je l’encourageai sincèrement, nous continuâmes a échanger des correspondances, et lors de mon prochain séjour à Berlin, je l’appelai au téléphone. Une voix hésitante ré­pondit : « Ah! c’est vous? Quel dommage, je pars demain matin à six heures pour l’Afrique du Sud... » Je l’interrom­pis : « Nous nous verrons naturellement une autre fois. » Mais la voix poursuivit lentement, trahissant la réflexion : « Non, attendez... un instant... Mon après-midi est pris par des conférences... Le soir il faut que j’aille au ministère et ensuite à un dîner du club... Mais pourriez-vous venir chez moi à onze heures quinze ? » J’acquiesçai. Nous bavardâmes jusqu’à deux heures du matin. A six heures, il partait, — chargé d’une mission par l’empereur d’Allemagne, comme je l’appris plus tard, — pour le Sud-Ouest africain.

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Je rapporte ces détails parce qu’ils sont extrêmement carac­téristiques de Rathenau. Cet homme aux multiples occupations avait toujours du temps. Je l’ai vu durant les journées les plus dures de la guerre et immédiatement avant la confé­rence de Locarno, et peu de jours avant son assassinat j’ai roulé dans 4a même automobile où il a été tué, et par la même rue. Il avait toujours le programme de sa journée fixé à une minute près, et il pouvait à chaque instant passer sans peine d’une matière à une autre, parce que son cerveau était tou­jours prêt, instrument d’une précision et d’une rapidité que je n’ai jamais observées chez un autre homme. Il parlait cou­ramment, comme s’il avait lu un texte écrit sur une feuille invisible et cependant il modelait sa phrase avec tant d’élé­gance et de clarté que sa conversation sténographiée aurait constitué un exposé parfaitement propre à être imprimé tel quel. Il parlait avec la même sûreté l’allemand, le fran­çais, l’anglais et l’italien, jamais sa mémoire ne le trahissait, jamais il n’avait besoin pour une matière quelconque d’une préparation particulière. Quand on causait avec lui, on se sen­tait tout à la fois stupide, insuffisamment cultivé, peu sûr et confus en regard de son intelligence pratique et de sa compé­tence qui pesait tranquillement toute chose et la dominait d’une vue claire. Mais il y avait dans cette lucidité éblouis­sante, dans la transparence cristalline de sa pensée quelque chose qui inspirait un sentiment de malaise, comme, dans son appartement, les meubles les plus choisis, les plus beaux tableaux. Son esprit était comme un appareil d’invention gé­niale, sa demeure comme un musée, et dans son château féodal de la Mark, qui avait appartenu à la reine Louise, on ne parvenait pas à se réchauffer, tant il y régnait d’ordre, de netteté et de propreté. Il y avait dans sa pensée je ne sais quoi de transparent comme verre et par là même d’insubstantiel ; jamais je n’ai éprouvé plus fortement que chez lui la tragédie de l’homme juif, qui, avec toutes les apparences de la supé­riorité, est plein de trouble et d’incertitude. Mes autres amis, comme par exemple Verhaeren, Ellen Key, Bazalgette, n’avaient pas le dixième de son intelligence, pas le centième de son universalité, de sa connaissance du monde, mais ils étaient assurés en eux-mêmes. zweig-1908.jpgChez Rathenau je sentais tou­jours qu’avec son incommensurable intelligence, le sol lui manquait sous les pieds. Toute son existence n’était qu’un seul conflit de contradictions toujours nouvelles. Il avait hérité de son père toute la puissance imaginable, et cependant il ne voulait pas être son héritier, il était commerçant et voulait . sentir en artiste, il possédait des millions et jouait avec des idées socialistes, il était très juif d’esprit et coquetait avec le Christ. Il pensait en internationaliste et divinisait le prussianisme, il rêvait une démocratie populaire et il se sentait tou­jours très honoré d’être invité et interrogé par l’empereur Guil­laume, dont il pénétrait avec beaucoup de clairvoyance les faiblesses et les vanités, sans parvenir à se rendre maître de sa propre vanité. Ainsi son activité de tous les instants n’était peut-être qu’un opiat destiné à apaiser sa nervosité intérieure et à mortifier le sentiment de sa solitude, qui était sa vie la plus intime. Ce n’est qu’à l’heure des responsabilités, en 1919, quand, après la défaite des armées allemandes, lui incomba la tâche la plus difficile de l’histoire, celle de tirer du chaos l’État ébranlé dans ses fondements et de lui rendre puissance de vie, que, soudain, les forces prodigieuses qu’il avait latentes se' composèrent en une force unique. Et il créa en lui cette grandeur qui lui était congéniale en mettant toute sa vie au service d’une seule idée : sauver l’Europe.

 

 

 

Zweig, le Monde dhier, Albin Michel 1948, pp.214-217.

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 11:32

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En septembre 1933, Joseph Roth publiait dans les Cahiers juifs un article qui répondait aux autodafés nazis initiés en mai.

 

En ce qui concerne les Junkers prussiens, le monde civilisé se rend compte quʼils savent tout juste lire et écrire ; un de leurs représentants, le président Hindenburg, a publiquement reconnu que JRothde sa vie il nʼavait jamais lu de livre. Cependant, soit dit en passant, ce fut cette statue, antique depuis sa première jeunesse, que les ouvriers, sociaux-

démocrates, journalistes, artistes, Juifs, adorèrent pendant la guerre et que le peuple allemand (ouvriers, Juifs, journalistes, artistes, sociaux-démocrates) élut à deux reprises, après la guerre, président du Reich. Un peuple qui élit pour chef suprême une statue nʼayant jamais lu un livre est-il si loin de brûler les livres eux-mêmes? Et les écrivains, savants et philosophes juifs qui élurent Hindenburg, ont-ils réellement le droit de se plaindre du bûcher sur lequel grillent maintenant nos pensées ?[1]


[1] Extrait de Joseph Roth à Berlin - Les Belles Lettres 2013.

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 10:50

Je publie ici un article d’Hubert Roland du FNRS qu’il a consacré à ma série Fritz Haber. Ce texte a paru initialement en 2010 dans la revue Textyles, n°36-37, pp. 157-169. Pour lire l’article directement sur le site de la revue Textyles : http://textyles.revues.org/1431

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1 Le projet Fritz Haber de David Vandermeulen1 s’inscrit dans une tendance très caractéristique de la littérature des deux dernières décennies : la narration romanesque de l’histoire européenne du xxe siècle et de ses tragédies majeures, à travers la réécriture de destins biographiques individuels « exemplaires ». Plus particulièrement, de nombreux regards se tournent encore vers l’Allemagne nationale-socialiste. Ils accompagnent la réflexion de la recherche historique contemporaine, quant à la responsabilité, non seulement des dirigeants, mais aussi des gens « ordinaires ». Ceux-ci, chacun à leur niveau, auraient pu contribuer à alimenter la sinistre ingénierie de cette forme de totalitarisme, ayant mené in fine au génocide du peuple juif.

  • 2 Voir Goldhagen (Daniel Jonah), Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’H (...)
  • 3 Voir Roland (Hubert), « Entre provocation et Aufklärung. La réception allemande des Bienveillantes  (...)
  • 4 La participation de Paul de Man à la presse collaborationniste, notamment au Soir volé, ne fut révé (...)

2 Ainsi la thèse « fonctionnaliste » de Raul Hilberg, aussi bien que le propos de Daniel Goldhagen sur « les bourreaux consentants d’Hitler »2, sont-elles sous-jacentes aux Bienveillantes de Jonathan Littell (2006), œuvre sans doute controversée, mais dont presque personne, y compris parmi les critiques allemands, n’a remis en cause le travail de documentation historique3. Quoi qu’il en soit, on remarquera que de nombreuses œuvres de fiction des cinq à dix dernières années ne cessent d’interroger la responsabilité du sujet individuel face à l’histoire allemande. Les perspectives s’entrecroisent et s’éclaircissent mutuellement, depuis le point de vue d’un auteur étranger de la jeune génération comme Littell (né en 1967), citoyen franco-américain d’origine juive, au « témoin » et acteur des événements comme Günter Grass (né en 1927), se livrant à la tardive confession de son appartenance à la Waffen-SS à la fin de son adolescence dans son autobiographie En épluchant des oignons (Beim häuten der Zwiebel, 2006). On pourrait encore ajouter à ce panorama trop rapide le point de vue d’un auteur de la génération intermédiaire, celle des enfants des « coupables ». Bernhard Schlink (né en 1944) met ainsi en scène dans Le Retour (Die Heimkehr, 2006) le destin d’un ancien nazi, réfugié incognito aux États-Unis, où il s’est rebâti une nouvelle identité et une brillante carrière de professeur de théorie du Droit, chantre de la déconstruction. Schlink s’est inspiré pour ce récit du cas bien connu de Paul de Man4, soulignant ainsi que la « faute » dont il est question est bien de nature collective mais aussi perpétuelle. Elle ne concerne pas uniquement les Allemands et la chute brutale du nazisme en 1945 ne suffit pas à tirer un trait pour l’éradiquer.

  • 5 Voir Lepick (Olivier), La Grande Guerre chimique 1914-1918, Paris, Presses Universitaires de France (...)
  • 6 Voir le site www.futura-sciences.com ; voir la rubrique « biographies » sous l’index « Sciences » ; (...)

3 La publication presque simultanée des trois ouvrages cités relève de la coïncidence, tout comme a fortiori la parution du premier volume de la biographie de Fritz Haber par David Vandermeulen peu avant, en 2005. Certes, le chimiste allemand et juif, connu pour avoir introduit le gaz chimique de combat à Langemarck en 19155, ne put devenir un protagoniste du national-socialisme, puisqu’il mourut en exil à Bâle le 29 janvier 1934. L’histoire semble même prête à lui accorder un statut de « victime », puisque cet exil résulta de pressions politiques causées par son ascendance juive. Le régime totalitaire chercha même à démanteler son institut de recherche à Berlin. Il n’empêche que, rétrospectivement, l’historiographie lui fait aussi porter le poids de la faute, non seulement par amalgame avec l’usage des gaz en 1914-1918, mais également parce que c’est à son équipe de recherche qu’on attribue la paternité du Zyklon B, employé plus tard dans les camps d’extermination6.

  • 7 Né en 1868 à Breslau, en Silésie, Haber a largement passé la quarantaine au moment de la Première G (...)

