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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 15:31

Notre précédent ouvrage a été consacré à décrire l’âme des races. Nous allons étudier maintenant l’âme des foules.

L’ensemble de caractères communs que l’hérédité impose à tous les individus d’une race constitue l’âme de cette race. Mais lorsqu’un certain nombre de ces individus se trouvent réunis en foule pour agir, l’obser­vation démontre que, du fait même de leur rapproche­ment, résultent certains caractères psychologiques nouveaux qui se superposent aux caractères de race, et qui parfois en diffèrent profondément.

Les foules organisées ont toujours joué un rôle con­sidérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité cons­ciente des individus est une des principales caractéris­tiques de l’âge actuel. J’ai essayé d’aborder le difficile problème des foules avec des procédés exclusivement scientifiques, c’est-à-dire en tâchant d’avoir une méthode et en laissant de côté les opinions, les théories et les doctrines. C’est là, je crois, le seul moyen d’arriver à découvrir quelques par­celles de vérité, surtout quand il s’agit, comme ici, d’une question passionnant vivement les esprits. Le savant, qui cherche à constater un phénomène, n’a pas à s’oc­cuper des intérêts que ses constatations peuvent heur­ter. Dans une publication récente, un éminent penseur, M. Goblet d’Alviela, faisait observer que, n’appartenant à aucune des écoles contemporaines, je me trouvais par­fois en opposition avec certaines conclusions de toutes ces écoles. Ce nouveau travail méritera, je l’espère, la même observation. Appartenir à une école, c’est en épouser nécessairement les préjugés et les partis pris.

Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes études des conclusions diffé­rentes de celles qu’au premier abord on pourrait croire qu’elles comportent ; constater par exemple l’extrême’ infériorité mentale des foules, y compris les assemblées d’élite, et déclarer pourtant que, malgré cette infério­rité, il serait dangereux de toucher à leur organisa­tion. C’est que l’observation la plus attentive des faits de l’histoire m’a toujours montré aue les organismes sociaux étant aussi compliqués que ceux de tous les êtres, il n’est pas du tout, en notre pouvoir de leur faire subir brusquement des transformations profondes. La nature est radicale parfois, mais jamais comme nous l’entendons, et c’est pourquoi la manie des grandes  réformes est ce qu’il y a de plus funeste pour un peuple, quelque excellentes que ces réformes puissent théoriquement paraître. Elles ne seraient utiles que s’il était possible de changer instantanément l’âme des nations. Or le temps seul possède un tel pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les idées, les sentiments et les mœurs, choses qui sont en nous-mêmes. Les institutions et les lois sont la manifestation de notre âme, l’expression de ses besoins. Procédant de cette âme, institutions et lois ne sauraient la changer.

L’étude des phénomènes sociaux ne peut être sépa­rée de celle des peuples chez lesquels ils se sont pro­duits. Philosophiquement, ces phénomènes peuvent avoir une valeur absolue ; pratiquement ils n’ont qu’une valeur relative.

Il faut donc, en étudiant un phénomène social, le considérer successivement sous deux aspects très diffé­rents. On voit alors que les enseignements de la raison pure sont bien souvent contraires à ceux de la raison pratique. il n’est guère le données, même physiques, auxquelles cette distinction ne soit applicable. Au point de vue de la vérité absolue, un cube, un cercle, sont des figures géométriques invariables, rigoureusement définies par certaines formules. Au point de vue de notre œil, ces figures géométriques peuvent revêtir des formes très variées. La perspective peut transformer en effet le cube en pyramide ou en carré, le cercle en ellipse ou en ligne droite ; et ces formes fictives sont beaucoup plus importantes à considérer que les formes réelles, puisque ce sont les seules que nous voyons et que la photographie ou la peinture puissent reproduire. L’irréel est dans certains cas plus vrai que le réel. Figurer les objets avec leurs formes géométriques exactes serait déformer la nature et la rendre méconnaissable. Si nous supposons un monde dont les habitants ne puissent que copier ou photographier les objets sans avoir la possibilité de les toucher, ils n’arriveraient que très difficilement à se faire une idée exacte de leur forme. La connaissance de celte forme, accessible seulement à un petit nombre de savants, ne présenterait d’ailleurs qu’un intérêt très faible.

Le philosophe qui étudie les phénomènes   sociaux doit avoir présent à l’esprit, qu’à côté de leur valeur théorique ils ont une valeur pratique, et que, au point de vue de l’évolution des civilisations, cette der­nière est la seule possédant quelque importance. Une telle constatation doit le rendre fort circonspect dans les conclusions que la logique semble d’abord lui im­poser.