4 Dans le cadre des Lettres belges de langue française enfin, on ne peut s’empêcher – au risque de peut-être déplaire à leurs auteurs – d’effectuer un rapprochement, à une vingtaine d’années d’intervalle, entre les projets de biographie romancée de Haber et du poète expressionniste Gottfried Benn, dans Les Éblouissements (1987) de Pierre Mertens. Voilà donc affichée, au service d’un ambitieux projet littéraire, une prédilection franche pour des personnages fortement ambigus, qui, à la fois, figurent au panthéon de l’histoire littéraire ou scientifique mais qui se sont aussi lourdement compromis par de graves erreurs, d’autant moins pardonnables qu’elles furent assumées en pleine conscience et à l’âge de la maturité7. Deux destins entachés de la plus lourde responsabilité, mais qui en même temps courbent l’échine sous le poids des « forces tragiques » de l’histoire collective, point de vue impliquant certaines formes d’empathie (certes sévèrement contrôlées) de la part des auteurs.

5L’objectif de cette contribution se bornera à étudier les mécanismes de la narration de l’histoire dans les deux premiers volumes du Fritz Haber parus à ce jour. Parce qu’il se fonde également sur une abondante documentation historique, l’auteur prend le risque de suggérer la confusion entre le récit fictionnel et le récit factuel. Toutefois, un regard attentif ne laisse planer aucun doute. David Vandermeulen a assimilé la matière historique pour édifier un projet artistique propre, non pour se substituer au travail de l’historien. Nous tenterons de définir les modalités spécifiques de cette appropriation, d’une part en insistant sur la spécificité de sa démarche en tant qu’auteur de bd, d’autre part en convoquant l’historiographie contemporaine de Hayden White, qui, suivant une démarche inverse, s’est notamment inspiré de la théorie littéraire pour relativiser l’objectivité du travail de l’historien.

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L’écriture d’une biographie

6 Dans l’écriture de la biographie d’un personnage comme Fritz Haber, l’auteur d’un projet littéraire se base au départ, suppose-t-on, sur la matière disponible dans les ouvrages encyclopédiques de référence. Au-delà des données factuelles « objectives » qu’il y trouvera, il se rendra rapidement compte que cet exercice de découpage du destin de l’auteur est en réalité fortement tributaire des accents que souhaite y mettre le responsable de la notice biographique.

  • 8 Voir Schröter (Harm G.), « Fritz Haber », dans Deutsche Biographische Enzyklopädie, München [e.a.], (...)
  • 9 Voir supra note 6.

7 Les informations communiquées dans la très officielle Deutsche Biographische Enzyklopädie recoupent pour l’essentiel celles mises en intrigue par David Vandermeulen8. Haber partit faire des études à Berlin, afin de pouvoir reprendre à terme l’entreprise familiale de produits chimiques, ce qui ne se produisit pas en raison d’un conflit père-fils. Sa carrière scientifique démarra à Heidelberg et Zurich – il soutint une thèse en chimie organique – puis à Karslruhe, où il travailla aux réactions de gaz thermiques et passa une habilitation. Il fut ensuite nommé professeur de chimie technique et travailla, pour le compte de l’industrie, aux problèmes de formation de l’ammoniac. En 1909, il convainquit les représentants de la basf de l’importance du procédé Haber-Bosch et trouva une grande reconnaissance grâce à la fabrication en quantité industrielle de la synthèse de l’ammoniac, utile pour la production massive d’engrais agricoles. Le site de vulgarisation scientifique Futura-sciences lui reconnait à cet égard de grands mérites, puisqu’on y lit que ce procédé « permet actuellement de nourrir au moins deux milliards d’individus dans le monde »9. Entre-temps, Haber avait épousé Clara Immerwahr et s’était converti au christianisme luthérien, afin de pouvoir postuler aux emplois de la fonction publique.

8L’épisode de ce changement d’appartenance religieuse et identitaire est thématisé par Vandermeulen comme une démarche largement fondée sur l’ambition professionnelle. En dépit des fortes résistances de ceux qui, dans le climat antisémite de l’époque, persistent à ne pas lui faire confiance, Haber devient bel et bien un savant en vue de la nation allemande. En 1911, il est nommé directeur du prestigieux Institut Kaiser-Wilhelm de chimie physique à Berlin. Son patriotisme inaltérable l’incite à mettre son travail à la disposition du commandement de l’armée dès le début de la guerre. On lui confie ainsi la direction de la Zentralstelle für Chemie du Ministère prussien de la Guerre. Il portera de ce fait la responsabilité de l’introduction du gaz chlorique dans les opérations militaires et coordonnera la première attaque au gaz à Langemarck, en avril 1915.

9De ces années, la postérité retient donc la dualité fondamentale du personnage de Haber, dont la dimension paradoxale culmine à la fin de la guerre. Au moment même où les pays de l’Entente l’inscrivent sur une liste de criminels de guerre en 1919, il reçoit le Prix Nobel de chimie 1918 pour la synthèse de l’ammoniac. On renonce par conséquent à le poursuivre.

  • 10 Voir http://nobelprize.org/nobel_prizes/chemistry/laureates/1918/haber-bio.html ; consulté le 12 fé (...)

10 La notice biographique qui peut être consultée sur le site officiel du Prix Nobel développe les mérites scientifiques de Haber, mais reste pour le moins discrète sur sa responsabilité dans l’élaboration des gaz de combat10. Ceci pose à nouveau question quant au découpage de la matière biographique dans l’historiographie officielle. Dans un entretien accordé au site Internet et à la maison d’édition ActuSF, Vandermeulen évoque avec justesse la « fausse neutralité » du biographe :

  • 11 Voir www.actusf.com/spip/article-6252.html ; consulté le 12 février 2009. (...)

[…] il n’est pas possible de traiter un sujet historique en faisant fi d’un point de vue. Mon récit, par les seuls événements qu’il fait, par les faits, directs ou annexés à la vie de Haber que j’ai décidé d’occulter, sont déjà des non-informations qui me permettent d’orienter la perception de mon lecteur.11

  • 12 Voir Schröter, « Fritz Haber », article cité.

11 Quoi qu’il en soit, chacun s’accorde à identifier avant tout la cohérence de l’entreprise scientifique de Haber, de même que son ambition d’aventurier de la recherche, qu’il chercha toujours à mettre au service de la communauté nationale. Durant les années 1920, il entreprit un nouveau et ambitieux projet, qui visait à extraire de l’or de l’eau de mer, dans la perspective de régler la question des réparations. À la suite de l’échec de cette entreprise, il se concentra sur la gestion de son Institut, dont furent issus de nombreux chercheurs renommés, et sur les échanges scientifiques internationaux, notamment avec le Japon – il fonda d’ailleurs un Japan Institut en 192612. Le national-socialisme allemand se retourna pourtant contre lui.

  • 13 Voir http://www.editions-delcourt.fr/fritzhaber/spip.php?article20. Parmi les scènes qu’il qualifie (...)

12 Il importe peu, dans le cadre qui nous occupe, de dénouer les fils du récit fictionnel et du récit factuel dans l’analyse de la biographie romancée. Contentons-nous ici de postuler que Fritz Haber, tout comme les autres projets littéraires de forte inspiration historique dont il a été question d’emblée, échappe à l’illusion référentielle par principe, en raison du statut ontologique du récit de fiction, pour ainsi dire. Il s’agit d’ailleurs de la meilleure manière d’inciter le candidat historien à un exercice rigoureux de critique historique. De toute manière, Vandermeulen fournit de nombreux documents quant à la biographie réelle de Haber sur son excellent site Internet, qui complète et alimente une exégèse de l’œuvre13. En revanche, la question des choix sous-jacents à la narration s’avère beaucoup plus intéressante, aussi bien sur le plan de la conception de l’histoire que sur celui d’une technique d’écriture propre à la bande dessinée et des potentialités spécifiques à ce genre.

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Structure narrative et construction du récit

  • 14 Dans l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder à son domicile le 30 septembre 2008, David Vandermeu (...)
  • 15 « La biographie de l’Allemagne m’intéresse tout autant, sinon plus que mon personnage principal », (...)

13 À ce stade, neuf chapitres constituent les deux premiers tomes du projet, parus aux Éditions Delcourt, dans la collection « Mirages » : L’Esprit du temps (2005) et Les Héros (2007). Chacun des deux tomes couvre 156 pages14. Le prologue, en forme de prolepse, suggère la mort de Haber en 1934, au cours d’une excursion en montagne dans son exil suisse. La séquence procède par analogie avec la figure mythique de Siegfried (dont l’iconographie est empruntée aux Nibelungen de Fritz Lang) s’abreuvant à une source, au moment de se faire assassiner par Hagen, dont la lance l’atteint dans le dos, au niveau de l’omoplate – soit au seul endroit laissé vulnérable après le bain du héros dans le sang du dragon. D’entrée de jeu, le lecteur comprend donc qu’il sera autant question du destin individuel de Haber que du destin collectif de l’Allemagne15.

14L’Esprit du temps évoque ensuite les années d’étude de Haber et ses difficultés face à l’antisémitisme ambiant. Suivant le modèle de son oncle, il se convertit en 1892 dans la Michaelskirche à Iéna – ce qui incitera son père à le renier. Il épouse Clara Immerwahr (qui lui donnera un fils en 1902), dont les ambitions scientifiques propres passeront au second plan, à cause de la carrière ascendante de Fritz. Le couple se lie d’amitié avec Haim Weizmann, chimiste à Fribourg et futur fer de lance du mouvement sioniste. De nouveau, le récit prend ainsi la forme d’une biographie collective, celle de la communauté juive allemande et européenne. C’est d’ailleurs grâce à la médiation de Walther Rathenau – figure qui occupe une place prépondérante dans les deux tomes – que Haber poursuit son ascension et fait la connaissance de Carl Duisberg, le directeur de Bayer, qui vient de fonder le cartel ig Farben.

  • 16 Le jeu paronomastique intrinsèque aux termes « héros » et « Hereros » induit un effet d’ironie cert (...)
  • 17 Ce texte est traduit et la liste des 93 signataires reproduite sur le site Fritz Haber : http://www (...)