D’autres motifs encore contribuent à lui dicter cette réserve. La complexité des faits sociaux est telle qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de prévoir les effets de leur influence réciproque. Il semble aussi que derrière les faits visibles se cachent parfois des milliers de causes invisibles. Les phéno­mènes sociaux visibles paraissent être la résultante d’un immense travail inconscient, inaccessible le plus sou­vent à notre analyse. On peut comparer les phéno­mènes perceptibles aux vagues qui viennent traduire à la surface de l’océan les bouleversements souter­rains dont il est le siège, et que nous ne connaissons pas. Observées dans la plupart de leurs actes, les foules / font preuve le plus souvent d’une mentalité singulière­ment inférieure ; mais il est d’autres actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces mystérieuses que’ les anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous ignorions leur essence. Il semblerait parfois que dans le sein des nations se trouvent des forces latentes qui les guident. Qu’y a-t-il, par exemple, de plus compliqué, de plus logique, de plus merveilleux qu’une langue ? Et d’où sort cependant celte chose si bien organisée et si subtile, sinon de l’âme inconsciente des foules? Les aca­démies les plus savantes, les grammairiens les plus estimés ne font qu’enregistrer péniblementles lois qui régissent ces langues, et seraient totalement incapables de les créer. Même pour les idées de génie des grands hommes, sommes-nous bien certains qu’elles soient exclusivement leur oeuvre ? Sans doute elles sont tou­jours créées par des esprits solitaires ; mais les milliers de grains de poussière qui forment l’alluvion où ces idées ont germé, n’est-ce pas l’âme des foules qui les a formés ?

Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes ; mais cette inconscience même est peut-être un des secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement à l’instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne. La raison est chose trop neuve dans l’humanité, et trop imparfaite encore pour pouvoir nous révéler les lois de l’inconscient  et surtout le remplacer. Dans tous nos actes la part de l’inconscient est immense et celle de la raison très petite. L’inconscient agit comme une force encore inconnue.

Si donc nous voulons rester dans les limites étroites mais sûres des choses que la science peut connaître, et ne pas errer dans le domaine des conjectures vagues et des vaines hypothèses, il nous faut constater simple­ment les phénomènes qui nous sont accessibles, et nous borner à cette constatation. Toute conclusion tirée de nos observations est le plus souvent prématurée, car, derrière les phénomènes que nous voyons bien, il en est d’autres que nous voyons mal, et peut-être même, derrière ces derniers, d’autres encore que nous ne voyons pas.


Gustave Le Bon - 1895
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25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 16:12

Lors d’une représentation de La Boîte de Pandore qu’il organisa à Vienne, en 1905, pour protester contre l’interdiction de ce chef-d’œuvre de Wedekind, Karl Kraus donna du personnage de Lulu une interprétation majeure. Texte admi­rable, critique qui va au-delà du théâtre voire de ce monde d’hommes et de pouvoir jusqu’au « chaos ». « Mais, au milieu des cadavres, passe une somnambule de l’amour, celle en qui tous les privilèges de la femme ont été transformés en vices par un monde imbu de ses idées sociales. »

Frank Wedekind, rivant le clou à ses accusa­teurs, par le biais de la comtesse Geschwitz, personnage tragique par excellence, nous oblige à distinguer « morale bourgeoise, que le juge a mission de protéger, et morale humaine, qui échappe à toute juridiction d’ici-bas ». « Pourtant, la seule malédiction du penchant contre nature n’aurait pu me séduire assez pour en faire l’objet d’un travail théâtral. Je le fis plutôt parce que je pensais que ce type de fatalité, sa façon de nous heurter dans notre culture, n’avait pas été traité de manière tragique. J’ai eu envie d’arracher au sort du ridicule la puissance tragique de combats physiques extraordinairement forts. »

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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 17:22