15 Le deuxième tome Les Héros s’ouvre sur une digression indépendante de la vie de Haber, et qui traite indirectement d’un sombre épisode oublié de l’histoire allemande, le génocide des Hereros, une peuplade du Sud-Ouest africain16. Cette allusion se fait par le biais d’une rencontre entre Rathenau, Dernburg (Premier Ministre des Colonies) et von Schuckmann (nouveau gouverneur du Sud-Ouest africain) en février 1908. L’insertion de cet épisode annonce que Haber va, toujours davantage, mobiliser sa science au service de la nation allemande. Ses recherches sur l’ammoniac sont riches de perspectives pour le marché militaire, tandis qu’il est nommé directeur du kwi (Kaiser-Wilhelm-Institut) à Berlin. Sous sa houlette, l’industrie chimique s’attellera à la préparation de l’effort de guerre. Une fois celle-ci déclenchée, elle planifie l’invention d’armes de guerre (bombes incendiaires, gaz incapacitants), tandis que Haber signe le fameux appel des 93 intellectuels, qui déclarent leur solidarité avec la politique de guerre allemande17. À l’heure de la Noël 1914, toutefois, les premiers signes de dissension avec ses collègues et amis juifs se manifestent. C’est le cas avec Rathenau – déjà revenu de son enthousiasme des premiers jours de la guerre – et surtout avec Albert Einstein, présenté comme la conscience de l’Europe pacifiste.

16La dimension collective de la biographie du récit de Haber, celle d’un homme ancré dans une époque, une civilisation, deux communautés (juive et allemande), est donc évidente. Il revient là aussi au site Internet du projet d’expliciter ce propos via une bibliographie spécialisée, des matériaux complémentaires sur les personnages, événements, documents et autres lieux de mémoire du récit, etc.

  • 18 Vandermeulen veille aux anachronismes éventuels et s’assure que chaque texte cité était déjà paru a (...)

17 À l’intérieur même du récit, chaque scène est inaugurée par une citation qui fonctionne en écho ou en « ricochet » de la pensée d’un personnage18. Il s’agit là d’une des contraintes que l’auteur s’est imposée, et qui lui fait dire que son travail relève de « l’assemblage », voire même du « détournement » d’une matière qu’il n’a pas inventée. Sur son blog, Vandermeulen place d’ailleurs son travail de création sous l’autorité d’une citation des Cahiers de Paul Valéry :

  • 19 Voir http://fritz-haber.over-blog.com/ à la date du 3 mai 2008. (...)

Mon travail d’écrivain consiste uniquement à mettre en œuvre (à la lettre) des notes, des fragments écrits à propos de tout, et à toute époque de mon histoire. Pour moi traiter un sujet, c’est amener des morceaux existants à se grouper dans le sujet choisi bien plus tard ou imposé.19

18La même logique préside à la construction graphique poursuivie par le dessinateur :

  • 20 Ibidem.

[…] pour réaliser une case de Fritz Haber, près de 7 à 15 photographies différentes, issues de supports différents, sont utilisées pour être remontées en une image originale, et c’est de cette image artificielle que naîtra mon aquarelle, après que je me sois appliqué à la retranscrire sur papier.20

19 Au demeurant, Vandermeulen entend à nouveau suivre une dynamique d’écriture de type « cinématographique ». Tournant résolument le dos à la technique des phylactères, il privilégie des dialogues sous forme de sous-titres (2 lignes maximum), ces cartons intermédiaires avec sous-titres luminescents rythmant le récit, comme dans un film muet.

  • 21 Entretien du 30 septembre 2008. Vandermeulen ne rejette ni le terme de « roman-peinture », ni même (...)

20 Vandermeulen conçoit donc la bande dessinée par nature comme un « art de synthèse »21. Cet éclectisme touche aux contraintes de la narration par cette voie, et donc à la spécificité même de son travail. Là où le romancier pourrait longuement s’étendre sur les nombreuses contradictions de la psychologie de personnages ambigus – pensons encore une fois aux Éblouissements – l’auteur de bd doit opérer des choix, se contenter de quelques allusions à propos de facettes de ses personnages, que le romancier aurait pu développer, et/ou se replier sur les images.

  • 22 Voir les trois pages reproduites dans le cahier couleur.

21 La dynamique de cette écriture est très bien illustrée dans la première scène du second tome. Reléguant sur son blog les explications historiques complémentaires quant au tragique événement du génocide des Hereros, perpétré par les forces coloniales allemandes en 1904-1908, Vandermeulen en expose un autre point de vue dans son livre. Il privilégie la narration « en biais » du dialogue de Dernburg et Rathenau avec von Schuckmann, aucun de ces trois personnages n’étant exposé « à l’écran ». Au lieu de cela défilent les images d’une Afrique exotique, dont les habitants font partie du décor, agrémentent et complètent les somptueux paysages et la représentation de puissants animaux22. On devine là une critique de notre société médiatique contemporaine : son regard sur l’Afrique, qui ne s’est pas complètement libéré de cette vision inspirée par l’exotisme et par l’attrait de « l’ailleurs », est comparable au point de vue du « philosophe » Rathenau qui, s’il se soucie bien d’humaniser quelque peu la politique coloniale, ne s’est pas libéré des schèmes de pensée de sa civilisation impériale. La mise en forme du récit par la technique d’une écriture dynamique du dessin et de l’image permet ainsi d’allier l’analyse du passé historique et le regard critique sur le présent.

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La question des identités

  • 23 Vandermeulen (David) (adaptation) et Ambre (dessins), Faust. D’après Goethe, Éditions Six pieds sou (...)
  • 24 Entretien avec ActuSF, voir supra note 11.
  • 25 Entretien du 30 septembre 2008.

22 Au premier plan du projet Fritz Haber, confie encore David Vandermeulen, se pose le problème identitaire. L’auteur évoque volontiers la « dimension faustienne du récit », renvoyant ainsi au projet qu’il a conçu autour du Faust de Goethe (et de Christopher Marlowe) avec le dessinateur Ambre23. Indéniablement, il y a ici continuité par rapport à la thématique littéraire de l’ambition et de l’orgueil humains dans la conquête du savoir et du monde. Il s’agit de montrer que la bande dessinée peut, à l’instar de la littérature, traiter de sujets complexes comme « la question de l’identité, l’éthique scientifique, la naissance des premières grandes dérives capitalistes, la complexité des âmes, les excès idéologiques et philosophiques, etc. »24. Dans le souci toujours constant de « dissoudre les manichéismes », Vandermeulen complexifie le rapport éthique de Haber à sa propre invention. Ainsi le savant aurait-il douté à la fin de sa vie des choix qu’il avait posés, alors qu’il avait toujours avancé une explication « rationnelle » à l’emploi des gaz, sorte de « moindre mal » pour mettre un terme rapide au conflit25, à la manière des guerres dites « chirurgicales » de la fin du xxe siècle, serait-on tenté d’ajouter.

23Toutefois, comme on l’a précisé, la question de l’identité individuelle est indissociable de celle de l’appartenance aux différentes communautés auxquelles Haber entend faire allégeance : celles de la nation allemande, de la communauté juive et celle des « héros » qui donne son titre au deuxième tome de l’ouvrage. Eu égard aux fortes interactions entre ces appartenances multiples, la complexité du personnage de Haber donne lieu, on s’en doute, à de nombreux paradoxes.

  • 26 Vandermeulen a découvert Haber par le biais d’un article intitulé « Le cabinet du Docteur Fritz Hab (...)

24 La question des images de l’Allemagne fascine encore manifestement bon nombre d’écrivains et intellectuels francophones. Et ceci même lorsque – à l’instar de Jonathan Littell et David Vandermeulen – ils n’y sont pas particulièrement prédisposés par un intérêt de longue date pour la langue allemande. En revanche, ces médiateurs s’attachent à ancrer la question allemande dans la perspective d’une histoire politique et culturelle à long terme. L’Allemagne romantique se lit très souvent en filigrane de ces œuvres, tout comme, explicitement chez Vandermeulen, l’Allemagne du cinéma expressionniste26.

  • 27 Voir la notice sur Rathenau de Trautmann-Waller (Céline) dans Décultot (Élisabeth), Espagne (Michel (...)

25 Surtout, la césure traditionnelle établie depuis le xixe siècle entre « les deux Allemagnes » (l’Allemagne humaniste des Dichter und Denker vs. l’Allemagne barbare) n’a plus lieu d’être. On se situe « au-delà du bien et du mal », modèle dont la validité concerne également la figure de l’industriel juif « éclairé », Walther Rathenau. Car si la postérité reconnaît à ce dernier une stature de « héros » (un symbole de l’aboutissement de l’assimilation dans une société européenne ; un tenant de l’accomplissement de la voie démocratique et d’une politique de conciliation internationale au moment de son assassinat par des extrémistes), Vandermeulen met également en avant ses contradictions : son nationalisme initial qui culmine en 1914, voire déjà en 1897, dans une publication antisémite27.

  • 28 Cité d’après Vandermeulen : http://www.editions-delcourt.fr/fritzhaber/spip.php?article226. (...)
  • 29 Ibidem.

26 Le « culte des héros », qui donne son titre au second tome, renforce encore de telles ambivalence, en même temps qu’il permet de le décloisonner du cadre national allemand. Dans les explications que donne l’auteur sur son site, il est fait référence à l’ancrage historique de ce culte dans le long terme, aussi bien dans le cadre de la culture antique que dans celui du christianisme (notamment via la canonisation). Mais c’est par un biais inattendu, celui des écrivains de langue anglaise Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et Thomas Carlyle (1795-1881) – dont on connaît par ailleurs l’influence décisive sur Maurice Maeterlinck – que Vandermeulen aborde la nouvelle actualité des « héros » à l’époque de Haber. Les « poètes », inventeurs et révélateurs, élèvent, selon Emerson (dans le contexte de la civilisation américaine), « les hommes au-dessus du monde du blé et de l’argent et les consolent des insuffisances du jour et de la médiocrité du travail et du trafic »28. Suivant cette nouvelle variante de l’idée de génie, le héros doit faire la preuve d’une forte résolution, d’une grande vigueur et d’une puissance d’action. Carlyle, dont l’ouvrage Les Héros (1840) était un livre de chevet de Haber, commente aussi la biographie de ces « grands hommes » qui, chacun dans leur champ, incarnèrent selon lui une vérité supérieure et furent porteurs d’une mission d’inspiration divine. De Mahomet à Cromwell et (bien sûr) Napoléon, en passant par Luther, Dante et Shakespeare, le génie est aussi « homme sincère », dont l’action vraie, cautionnée par la nature, peut, au besoin, être légitimée par la force29.

27La postérité de ces considérations de Carlyle et d’une telle vision du monde fit, on s’en doute, couler beaucoup d’encre. L’inscription de l’homme de sciences Haber dans cette communauté élitaire internationale offre une clé de lecture instructive, d’autant plus qu’elle est lourde d’implications et de conséquences de nature politique, là où ce rapport est moins visible (mais sans doute tout aussi pertinent), lorsqu’il est question des poètes et autres guides des cercles littéraires de Stéphane Mallarmé ou de Stefan George.

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Écriture de l’histoire et dimension tragique

28 Le projet Fritz Haber relève donc bien d’une démarche de l’historiographie des idées, au-delà de son ancrage de principe dans le récit fictionnel. Étant donné le travail conséquent de documentation historique fourni, il est finalement intéressant de convoquer l’éclairage de l’historiographie contemporaine, représentée par un théoricien de l’histoire comme Hayden White.

  • 30 Le résumé des thèses de White se fonde sur la notice de Volkmann (Laurenz) dans le Metzler Lexikon (...)

29 Ce dernier s’inscrivit, dans les années 1970, dans un courant de scepticisme par rapport à l’objectivité de la représentation de l’histoire, tout en restant attaché au statut épistémologique traditionnel de cette discipline. Insistant sur la proximité structurale et de forme de l’histoire et de la littérature, White chercha à mettre en évidence le caractère construit de la connaissance historique. Ses thèses trouvèrent une forte reconnaissance dans la mouvance du linguistic turn et du post-structuralisme et inspirèrent le courant du New Historicism30.

  • 31 White (Hayden), Metahistory. The historical imagination in nineteenth-century Europe, Baltimore & L (...)

30 Pour l’essentiel, White soutient que les modèles narratifs rhétoriques, esthétiques et poétologiques qui structurent la langue et la pensée dirigent également les schémas de perception et de représentation de l’historien dans son interprétation de l’histoire et dans la construction de son discours. Il s’attelle ainsi à une analyse de l’œuvre historique pour ce qu’elle est « manifestement », à savoir « a verbal structure in the form of a narrative prose discourse that purports to be a model, or icon, of past structures and processes in the interest of explaining what they were by representing them »31. White qualifie ainsi sa méthode de « formaliste ».

  • 32 Ibidem, p. 7.

31 La fortune de White dans les ouvrages de théorie littéraire se concentre logiquement autour de la notion d’emplotment, la mise en intrigue des faits historiques dans un rapport d’action et de sens : « Emplotment is the way by which a sequence of events fashioned into a story is gradually revealed to be a story of a particular kind »32. Sans entrer dans les détails, il n’est pas inutile de signaler que l’explication par emplotment ne constitue qu’une étape dans le raisonnement global de cette théorie de l’histoire. Il convient d’étudier selon quels modes la chronique (chronicle) se transforme en histoire/récit (story), selon trois niveaux simultanés d’explication : la mise en intrigue (explanation by emplotment), l’explication argumentative (explanation by formal argument) et les implications idéologiques (explanation by ideological implication).

  • 33 Voir ibidem, pp. 7-11.

32 L’explication par emplotment vise donc à identifier le genre particulier du récit (kind of story). Dans la lignée du comparatiste et théoricien de la littérature Northrop Frye, White développa une typologie des styles historiographiques sur une base « métahistorique ». Il est question de quatre structures narratives archétypiques : (1) romance ; (2) tragédie ; (3) comédie ; (4) satire33. D’autres catégories sont bien entendu envisageables, mais White insiste sur la nécessité pour l’historien de prendre le parti de l’exhaustivité d’une forme archétypale de récit.

  • 34 « The Romance is fundamentally a drama of self-identification symbolized by the hero’s transcendanc (...)
  • 35 « […] a drama of diremption, a drama dominated by the apprehension that man is ultimately a captive (...)

33 La principale dichotomie oppose la romance (au sens premier du conte de chevalerie) et la satire, qui, en réalité, s’excluent mutuellement. Le premier genre est celui du « drame de l’auto-identification symbolisé par la transcendance du monde de l’expérience par le héros, sa victoire sur celui-ci et sa libération consécutive […] »34 : par exemple la légende du Graal ou la résurrection du Christ dans la mythologie chrétienne. La satire est au contraire déterminée par l’appréhension que l’homme est en fin de compte « captif du monde plutôt que maître de lui », ce qui va de pair avec la reconnaissance qu’en instance finale, « la conscience et la volonté humaines sont toujours inadéquates avec la tâche qui consiste à dépasser définitivement la sombre force du mal, l’inlassable ennemi de l’homme »35.

  • 36 « The reconciliations that occur at the end of Tragedy are much more somber ; they are more in the (...)

34 La comédie et la tragédie suggèrent toutes deux la possibilité d’une libération partielle, d’une issue provisoire à cette condition humaine. Dans la comédie, ceci a lieu par le biais de réconciliations occasionnelles, par exemple festives, des forces en jeu dans le monde social et dans le monde de la nature. En revanche, dans la tragédie, de telles occasions, si elles se présentent, ne peuvent que s’avérer fausses ou illusoires, renforçant ainsi le sentiment de division. Mais une forme de réconciliation aura toutefois lieu via un « gain de conscience » du spectateur, « l’épiphanie de la loi qui gouverne l’existence humaine ». Cette réconciliation, empreinte de résignation, agit en somme comme le rappel des conditions « inaltérables et éternelles » au sein desquelles l’homme doit agir (labor) dans le monde36.

  • 37 Ibidem, p. 10.

35 Si la romance et la satire sont, comme on l’a dit, incompatibles en soi, on peut imaginer des formes mixtes de la satire comique/comédie satirique ou de la satire tragique/tragédie satirique. Comédie et tragédie sont des dénominations qui mettent l’accent, la première sur la réconciliation, la seconde sur la révélation. Seule la satire se fonde sur le postulat d’une inadéquation fondamentale (ultimate inadequacy) et prépare la conscience humaine à la répudiation de toute conceptualisation du monde. Sans développer davantage ce raisonnement, White postule que la satire « anticipe un retour à une appréhension mythique du monde et de ses processus »37.

36Tout modèle d’inspiration structuraliste a bien entendu ses limites mais celui-ci a, me semble-t-il, l’intérêt de clarifier certaines catégories qui permettent de faire progresser la discussion. Si on cherche à appliquer celles-ci au Fritz Haber, on oscillera entre le pôle de la satire et celui de la tragédie. Le « gain de conscience » propre à la tragédie, ouvrant sur un possible agir de l’homme sur les mécanismes de l’histoire, est indéniable, surtout lorsqu’on considère le travail de complémentarité entre le récit et les citations. En revanche, les allusions à la légende des Nibelungen évoquent une approche fondée sur les mythes et des formes de déterminisme historique.

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Conclusion et perspectives

  • 38 Bologne (Jean-Claude), « L’écriture de l’histoire », dans Michaux (Ginette), éd., Histoire et ficti (...)
  • 39 Ibidem, p. 98.

37 D’autres sources plus récentes que White sur l’écriture de l’histoire pourraient encore compléter l’analyse du Fritz Haber. Ainsi la démarche narrative de Vandermeulen correspond-elle également à ce que Jean-Claude Bologne appelle le « roman dans l’histoire » (appellation qu’il préfère aux termes de « roman historique »), ce qui présuppose que l’on s’y réfère à une « réalité relative, subjective et mythique ». La réalité historique ainsi appréhendée est bien ancrée dans le fictionnel, puisqu’elle « n’a de sens qu’à l’intérieur du récit, qui seul définit sa convention », aussi bien que dans la subjectivité car « elle n’a d’existence que dans le regard que porte sur elle l’auteur, puis le lecteur »38. Le recours au mythe (« immanent à la nature humaine ») s’impose selon Bologne comme « une autre manière, plus classique, de désigner le nœud intemporel d’une histoire. C’est une autre façon, pour un nostalgique de la transcendance, de la retrouver par l’abstraction. La méthode n’est pas sans danger, car on a très vite tendance à accepter comme une vérité extérieure des schémas d’interprétation que l’on croit retrouver en soi-même. »39

38Énoncées dans le cadre de la Chaire de Poétique de l’Université catholique de Louvain en mars 2001, les considérations de Bologne offrent également un cadre interprétatif adéquat pour analyser la tendance romanesque de la narration de l’histoire, telle qu’elle a été décrite au départ de cet article. Le projet Fritz Haber se situe clairement dans ce prolongement, en même temps qu’il développe des potentialités spécifiques, liées au genre de la bande dessinée comprise comme un « art de synthèse » dynamique et comme une technique d’écriture qui renouvelle et élargit la pratique de ce genre.

Notes

1 Né à Bruxelles en 1968, David Vandermeulen est auteur de bandes dessinées, scénariste et écrivain belge. Issu de la scène underground, il fut le fondateur en 1997 du café-concert bruxellois Le Galactica et créa la même année sa propre structure éditoriale de bande dessinée, Clandestine Books. Grâce à celle-ci, il publia ses premiers albums, puis devint auteur régulier pour les magazines français Ferraille et Jade. En 1999, il créa le personnage littéraire de Monsieur Vandermeulen, qu’il qualifie de « vieux pédagogue Vieille-France », à partir duquel il publia plusieurs « folies littéraires » telles que Initiation à l’ontologie de Jean-Claude Van Damme, dont de larges extraits furent publiés dans la revue littéraire Teckel de Jean-Bernard Pouy. C’est sous ce même avatar qu’il collabora, dès sa parution en mars 2006, au journal Le Tigre. Informations gracieusement fournies par l’auteur.

2 Voir Goldhagen (Daniel Jonah), Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, Martin (Pierre) (traduction), Paris, Seuil, 1997 [titre original : Hitler’s willing Executioners].

3 Voir Roland (Hubert), « Entre provocation et Aufklärung. La réception allemande des Bienveillantes », dans La Revue Nouvelle, 63e année, n˚7-8, juillet-août 2008, pp. 45-55.

4 La participation de Paul de Man à la presse collaborationniste, notamment au Soir volé, ne fut révélée qu’après sa mort, en 1987 (voir l’édition de ses articles : de Man (Paul), Wartime Journalism, 1939-1943, Hamacher (Werner), Hertz (Neil), Keenan (Thomas), éds., Lincoln, University of Nebraska Press, 1988).

5 Voir Lepick (Olivier), La Grande Guerre chimique 1914-1918, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, pp. 67 sq.

6 Voir le site www.futura-sciences.com ; voir la rubrique « biographies » sous l’index « Sciences » ; consulté le 12 février 2009.

7 Né en 1868 à Breslau, en Silésie, Haber a largement passé la quarantaine au moment de la Première Guerre mondiale, tout comme Benn, né en 1886, lors de sa phase d’adhésion au nazisme en 1933-1934.

8 Voir Schröter (Harm G.), « Fritz Haber », dans Deutsche Biographische Enzyklopädie, München [e.a.], K.G. Saur, 1996, vol. 4, pp. 291-292.