C’est un trait inhérent à la voracité mais aussi à la véhémence du jeune âge qu’un phé­nomène, une aventure, un modèle en chasse un autre. L’on s’échauffe et l’on s’épanche, l’on se soumet et l’on s’attache avec une pas­sion exclusive. Dès que l’on est déçu par cette idole, on la précipite du haut de son piédestal et on la détruit sans scrupule ; il n’est pas question d’être juste, elle signifiait trop de choses. Et l’on installe la nouvelle idole parmi les décombres de l’ancienne. Peu importe qu’elle s’y sente mal à l’aise. L’on est versatile et tyrannique envers ses idoles, l’on ne s’inquiète guère de ce qu’elles éprouvent de leur côté, elles sont là pour être érigées et renversées et se succèdent en un nombre qui étonne, si diverses et contradictoires que celui qui envisa­gerait de les considérer toutes à la fois pourrait bien prendre peur. L’une ou l’autre réussira à prendre rang de divinité, elle se maintiendra et sera épargnée, on ne s’attaquera pas à elle. Le temps seul l’atteindra, mais pas la malveil­lance du disciple. Une telle divinité se dégra­dera peut-être ou s’enlisera dans un terrain qui cède et pourtant : elle restera intacte dans l’ensemble et ne perdra pas son aspect.

Imaginez les ravages survenus dans les diffé­rents temples qu’un homme porte en lui, lorsqu’il a vécu quelque temps. Nul archéo­logue ne saurait se faire une idée juste de leur agencement. A elles seules, ces images des dieux restées intactes, reconnaissables, consti­tuent déjà un énigmatique Panthéon. Mais sur les ruines, il découvrirait d’autres ruines, de plus en plus étranges, de plus en plus extrava­gantes. Comment comprendrait-il pourquoi telles ruines viennent précisément s’ajouter aux autres ? Leur seul point commun est la ma­nière dont elles sont détruites, si bien qu’il pourrait en déduire simplement que c’est le même barbare qui a exercé ici ses ravages.

Il serait plus sage sans doute de ne pas toucher à toutes ces ruines et temples. Mais j’ai décidé aujourd’hui de ne pas être sage et de parler d’une de mes idoles qui prit rang de divinité et qui, après une souveraineté ab­solue de près de cinq ans, fut cependant évincée puis finalement détrônée après cinq autres an­nées. Il y a très longtemps de cela, et je puis ainsi en avoir à peu près une vue d’ensemble. Je sais aujourd’hui pourquoi Karl Kraus arriva à point nommé pour moi, pourquoi il prit une telle emprise sur moi et pourquoi je dus finale­ment me défendre contre lui.

Au printemps de 1924 — je n’étais rentré à Vienne que depuis quelques semaines — des amis m’emmenèrent pour la première fois à une soirée de lecture de Karl Kraus.

La grande salle du Konzerthaus était bondée. J’étais assis tout au fond et ne pouvais voir grand-chose à cette distance : un petit homme plutôt chétif, légèrement penché en avant, avec un visage effilé d’une vivacité inquiétante et qui me dérouta ; c’était le visage d’une créa­ture inconnue, d’un animal que je découvrais, mais je n’aurais pu dire lequel. La voix était tranchante et irritée et dominait aisément la salle en s’amplifiant brusquement et fréquem­ment.

Ce qu’en revanche je pouvais observer avec précision autour de moi, c’était les gens. Il régnait dans la salle une atmosphère que les grandes réunions m’avaient rendue familière : c’était comme si tout ce que l’orateur avait à dire était déjà connu et prévu. Pour le nouveau venu qui avait été absent de Vienne durant les huit années peut-être les plus importantes — celles qui s’étaient écoulées entre ses onze et ses dix-neuf ans — tout, jusqu’au moindre détail, était nouveau et déconcertant. Car ce qui se disait là avec une emphase passionnée qui en accroissait l’importance, concernait d’innombrables détails de la vie publique, et aussi de la vie privée. Il était d’abord bouleversant de sentir qu’il se passait dans une ville tant de choses qui méritent d’être mises en valeur et concernent tout le monde. La guerre et ses séquelles, le vice, le crime, la cupidité, l’hypo­crisie, mais aussi les fautes d’impression — tout était souligné, mentionné et dénoncé, placé dans un contexte quelconque avec la même véhémente énergie, et déballé devant un millier de personnes qui saisissaient chaque mot, le désapprouvaient, l’acclamaient, en riaient dans la jubilation.