9 Voir supra note 6.

10 Voir http://nobelprize.org/nobel_prizes/chemistry/laureates/1918/haber-bio.html ; consulté le 12 février 2009.

11 Voir www.actusf.com/spip/article-6252.html ; consulté le 12 février 2009.

12 Voir Schröter, « Fritz Haber », article cité.

13 Voir http://www.editions-delcourt.fr/fritzhaber/spip.php?article20. Parmi les scènes qu’il qualifie « d’inventées mais probables », l’auteur compte la rencontre sur le transatlantique entre Haber et Walther Rathenau en 1901 (chapitre iv). Il déclare en revanche que le courrier échangé entre Weizmann et Clara Immerwahr est une invention.

14 Dans l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder à son domicile le 30 septembre 2008, David Vandermeulen estime qu’à terme, il devrait faire paraître cinq volumes, pour un total de quelque 800 pages (information transmise à seul titre indicatif).

15 « La biographie de l’Allemagne m’intéresse tout autant, sinon plus que mon personnage principal », confie l’auteur dans le même entretien.

16 Le jeu paronomastique intrinsèque aux termes « héros » et « Hereros » induit un effet d’ironie certain à cet endroit du récit.

17 Ce texte est traduit et la liste des 93 signataires reproduite sur le site Fritz Haber : http://www.editions-delcourt.fr/fritzhaber/spip.php?article244.

18 Vandermeulen veille aux anachronismes éventuels et s’assure que chaque texte cité était déjà paru au moment où il survient dans la chronologie du récit.

19 Voir http://fritz-haber.over-blog.com/ à la date du 3 mai 2008.

20 Ibidem.

21 Entretien du 30 septembre 2008. Vandermeulen ne rejette ni le terme de « roman-peinture », ni même celui de « roman-photo » pour qualifier le travail de Fritz Haber (entretien avec ActuSF, voir supra note 11).

22 Voir les trois pages reproduites dans le cahier couleur.

23 Vandermeulen (David) (adaptation) et Ambre (dessins), Faust. D’après Goethe, Éditions Six pieds sous Terre, Saint-Jean-de-Védas, 2006 (quadrichomie).

24 Entretien avec ActuSF, voir supra note 11.

25 Entretien du 30 septembre 2008.

26 Vandermeulen a découvert Haber par le biais d’un article intitulé « Le cabinet du Docteur Fritz Haber », ce qui éveilla chez lui l’association avec le célèbre Docteur Caligari de Robert Wiene et le docteur Mabuse de Fritz Lang. Avec Ambre, Vandermeulen continue en outre son « exploration de l’Allemagne profonde » via le projet d’un récit de « la vie de Luther au travers de la révolte paysanne et anabaptiste » (entretien avec ActuSF, voir supra note 11).

27 Voir la notice sur Rathenau de Trautmann-Waller (Céline) dans Décultot (Élisabeth), Espagne (Michel), Le Rider (Jacques), éds., Dictionnaire du monde germanique, Paris, Bayard, 2007, pp. 915-916.

28 Cité d’après Vandermeulen : http://www.editions-delcourt.fr/fritzhaber/spip.php?article226.

29 Ibidem.

30 Le résumé des thèses de White se fonde sur la notice de Volkmann (Laurenz) dans le Metzler Lexikon Literatur- und Kulturtheorie. Stuttgart/Weimar, 2004, pp. 702-703. White aurait, selon moi, mérité d’être repris dans l’entrée « Historiographie » de Michèle Riot-Sarcey et Paul Aron dans le Dictionnaire du littéraire (Paris, Presses Universitaires de France, 2002).

31 White (Hayden), Metahistory. The historical imagination in nineteenth-century Europe, Baltimore & London, The Johns Hopkins University Press, 1990 [1973], p. 2 (l’auteur souligne).

32 Ibidem, p. 7.

33 Voir ibidem, pp. 7-11.

34 « The Romance is fundamentally a drama of self-identification symbolized by the hero’s transcendance of the world of experience, his victory over it, and his final liberation from it […] » (ibidem, p. 8).

35 « […] a drama of diremption, a drama dominated by the apprehension that man is ultimately a captive of the world rather than its master, and by the recognition that, in the final analysis, human consciousness and will are always inadequate to the task of overcoming definitively the dark force of death, which is man’s unremitting enemy » (ibidem, p. 9).

36 « The reconciliations that occur at the end of Tragedy are much more somber ; they are more in the nature of resignations of men to the conditions under which they must labor in the world. » (ibidem)

yles.revues.org/1431#bodyftn37">37 Ibidem, p. 10.

38 Bologne (Jean-Claude), « L’écriture de l’histoire », dans Michaux (Ginette), éd., Histoire et fiction, Morlanwelz, Lansman, coll. « Chaire de poétique », 2001, p. 83. Loin de se faire le chantre d’un relativisme postmoderne absolu, Bologne plaide pour une éthique de responsabilité du lecteur, censé ne pas rester passif face à l’interprétation de la réalité que lui suggère la fiction romanesque.

39 Ibidem, p. 98.

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Pour citer cet article

Référence papier

Hubert Roland, « Écriture et narration de l’histoire dans le projet Fritz Haber de David Vandermeulen », Textyles, 36-37 | 2010, 157-169.

Auteur

Hubert Roland

Université Catholique de Louvain – fnrs

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 10:07

Après bien des pourparlers, l’Allemagne s’est enfin décidée à reconstruire son Château de Berlin. La première pierre a été posée ce 12 juin 2013. L’affaire coûtera 590 millions d’euros. Pour ce prix, la reconstruction sera bien entendu partielle : elle ne comprendra que trois quarts des façades.

PalaisBerlin2013.jpgDeux représentations récentes du Château de Berlin.

 

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 11:58

 

Un texte saisissant d’Oscar Mandel est sorti cette année chez Allia : Être ou ne pas être juif. Anversois, né dans9782844855992.jpg une famille juive – son père travailla dans une usine de saucisses à Vienne, avant d’atterrir à Anvers pour devenir diamantaire sur le tas – Mandel atteignait l’âge de 18 ans lorsque le règne hitlérien tomba. Mandel est juif, considéré comme tel, mais cet état de fait s’est, dès sa prime enfance, très vite présenté à lui comme une anomalie. La guerre, ses pertes et ses douleurs, n’ont certainement pas apporté à Mandel de quoi le faire changer d’avis. Pour lui, définitivement, le prix à payer pour être Juif est trop cher ; trop de morts pour un concept trop vain, en somme. De cette rudesse envers la culture et la religion juives émerge du texte une émotion vraie et courageuse, d’autant que Mandel évacue – sans trop s’y attarder, malheureusement – tout rapprochement de sa pensée avec une éventuelle jüdische selbsthass, phénomène célèbre que l’on traduit généralement par haine de soi juive. Cet écrit, avec une tonalité toutefois inédite, résonne avec les pensées d’hommes comme Haber, Rathenau ou encore Karl Kraus. Espérons seulement que ce texte, intéressant et respectable, n’apportera pas du grain à moudre aux ambigus radicaux qui se font appeler antisionistes. On se souvient encore de certains haredim Neturei Karta, ces ultra-orthodoxes qui ont notamment frayé, il n’y a pas si longtemps encore, avec le Mouvement des damnés de l’impérialisme, ainsi qu’avec d’autres groupuscules de l’extrême droite européenne. Certes, les constructions et les raisonnements logiques des Neturei Karta se distinguent de ceux d’Oscar Mandel, mais ils débouchent sur certaines conclusions identiques.

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 11:05

Yersin-Haber.jpg

Lorsque le festival Passa Porta de Bruxelles m’a proposé un entretien croisé avec le Prix Fémina 2012, je me suis empressé de dire oui. De mémoire, je n’avais aucune idée de qui pouvait bien être ce Prix Fémina. Allez savoir pourquoi, je m’étais imaginé que cela devait certainement être une grande, belle et élégante blonde. C’est du moins ce que le mot Femina m’inspire généralement tôt le matin. Mais en fait non. Le Prix Fémina 2012, c’est l’écrivain Patrick Deville qui se l’est vu décerné pour son roman Peste & Choléra.

Il s’agit d’une biographie documentée et souvent amusée d’Alexandre Yersin. Le récit, porté par un style et un ton brillants, aborde dans un souffle exotique et romanesque la vie quasi exemplaire de l’humble pastorien a qui l’on doit l’éradication de la peste. En somme, Yersin s’oppose parfaitement à Fritz Haber. Tout comme mon travail de bande dessinée s’oppose à celui de Deville. Je suppose que c’est justement pour ces raisons que l’on a songé à nous réunir ce dimanche 24 mars à la Bellone de Bruxelles à 15h. Il s’agira d’un « dialogue sur les relations entre fiction, réalité et imaginaire, et les contraintes et libertés de nos écritures ».

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 12:14

Je profite de l’intéressante question posée par Pascal, pour éclaircir la scène dans laquelle j’ai placé Haber en relation avec l’art et la culture de son temps, dans les pages 74 à 77 du tome II. Avant toute chose, cette scène de salon dans la villa de Haber, pages 71 à 92, est à mettre en écho avec celle qui précède chez Mme von Guilleaume, pages 33 à 41. Ces deux scènes de salons s’opposent. La première, celle qui se déroule chez Mme von Guilleaume, déploie une ambiance de salon classique, empreinte de manières et d’élégances. La seconde, chez Haber, est vulgaire, cynique, s’inaugure et se termine sur un désastre. 

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Henriette Herz

Tenue par une grande bourgeoise d’origine juive, la réception de Mme von Guilleaume se réfère directement à l’âge d’or des mondanités berlinoises du début du XIXe siècle, quand Rahel Levin (future Rahel Varnhagen) et Henriette Herz, premières femmes de l’émancipation juive devenues célèbres, invitaient chez elles les plus grands esprits allemands de leur temps, tels que les princes, les savants, les officiers, ou tout ce que l’époque romantique allemande comptait comme personnalités illustres, des frères von Humbold à Schlegel en passant par Goethe. Souvent tenus par des femmes, ces rendez-vous spirituels et culturels étaient appréciés pour leur haute tenue intellectuelle. Dans les années 1790-1815, les salonnières juives étaient bien entendu tolérées par l’élite prussienne pour leurs dispositions à s’éloigner de l’Ancien Testament au profit du Nouveau, une considération douteuse mais néanmoins largement partagée en Prusse, et qui se confirme dans plusieurs correspondances des personnalités qui fréquentaient ces cercles, comme celle de Jean-Paul par exemple. Ce moment singulier, qui ne dura que peu de temps, reste une période unique dans l’histoire des Juifs et des Allemands.

Dans le salon organisé par Ella von Guilleaume, tous les protagonistes (Harden, Koppel, Rathenau, Hofmannsthal) sont issus de la communauté juive, excepté le prince Guido Henckel von Donnersmarck, marié à une salonnière juive, Esther Lachmann et Eberhard von Bodenhausen, historien d’art influent. La scène du salon d’Ella von Guilleaume, comme je l’ai imaginée, peut donc se lire comme l’une des dernières répliques de ce temps béni du début des années 1800. Mais, on l’aura compris, un siècle plus tard, ce type de salon n’était fréquenté que par des Juifs de Cour ou de rares philosémites.

La réception chez Haber est tout autre. Les invités ne sont pas ici choisis pour leur esprit mais pour l’intérêt tout pragmatique que leur porte Haber. Ici, pas de Hofmannsthal, mais des collègues, des industriels. Clara Haber, dépressive, ne s’est pas mise en toilette, et dès son entrée, Bernthsen, directeur à la BASF, se méprend et se persuade qu’elle est la bonne de maison. Quant à Haber, le lecteur très attentif et perspicace devinera, par le mauvais goût de son mobilier qui côtoie certaines pièces très modernes, voire avant-gardistes, telles sa peinture de Max Pechstein ou encore sa lampe de l’école Behrens, que nous sommes dans le salon d’un homme parvenu, qui désire persuader son entourage qu’il est un homme en phase avec son temps. Rahel.jpg

Rahel Levin

 

Je ne sais pas si Haber possédait un Pechstein, vraisemblablement pas. Par ce choix, j’ai voulu souligner le fait que Haber, s’il fut considéré par beaucoup comme un ambitieux pugnace, fut probablement aussi un arriviste au sens culturel. Devant son tableau, qu’il ne parvient pas à défendre, tout juste en précise-t-il sa valeur marchande (je n’ai par ailleurs pas réussi à me procurer de sources confirmant la cote de Pechstein en 1912, peut-être n’était-il pas si cher que cela…). Haber n’était certainement pas, au grand contraire de Rathenau, un homme d’avant-garde. Ses auteurs de chevet étaient Goethe, Carlyle, ou encore Schiller, pour lequel des larmes lui venaient. Quant à ses lectures contemporaines, elles se résumaient à quelques romans populaires ou aux intrigues policières. Rien de plus étranger à ce que pouvait apprécier Rathenau, qui était, lui, un esthète internationalement reconnu.

Ces deux scènes de salon, l’une nostalgique d’une érudition et d’une spiritualité perdues, l’autre tristement plate et moderne (moderne dans le sens de la fragmentation des individus), sont selon moi les deux types de société représentatives de l’Allemagne bourgeoise d’avant-guerre. Il ne faut pas y voir une charge particulière contre Haber mais un prétexte pour tenter de traduire ce qu’était la société prussienne de cette époque. Je consacrerai bientôt un prochain article aux goûts culturels de Rathenau.

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 12:10

Je n’avais pas encore eu l’occasion de frayer avec des spécialistes des poisons. Mithridate, le bulletin d’histoire des poisons, m’a convié à un entretien que je reproduis ici. Mais on peut également le lire dans sa version originale, pages 28 à 33, et ainsi découvrir cette revue particulièrement intéressante et trop peu connue.

 

Mithridate-7.jpg

 

 

DESSINER L’HISTOIRE : FRITZ HABER DE DAVID VANDERMEULEN

Nous avons toujours considéré – à tort ou à raison – la bande dessinée comme un art mineur. Autant dire que quand des lecteurs nous ont pressés de découvrir le volume trois de Fritz Haber publié par le dessinateur belge David Vandermeulen aux éditions Delcourt, nous avons freiné des pieds. Préjugés, préjugés… Mais voilà : David Vandermeulen est plus qu’un dessinateur : c’est un biographe et, comme l’eussent dit les Chinois il y a de cela trente ans, un scientifique aux pieds nus. Remarquable. 


 Vous avez commencé à vous intéresser à Fritz Haber en 1998 pour démarrer les premières planches en 2003. Sans doute avez-vous lu le livre publié par son fils cadet Ludwig, The poisonous cloud: chemical warfare in the First World War (Oxford University Press). Quelles sont les autres sources sur lesquelles vous vous êtes appuyé pendant ces cinq années ? 

 J’ai en effet lu énormément de livres, pas moins de 300, sur ces cinq années de préparation. Aujourd’hui, j’ai cessé de les compter tant ils se sont accumulés. La lecture est une activité qui ne m’a jamais quitté, et je continue à commander et à lire des livres susceptibles de m’inspirer. Bien entendu, tous ces livres ne parlent pas forcément de Fritz Haber, si je ne devais retenir que ceux qui le citent, cela se résumerait certainement à une petite trentaine. J’ai probablement eu entre les mains tout ce qui a été écrit de majeur sur Haber. Mais en réalité, je ne travaille qu’avec très peu de biographies. J’ai découvert mon sujet au travers d’un article de Max Perutz, publié dans La Recherche vers 1997. C’est précisément par cet article que mon intérêt pour Haber est né. Malgré qu’il ait été écrit par un brillant chimiste détenteur du Prix Nobel, je me souviens à quel point ce texte m’a aussitôt dérangé. Probablement parce que l’article se résumait à trois pages et qu’il tentait d’aborder trop de choses ; il faut dire que la vie et l’époque de Fritz Haber sont des sujets particulièrement riches et complexes. Ce petit papier de Perutz, titré de façon amusante Le cabinet du docteur Fritz Haber, laissait sans réponses un nombre important de questions, dont la plus troublante pour moi était de savoir pourquoi cet étrange savant avait entretenu une relation épistolaire avec Haïm Weizmann… En fait, sans le savoir encore, et pour le dire avec un cynisme amusé, je venais de lire l’excellent pitch d’un biopic qui n’avait pas encore été tourné.  Le premier livre que je me suis procuré sur Haber, fut Les apprentis sorciers de Michel Rival. Un livre étonnant qui abordait les vies de Fritz Haber, Wernher von Braun et Edward Teller. La partie réservée à Haber – j’allais m’en rendre compte quelques mois plus tard – résumait en quelques 80 pages les livres les plus importants consacrés à Haber et son temps. C’est-à-dire celui de Ludwig Haber, que vous connaissez, la biographie américaine de Goran, l’impressionnant ouvrage de Boring sur l’histoire de l’I.G. Farben, celui de Johnson sur l’Allemagne scientifique à l’époque wilhelminienne, ou encore la biographie allemande de Clara Haber de Gerit von Leitner... Mais les livres sur Haber qui ont spécialement retenu mon attention, ce sont surtout la biographie allemande de Margit Szöllösi-Janzen, ainsi que les livres de Fritz Stern. Lire Stern fut pour moi un déclic fondamental. Car lorsque je me suis enfin décidé à m’emparer de l’histoire de Fritz Haber, l’idée de raconter sa vie en développant d’autres trajectoires de vies juives allemandes, comme celles d’Einstein, de Rathenau et Weizmann, fut pour moi l’angle le plus évident. Dès que j’ai découvert la construction de Grandeurs et défaillances de l’Allemagne au XXe siècle de Stern, avec ses chapitres dédiés à Einstein, Weizmann et Rathenau, j’ai su que mon impression première était bonne et que je pouvais enfin me lancer dans l’aventure.  Cela, ce sont les livres purement historiques. Mais en réalité, je devrais également parler de toute la littérature qui a été pour moi une autre source fondamentale. Jamais je n’aurais en effet écrit Fritz Haber si je n’avais pas lu L’Homme sans qualités de Musil. La figure du personnage d’Arnheim, pour ne prendre qu’un seul exemple marquant, est le portrait camouflé et particulièrement juste de Walther Rathenau. Attiré plus par l’histoire des idées et la compréhension d’un certain esprit du temps révolu que par la pure approche historique des faits, les œuvres des grands littérateurs à la mode, entre 1880 et 1930, ont tout autant contribué à écrire mon scénario que n’importe quel autre livre de sciences humaines. Goethe, Carlyle, Schiller, Heine, Wagner, von Salomon ou Wassermann m’ont été indispensables. Connaître les textes qui ont animé les esprits des personnages que je mets en scène est une chose bien plus essentielle pour moi que de savoir où se trouvait tel ou tel, à telle ou telle date. 

Vous êtes de nationalité belge, et la première attaque au gaz eut lieu en Flandres (Ypres, le 22 avril 1915). En France, le souvenir des gaz reste vivace. Qu’en est-il en Belgique ? 

Question difficile. Je pense que l’on ne se souvient plus en Belgique des drames de 14-18 de la même façon, au nord comme au sud du pays. J’ai par exemple été très frappé de constater qu’à Ypres, on commémorait encore, tous les jours, depuis 1919, le drame de la première guerre mondiale. 365 jours par an, en fin de journée, une des portes de la ville est fermée durant une minute, en mémoire des terribles assauts qu’a subi la ville. Cela crée bien entendu à chaque fois des désagréments et des embouteillages, mais tout ça ne semble finalement déranger personne, si bien que l’interruption de la commémoration n’est pas prête d’être un jour envisagée. Il faut dire qu’Ypres aura été l’une des villes, sinon la ville du premier conflit mondial, à en avoir subi le plus lourd tribut. Elle fut sous les tirs et les bombes d’août 14 à novembre 18, et cela – n’importe quel Yprois vous le rappellera – alors qu’elle ne fut jamais prise par les Allemands. Je pense avant tout que cette mémoire reste vive parce qu’Ypres fut le théâtre de trois batailles et qu’elle fut entièrement et radicalement rasée. Il me semble avoir perçu que la question des attaques aux gaz ne venait qu’en deuxième chef, plutôt comme la confirmation d’une épreuve supplémentaire. Il est étonnant qu’en tant que Bruxellois francophone, je n’étais pas au courant de cette tradition avant de l’avoir personnellement vécue. Aucun de mes amis ne connaissait d’ailleurs cette histoire qui se joue à quelques dizaines de kilomètres de Bruxelles ; la Belgique est devenue une bien étrange chose... Je pense surtout que l’esprit national reste quelque chose d’assez étranger aux Bruxellois en général. Il n’y a pas, comme en France, cette fascination frappante que l’on loue par exemple encore de nos jours aux poilus. L’esprit des Belges francophones n’est certainement pas lié à la fierté nationale,  alors que la guerre, autant que l’histoire des guerres, reste et demeure, encore et toujours, une affaire nationale. C’est une chose dont je suis convaincu, il n’y a qu’à voir les œuvres qui traitent de la première guerre mondiale, qu’elles soient du domaine des sciences humaines ou artistiques : il est inconcevable d’imaginer ce conflit traité par un auteur qui n’envisagerait pas la guerre sous l’angle de sa propre nationalité. Même le domaine des sciences historiques n’échappe pas à cette étrange tradition, l’histoire comparée restant encore un genre malheureusement mineur. Un film ou un ouvrage australien, traitera la guerre d’un point de vue australien, idem pour les Allemands, les Français ou les Anglais… En tant que Belge, je ne trouve pas cela étonnant du tout de parler d’un conflit d’un point de vue strictement étranger. On n’imagine pas Tardi se pencher sur le destin d’Allemands ou d’Anglais. Je pointe Tardi, mais le problème demeure une spécificité française : il n’existe pratiquement aucune fiction française, qu’elle soit cinématographique, romanesque ou de bande dessinée, qui aborde la première guerre mondiale d’un point de vue spécifiquement allemand. Il faut probablement être un petit peu bâtard soi-même, comme un Bruxellois (un enfant de Bruxelles se dit en patois bruxellois un zineke, ce qui veut dire « petit chien bâtard »)  pour se désintéresser de sa propre fierté et être attiré par celle des autres.