Dois-je avouer que ce qui, au début, me dérouta le plus ce fut la soudaineté de l’énorme effet produit ? Comment se faisait-il que tous sussent exactement de quoi il s’agissait, qu’ils eussent tout reconnu et désapprouvé à l’avance, attendant avec anxiété qu’en soit prononcée la condamnation ? Toutes les accusations étaient formulées en un langage curieusement compact qui avait quelque chose d’un paragraphe de dossier judiciaire, jamais interrompu, jamais achevé, qui semblait avoir commencé des an­nées auparavant et devoir se dévider exacte­ment ainsi durant des années à venir. La pa­renté avec le domaine juridique était égale­ment perceptible dans le fait que tout présup­posait une loi établie et absolument irréfu­table, intangible. On comprenait clairement ce qui était bien, on comprenait clairement ce qui était mal. Cela avait la dureté naturelle du granit que nul n’aurait réussi à marquer d’une éraflure ou d’un griffonnage. Mais c’était pourtant une loi d’un caractère très particulier et je pus ainsi sentir dès la première fois à quel point je commençais à m’y soumettre, moi qui ne savais rien de ceux qui se rendaient coupables de transgression. Car ce qu’il y avait d’incompréhensible et d’inoubliable pour qui­conque en a été le témoin — inoubliable même s’il devait vivre trois cents ans — c’est que cette loi était du feu : elle irradiait, elle brûlait et anéantissait. Ces phrases construites comme des forteresses cyclopéennes s’ajustant toujours avec précision les unes aux autres lançaient soudain des éclairs qui n’avaient rien d’inno­cent, qui n’illuminaient rien : ce n’était pas non plus des éclairs de théâtre, mais des éclairs meurtriers ; et ce déroulement du châtiment exterminateur qui s’accomplissait publiquement, à la vue et aux oreilles de tous, répandait une telle horreur et une telle violence que personne ne pouvait s’y soustraire.

Chaque verdict était exécuté sur-le-champ. Une fois prononcé, il était irrévocable. Nous assistions tous à l’exécution. Ce qui plongeait les spectateurs dans une sorte d’expectative lancinante, ce n’était pas tant le verdict que son exécution immédiate. Certaines victimes le plus souvent indignes prenaient la défensive et n’acceptaient pas leur exécution. Bon nombre comme s’il faisait parler des voix : les citations étaient acoustiques.

Mais comme il citait toujours sans distinc­tion, n’omettant aucune voix, n’en réprimant aucune, le fait qu’elles se côtoyaient toutes, jouissant d’une sorte d’étrange égalité de droits où ne comptaient ni leur rang, ni leur poids, ni leur valeur, Karl Kraus, unique en son genre, était ce que Vienne avait de plus vivant à offrir à l’époque.

C’était le plus étrange des paradoxes : cet homme qui méprisait tant de choses — depuis l’Espagnol Quevedo et depuis Swift le contemp­teur le plus imperturbable de la littérature mon­diale, une sorte de divin fustigeur de l’huma­nité coupable — donnait la parole à tous. Il était incapable de renoncer à la voix la plus insignifiante, la plus futile, la plus creuse. Sa grandeur consistait à être le seul, littéralement le seul, à faire comparaître, à écouter, inter­roger, attaquer et fouetter le monde dans la mesure où il le connaissait, son monde à lui tout entier, en la personne de ses représen­tants, et ils étaient innombrables. Il était ainsi le contraire de ces poètes, de l’immense majo­rité de tous les poètes qui passent de la pom­made aux hommes afin d’être aimés et glorifiés par eux. Il est sans doute inutile d’insister sur la nécessité de personnages comme lui, juste­ment parce qu’ils sont si rares.

Mes considérations sont consacrées ici essentiellement à Kraus pris sur le vif, à Kraus tel qu’il était lorsqu’il s’adressait à un grand nombre de personnes à la fois. On ne le répétera jamais assez : ce Kraus en chair et en os qui vous arrachait à votre torpeur, vous tourmen­tait, vous écrasait, ce Kraus dont on n’arrivait plus à se passer, qui vous touchait et vous ébranlait si bien qu’il vous fallait des années pour rassembler vos forces et vous affirmer contre lui, c’était l’orateur. Il n’y eut jamais, depuis que j’ai vu le jour, un orateur comme lui dans aucun des espaces linguistiques que je connais.