On a la sensation d’avoir déjà vu certaines images dans des courts métrages ou en cartes postales, au point que nous nous sommes fait la réflexion suivante : ce sont des images colorisées et retravaillées au lavis. C’est particulièrement frappant pour les scènes en extérieur. Qu’en pensez-vous ?

Cela me fait très plaisir de vous entendre dire cela car j’ai toujours entretenu la volonté de proposer mon travail comme une réflexion sur l’image. Je dis souvent, en forme de boutade, que Fritz Haber n’est rien d’autre qu’un immense détournement. Textes et images sont tour à tour objets de détournements, si bien que je m’efforce de ne rien produire qui soit de ma propre création. Il n’est aucune image dans Fritz Haber qui n’a d’écho avec quelque chose qui a déjà été vu quelque part, aucune idée qui n’ait déjà été avancée. J’en reviens à Musil et à son lancinant « Toujours la même histoire… ». Ma façon d’écrire est, pourrait-on dire, en adéquation parfaite avec ma façon de créer des images. Pratiquement aucun dialogue n’a été inventé, je puise dans les divers écrits et correspondances les phrases qui pour moi font sens et je ne fais que les mettre bout à bout dans une nouvelle ordonnance, avec le seul objectif de leur octroyer une dynamique qui n’a pas d’autre avantage que celui d’être inédit. Il en est exactement de même pour mes images : il n’est pas un décor, pas un objet, qui n’a déjà été en partie perçu dans une image préexistante. Si je crée bien des images aquarellées « à l’ancienne », avec un pinceau et des eaux pigmentées, elles restent cependant des reproductions d’images qui ont un jour dit autre chose. Cette façon de faire a été le moyen le plus évident et le plus juste que j’ai trouvé pour oser publier mon travail, un travail qui est en réalité mon travail le plus intime et le plus personnel.

Pourquoi le choix de ces teintes ocre/terre de Sienne plutôt qu’un noir et blanc plus filmique ? 

 Les sépias se sont imposées à moi comme une évidence, il s’agit de couleurs chargées de sens, ou plutôt, pour être plus juste, de nuances qui bénéficient de prédispositions évocatrices fortes. Le brun, c’est la couleur du mélange par excellence, il faut toutes les autres teintes du spectre pour l’obtenir. C’est donc aussi la plus complexe et la plus difficile à reproduire. Rien que pour cela, je la trouvais en phase avec mon sujet. Et puis, ces teintes évoquent bien d’autres choses, comme l’idée des vieilles photographies fin de siècle, ou encore, un certain extrémisme des idées qui s’est déployé en même temps que le destin de Haber. Le noir aurait en effet ajouté une surenchère au coté cinématographique de mon travail, mais cela ne m’intéressait pas. Car, encore une fois, mon travail se veut avant tout évocateur, et je ne désire pas en faire trop. Mes bandes dessinées font penser aux films muets, mais ce n’est certainement pas parce que mes images ressemblent à des images de films muets. D’ailleurs, pratiquement aucun cadrage, aucune mise en place, ne correspondent à l’esthétique du muet. On a l’impression d’y être, mais tout cela n’est qu’illusion. Je considère que la bande dessinée est tout sauf une réduction du cinéma. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que la bande dessinée est le cinéma du pauvre, c’est selon moi aussi peu vrai que de dire cela du rapport qui peut exister entre la nouvelle et le roman.

Le récit est entrecoupé d’images extraites du film Die Nibelungen de Fritz Lang (1924). Quel est le sens de cette allégorie ?

Ces passages sont en effet encore un peu obscurs pour l’instant, cela s’explique par le fait très simple que mon récit est en cours de production et que les trois tomes jusqu’ici publiés ne représentent que la moitié de mon récit. On saisira bien mieux le pourquoi de cette référence lorsque j’aborderai les années 1924, et l’avant-première à Berlin du Siegfried de Lang. On y apprendra par exemple que l’un des principaux mécènes du film fut l’I.G. Farben. Mais cette imagerie est en réalité pour moi une sortie poétique qui me permet de dire l’insondable. Le philosophe Heinz Wismann m’a un jour fait cette très belle réflexion, il m’a dit : « On comprend tout le désarroi, les erreurs et le fourvoiement de votre Haber lorsque vous faites surgir dans votre histoire ce grand récit qui a trompé tant d’Allemands. Vous arrivez en quelques pages de poésie à exprimer ce qui à moi me prendrait plusieurs chapitres. ». Voilà, je ne saurais le dire mieux que lui. 

Le 2 mai 1915, soit deux semaines après l’attaque d’Ypres, Clara Immerwahr, chimiste et épouse de Fritz Haber, se donne la mort. À vous lire, on a l’impression qu’il ne s’agit que pour lui d’un épisode mineur, presque d’un accident de travail. C’est un homme assez peu sympathique, tout à son art et qui semble négliger les autres proches, et ce alors que la synthèse de l’ammoniaque en 1912 va rendre de précieux services à l’humanité. Comment interprétez-vous ce paradoxe ? 

 On ne peut comprendre Haber en ces moments-là que si l’on arrive à comprendre ce que représentait véritablement l’esprit prussien de l’époque et avec quelle détermination celui-ci se manifestait encore dans la première année de guerre. La réaction de Fritz Haber en cette année 1915 n’était pas si exceptionnelle ni aussi choquante que cela. N’importe quel bon junker, mû par le sens du devoir et l’engagement patriotique, aurait réagi de la même façon. L’explosion de la guerre a poussé Haber à devenir plus junker qu’un junker. Il faut bien saisir à quel point il se voyait avant tout en Allemand animé par la deutsche Treue, cette fidélité allemande aveugle, ce dévouement total à la Patrie, pour lequel manquer à ses engagements était une chose impensable. À cette époque, cette marque de caractère était véritablement essentielle à tout Allemand digne de ce nom. La Patrie et la victoire de l’Allemagne passaient avant le sort des femmes et des enfants. Max Planck perdit un de ses fils dans chaque guerre. Accusé d’être simplement l’ami des auteurs de l’attentat manqué contre Hitler, le second fut même exécuté par les nazis. Si cela affecta Planck au plus profond de sa chair, ce drame ne fit pas pour autant vaciller son indéfectible sens du patriotisme, et il continua à clamer « Heil Hitler » et à juger le salut nazi comme un simple « phénomène naturel », comme s’il s’agissait d’une sorte de – Stern l’a commenté ainsi – force de l’histoire, contre laquelle il n’y avait rien à faire. Ses correspondances démontrent bien que Fritz Haber fut extrêmement affecté par le suicide de son épouse. Il n’échappa à la déchéance que par une volonté encore plus tenace de se donner à la guerre. C’est son engagement belliciste qui le sauva. Sa rédemption tardive fut ensuite des plus troublantes, puisque Haber se démena de façon toute particulière dans les années 20 pour engager au Kaiser Wilhelm Institut de Berlin dont il était le directeur, un nombre impressionnant de femmes chimistes, une attention pour le moins peu commune à l’époque. 

Vous avez déclaré à Angoulême à propos de Fritz Haber : « C’est un personnage à qui on doit des choses extrêmement bienfaisantes (…). C’est lui qui a éradiqué les grandes famines en découvrant la synthèse de l’ammoniaque à grande échelle en 1912 (…). Pour cela, il a reçu le prix Nobel de chimie en 1918, mais c’est aussi quelqu’un qui a vendu sa science à la guerre. » Cette dernière phrase a tout particulièrement retenu notre attention, sachant que vous avez publié en 2006 une adaptation du Faust de Goethe. La guerre a-t-elle été le Méphistophélès de Fritz Haber ?

 C’est même à mon avis un truisme que de le dire ! Et j’irais plus loin en avançant que Haber ne représente pas selon moi un cas particulier dans l’histoire des sciences ! Il faut lire les livres de Jean-Jacques Salomon qui épinglent minutieusement et sans concession aucune l’histoire des fourvoiements des scientifiques avec le monde militaro-industriel. Le devoir patriotique, tout autant que la libido sciendi, ont causé tant de ravages pour l’histoire des hommes qu’en faire une liste exhaustive est devenu pratiquement impossible. C’est pour cela, en effet, que je tiens les questions que pose le drame de Faust comme l’un des problèmes majeurs de l’humanité. Le cas de Fritz Haber a troublé et fasciné les esprits plus que tout autre probablement parce que les inventions auxquelles il a contribué, l’ypérite et le Zyklon B, ont abouti à des catastrophes meurtrières révoltantes et traumatisantes. Mais mon pessimisme me persuade que si Fritz Haber n’avait pas existé, le monde aurait vu un autre Fritz Haber émerger. L’homme n’échappera selon moi jamais aux puissances sourdes de l’appel prométhéen, c’est un travers qui lui est à jamais consubstantiel. Le Déclin de l’occident de Spengler écrit dans les années 1910 est le livre fascinant d’un visionnaire fou, mais son analyse de la science allemande faustienne reste juste et toujours brûlante d’actualité.  

La journaliste française Catherine Coppet (Rue89) a écrit : « Quand la BD fait mieux qu’un livre d’histoire ». Pourtant, dans le tome 3, Albrecht Hase, un entomologiste « qui s’intéresse tout particulièrement aux essais toxicologiques » se trouve aux côtés de Fritz Haber en janvier 1915. Or, il semble qu’ils ne soient rencontrés qu’en 1918. Pourquoi avoir pris cette liberté ?