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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 14:45
A l’heure où j’écris ces lignes, ma question « Existe-t-il des fictions françaises (ceci excluant les essais historiques et les reportages télévisés) qui abordent la guerre 14-18 d’un point de vue spécifiquement allemand, que ce soit sur le mode du roman, du théâtre, du film, ou encore de la bande dessinée ? » a été lue plus de 100 fois par des personnes inscrites sur un forum consacré à 14-18, cela sans qu’aucune de celles-ci n’y proposent de réponse. J’ai posé la question à mon ami Dominiek Dendooven (chercheur au Flanders Fields Museum, un musée basé à Ypres, la ville d’Europe qui connut le plus long conflit, de 14 à 18, avec 4 batailles). Pas de réponse non plus. Son collègue aura néanmoins cette très belle remarque : il n’existe pas de fictions françaises ou belges traitant la guerre d’un point de vue allemand, parce que la guerre, c’est la matière nationale.
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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 18:56

Au dernier festival de Blois, on m’a présenté à l’une des personnes qui s’occupe de la programmation culturelle du Mémorial de Péronne, l’Historial de la Grande Guerre 1914-1918. Cette rencontre, improvisée et inattendue, m’a fait me poser quelques questions, m’a fait réfléchir  tout haut, comme on dit chez moi.  Comme on m’invitait à expliquer mon travail sur Fritz Haber en quelques mots, j’ai décrit ma bande dessinée comme étant, entre autre, le regard d’un francophone sur le conflit de la Première Guerre Mondiale, avec cette particularité de privilégier le point de vue allemand, de la bourgeoisie juive-allemande plus particulièrement, et de ne jamais aborder ou montrer, si ce n’est sous forme de cadavres, le point de vue des fameux Poilus. Le questionnement qui m’est parvenu à ce moment-là m’a amené à poser cette question simple autant que singulière : existe-t-il d’autres récits français qui abordent la première Guerre Mondiale d’un point de vue exclusivement allemand ? Il semblerait que non, en tout cas, mon interlocutrice n’en a pas trouvé sur le moment.

Etonnamment, même au sein de la production scientifique, l’histoire comparée est encore très jeune par rapport à ce sujet, et n’existe réellement que depuis une vingtaine d’années. A ma connaissance, depuis le Westfront 1918 de Pabst et A l'ouest rien de nouveau de Lewis Milestone la même année, seulement quelques rares films, se comptant sur les doigts de deux mains, abordent le conflit avec un regard spécifiquement allemand. Je ne pense pas qu’il existe de film français sur ce sujet. Et je ne connais pas de bandes dessinées, ni de romans. Si quelqu’un passant par ici connait un récit de fiction sérieux, traitant de cette approche de la guerre et écrit par un francophone, qu’il n’hésite pas à m’envoyer des références…
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19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 16:26

Pour ceux que cela intéresse, la Bibliothèque Mille et Une Pages de Schaerbeek (à Bruxelles, donc) expose pendant un mois une trentaine d’originaux issus des deux premiers volumes de Fritz Haber. L’on me dit souvent que mes cases ressemblent à des petits tableaux, attention qui bien entendu me touche mais qui m’embarrasse parfois tout autant, cela parce que je n’arrive pas à concevoir les images qu’il m’est arrivé de produire autrement que comme des éléments qui me servent à véhiculer un propos. Dès que ces images sont sorties de leur contexte, c’est à dire extraite des albums, il me semble qu’elles perdent l’essence de leur signification. Bien sûr, on peut aller regarder mes cases dans l’état d’esprit qui est le mien lorsque je vais découvrir de la bande dessinée accrochée à des cimaises, c’est à dire dans l’unique curiosité de se demander « comment c’est fait ».

Je serai au festival BD Boum (Dieu ! quel nom con !) à Blois, ce samedi et ce dimanche.


Bibliothèque communale Mille et une pages, 1, Place de la Reine à 1030 Schaerbeek.
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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 10:46