 Ah ! Enfin une question impertinente comme je les aime ! Oui, le titre de l’article de mademoiselle Coppet était un petit peu plus qu’élogieux et, bien sûr, comme il va de soi, j’ai eu la vaniteuse décence de laisser faire et de ne pas commenter. Mais si on lit l’article avec un petit peu d’attention, on comprend ce que le titre sous-entend : c’est en réalité une façon de rappeler qu’il n’existe toujours pas en France, un seul véritable ouvrage de science historique de langue française consacré à un personnage aussi majeur que Fritz Haber. Il faut donc lire ce titre avec l’intention ironique qui l’accompagne, cela sous-entend : mais que font les éditeurs et les auteurs français ? Comment se fait-il qu’en France, il faille que ce soit un auteur de bande dessinée qui s’empare en premier d’un sujet aussi intéressant ? Je me suis posé la même question lorsque j’ai abordé mon chapitre sur le génocide des Hereros, j’ai été abasourdi de me rendre compte à quel point la bibliographie sur ce sujet était pauvre en France. Moi, je ne suis pas historien, et je ne le deviendrai jamais. Mon métier se résume à écrire des récits et à faire de la bande dessinée. L’art de la bande dessinée est une chose difficile, en particulier la maîtrise de la temporalité. Il s’agit d’un art de l’ellipse, et il est très malaisé de lui insuffler des dynamiques de rythme sur un récit au long cours. Ce n’est pas pour rien que la biographie n’est pas un thème très présent dans la bande dessinée… Les pages y sont comptées, aussi, résumer une vie en quelques planches tout en souhaitant éviter l’approche hagiographique devient une chose pratiquement impossible. C’est dans ce sens que je m’autorise beaucoup de libertés de type temporel et qu’il m’arrive de tricher sur certaines dates de rencontres. Je l’ai fait pour la première rencontre entre Haber et Rathenau, par exemple. Ils ne se sont en réalité croisés pour la première fois qu’en 1908, à Berlin, alors que je les fais se rencontrer dès 1901, sur une traversée transatlantique. J’avais appris que Rathenau et Haber s’étaient tous deux rendus dans le même trimestre de 1901 aux États-Unis, j’ai aussitôt profité de cette information pour bouleverser mon scénario et lui insuffler une dynamique que bien entendu les vrais faits n’autorisent pas. Ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussé à faire apparaître trois ans plus tôt le Docteur Hase. La seule contrainte que je m’impose dans ces cas-là, c’est que mes libertés doivent rester crédibles. Mon Haber ressemble en quelque sorte au Flaubert de Sartre ; les historiens et philologues qui critiquent encore L’Idiot de la famille n’ont pas compris le sens de son projet. Ce n’est pas de Haber que je parle, mais de mon Haber. 

Dans le cadre du festival d’Angoulême en 2011, vous avez déclaré : « Je pense que j’en ai encore pour sept ou dix ans, je ne sais pas, on verra, mais très curieusement, je suis de plus en plus excité, peut-être parce que ce travail me permet de rencontrer aussi des professionnels, des scientifiques (…), des philosophes des sciences (…), des historiens. C’est ça qui me pousse à continuer en fait (…). Le fait de pouvoir aller dans des universités, moi qui n’y ai jamais mis un pied. Ce n’est pas du tout une revanche, mais c’est un beau pied de nez à mon parcours, finalement. » Votre travail ne marque t-il pas l’émergence d’un nouveau type de chercheur, hors des sentiers académiques ?

Oui, probablement. J’avoue que le regard que me portent certains philosophes des sciences, ou d’autres grands scientifiques ou historiens arrive de temps en temps à faire vaciller mes bases. J’ai un jour été approché par une personne qui travaille aux Communautés européennes, à Bruxelles. Face au désintérêt grandissant des jeunes européens pour les études scientifiques, des idées de projets ont semble-t-il été imaginées afin de recruter dans les milieux extra-académiques, des personnalités diverses – comme par exemple un auteur de bande dessinée – pour que celles-ci puissent jouer un rôle de « passeur » et transmettre leur engouement à la jeunesse perdue. Je me souviens avoir accepté la proposition en spécifiant que je me sentirai obligé de préciser en préambule de mon intervention que je ne pouvais envisager ce type de projet autrement que comme un dessein désespéré imaginé par un pauvre poulet sans tête, ne sachant plus vers où ni qui se tourner pour trouver des solutions. Imaginer dire ces mots, traduits simultanément en plus de 23 langues dans l’immense hémicycle de Bruxelles, avait de quoi me faire sourire par avance. Ma mise en garde fut par ailleurs suffisante et l’expérience n’eut jamais lieu. Mais c’est en effet quelque chose qui me trouble et qui ne cesse de me poser question : comment se fait-il que je puisse parfois être tant pris au sérieux, moi qui ai décroché mon dernier diplôme à l’âge de 12 ans ! Et, en même temps, vanitas, vanitatum, comment ne pas admettre que toutes ces marques d’attention me procurent aussi de sombres et de jubilatoires délectations ; je mentirais en disant que je ne les attends pas. 

Comment les scientifiques et les historiens ont-ils accueilli votre travail ?

 Je dois dire que jusqu’à présent, dès qu’un intellectuel daigne pencher sa curiosité sur mon travail, rares sont ceux qui ne me congratulent pas. Il n’y a peut-être que Fritz Stern qui entretient avec mon projet une circonspection véritable. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il m’ai un jour lu. Mais que l’on s’entende bien, je ne cherche certainement pas l’approbation de ces grands intellectuels. Il se trouve que mes livres ont commencé à circuler dans certains milieux académiques et que leur diffusion semble se poursuivre. C’est le philosophe des sciences Jean-Jacques Salomon, décédé en 2010, qui fut l’un des premiers à vanter mon travail. En tant que spécialiste de l’éthique scientifique, il connaissait parfaitement le cas Haber, et lors d’une conférence que je donnais aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, il est venu me trouver, très enthousiaste. Une amitié forte est née dès ce jour et il m’a vraiment appris énormément de choses. J’ai toujours considéré qu’il me surestimait mais l’amitié qu’il m’offrait me mettait trop en joie pour que je puisse le snober. C’était un vrai intellectuel, de la vieille école, ancien élève d’Aron, qui à vingt ans publiait déjà dans les Temps modernes de Sartre, qui était allé dîner au chalet d’Heidegger avec Jean Beaufret… Rarement quelqu’un m’a autant donné confiance. Après, au fur et à mesure des sorties de mes albums, j’ai commencé à être invité dans divers milieux. Des historiens, des physiciens, des chimistes, des philologues, des philosophes, ont commencé à prendre contact avec moi. J’ai été plusieurs fois invité à m’exprimer dans des universités, dans des colloques… La première fois que j’ai mis les pieds dans une université, ce fut pour y donner un cours, c’est tout de même un peu grotesque, quand on y réfléchit. Enfin, je dis cela, mais le grotesque ne m’a jamais mis mal à l’aise. 

Où en sont vos contacts avec l’historien et filleul de Fritz Haber ?

Je n’ai pas de contacts particuliers avec Fritz Stern. La seule chose qu’il m’ait dite peut se résumer à : « je ne vois pas très bien où vous voulez en venir », ou quelque chose de ce genre. Je pense qu’il ne doit pas très bien comprendre comment quelqu’un comme moi arrive à diffuser des produits de divertissement avec un sujet tel que celui de l’histoire de son illustre parrain. Mais ce ne sont là que des suppositions de ma part. Encore une fois, je ne suis pas un garçon très insistant et je ne cherche pas à forcer les choses. Fritz Stern est en quelque sorte le dernier véritable gardien de la mémoire de Fritz Haber, il est le seul à détenir des documents et des lettres, cela lui octroie une autorité mondiale manifeste. Il faut rappeler que Stern n’est pas n’importe qui, en plus d’être un immense historien, il a eu des activités diplomatiques des plus importantes. Des chercheurs en sciences historiques américains m’ont fait part de leur déception quant à la propension de M. Stern à ne pas partager ses sources. Je ne connais pas trop les usages, mais il semble que Haber soit un peu trop le jardin secret de M. Stern au goût de certains. Je ne sais pas si la chose est vraie et je vous avoue que ce n’est pas trop mon souci. Si j’occupe ma vie depuis plus de dix ans avec un personnage aussi peu recommandable que Haber, pensez bien que les supposées petites vanités de M. Stern ne sont pour moi pas très importantes. 

Qu’en est-il du documentaire David & Fritz qui sera présenté en avant première à Rennes en novembre 2011 ?

Il s’agit d’un documentaire de création de la réalisatrice Nathalie Marcault. Le film est actuellement en phase de montage, je ne peux donc pas vous en dire grand-chose actuellement, si ce n’est que ce film sera une sorte d’enquête intime sur le rapport étroit que j’entretiens avec la question identitaire de Fritz Haber. On y part de Bruxelles, et l’on suivra les traces de Haber à Wrocław/Breslau, Berlin et Rehovot en Israël, trois lieux fortement marqués par la mémoire de Haber. Je ne me suis jamais vraiment réellement exprimé sur le lien étroit qui m’unit au destin de Haber, et c’est avec une sorte d’irresponsabilité inconsciente que j’ai accepté d’en parler dans un film, et d’être ainsi à la merci du regard d’une tierce personne. J’espère avec une crainte de plus en plus fébrile que j’approuverai le film, d’autant qu’il est à présent question de le vendre à des télévisions, et que c’est seulement maintenant que je mesure toute la portée du projet. Je peux paraître très bavard et très sûr de moi, mais en réalité tout cela tente de cacher une peur réelle du regard des autres sur ma personne. Mais comme on dit chez moi : c’est fait, c’est fait.

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 12:53

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Ce mercredi 2 novembre sur Arte, sera diffusé à 20h40 « Bas du formulaireUn espion au cœur de la chimie nazie - Zyklon B, les Américains savaient-ils ? », un documentaire de Scott Christianson sur l’histoire du gaz Zyklon B, sombre découverte pour laquelle Fritz Haber fut impliqué.  Christianson est un journaliste américain qui a déjà publié une enquête sur les liens entre les équipes de Haber, l’IG Farben et l’Etat du Nevada, en 1924, lorsque les Américains cherchaient à mettre en place leur première chambre à gaz destinée aux exécutions de leurs condamnés à mort.   

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