Je ne connais personnellement pas d’auteur qui ait décrit plus magistralement que Karl Kraus le sentiment de résignation et d’impuissance avec lequel la plupart d’entre nous subissent aujourd’hui le pouvoir de la presse et des médias, à peu près comme on supporte une calamité. « C’est le journalisme », a-t-on envie de dire, comme on dit, dans d’autres circonstances : « C’est la guerre ». Pour ne parler que d’un aspect qui n’est probablement ni aussi important, ni aussi secondaire qu’on le croit généralement, mais qui est, en tout cas, très révélateur, je ne rencontre pratiquement pas d’intellectuel digne de ce nom qui attende du journalisme à prétentions intellectuelles autre chose que le pire, c’est-à-dire la superficialité et l’à-peu-près, la simplification grossière, le mensonge par omission et par sélection et la servilité devant les valeurs (momentanément) imposées. Mais c’est le genre de constatation que l’on ne fait généralement qu’en privé. Le phénomène journalistique a fini par acquérir le caractère complètement impersonnel et anonyme d’une puissance naturelle contre laquelle il serait ridicule et absurde de se révolter publiquement. Le fait que la mise en garde et la cri­tique abstraites proviennent parfois des journalistes eux-mêmes signifie simplement que leur invulnérabilité et leur impunité sont réellement devenues totales. La grandeur de Kraus est de n’avoir accepté ni l’impersonnalité ni la norma­lité du phénomène, d’avoir choisi de citer des textes et des noms et de désigner des responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse « ordinaires ». Il est vrai qu’il a peut-être fait preuve d’un optimisme exces­sif, lorsqu’il a dit que sa fonction avait été de « mettre l’époque entre guillemets » en sachant que « ce qu’elle a de plus indicible ne pouvait être dit que par elle-même » 1. Kraus ne voulait pas « énoncer [aussprecben], mais répéter [nachspre-chen] ce qui est » 2, laissant à son époque le soin de se désho­norer et de se détruire elle-même à travers ce qu’elle disait et ce qu’elle montrait. « Citer et photographier » simplement, comme il le dit : « Car lorsque la vie touche à sa fin, le sati­riste et le caricaturiste ont déjà pris congé auparavant. Je suis devant le lit de mort de l’époque et à mes côtés il y a le repor­ter et le photographe. Celui-là connaît ses derniers mots et celui-ci connaît son dernier visage. Et sur sa dernière vérité le photographe sait encore mieux ce qu’il en est que le reporter.3 »

D’une certaine façon, Kraus a voulu être le reporter et le photographe des faits de la pratique journalistique elle-même, c’est-à-dire des faits de langage dont l’absurdité et l’atrocité viennent en quelque sorte redoubler celles des faits eux-mêmes. À l’ignominie de l’événement, notre époque ajoute celle de sa mise en phrases : « Un enfant vit dans un journal illustré une image qui s’intitulait "Prière pendant la bataille" et représentait la manière dont les soldats, le visage triste, le regard baissé vers la terre, se tiennent dans les rangs. L’enfant, qui ne savait pas encore lire, mais savait encore voir, ne demanda pas ce que c’était, mais, parce qu’il voyait que c’était quelque chose de triste, il commença à pleurer et pleura et il fut tout à fait impossible de le calmer. On l’exhorta à être un brave garçon et à ne pas pleurer. Pourtant il pleura et, lors­qu’on lui en demanda la raison, il donna en sanglotant la réponse : "Si on est bien obligé - de faire - des choses comme ça, alors on ne doit - tout de même pas en plus - les dessi­ner." [...] II y en a eu qui ont coupé la gorge à d’autres avec leurs dents. On les a appelés de braves garçons. 4 »

Kraus voulait réapprendre à son époque à voir ce qu’elle montre et à lire ce qu’elle écrit. Pourtant, il savait que le sati­riste d’aujourd’hui est doublement désarmé devant les événe-

ments. D’une part, parce qu’« il arrive que l’irreprésentable se transforme chaque jour en une chose réelle, et une chose que la satire ne fait apparaître que comme son ébauche » 5. D’autre part, parce qu’il n’est pas certain que son époque ne vive pas précisément du ridicule qui devrait en principe la tuer : « Cela peut être le signe de la mort d’une culture, que le ridicule ne tue plus, mais agisse comme un élixir de vie. 6 »

Il y a aujourd’hui une immunité journalistique, comme il y a une immunité diplomatique. Elle repose essentiellement sur le fait que toute attaque contre le comportement et a for­tiori la fonction du journaliste est interprétée comme une atteinte inadmissible à une liberté fondamentale : la liberté de la presse, et une insulte à une des grandes religions de l’époque : la religion de l’information. Kraus n’a pas hésité, pour sa part, à poser et à reposer la question tabou, celle de savoir si les bienfaits que nous devons à l’instauration de la liberté de la presse ne sont pas en train de s’effacer devant les méfaits qui les surpassent de plus en plus. Sa conviction était que le pouvoir de la presse sur les esprits peut, d’une certaine façon, davantage aujourd’hui contre l’homme que la religion n’a jamais pu pour lui : « À un certain moment de l’évolu­tion européenne, la religion se trouva incapable d’aller plus loin. Alors, la presse intervint et fit aboutir les choses. Et vraiment, elle s’entendait mieux à flatter l’imparfaite nature humaine que la religion à lui venir en aide. Elle peut davan­tage contre l’homme que la religion pour lui. Quelle person­nalité puissante ne faudrait-il pas pour exercer de sang-froid ce formidable pouvoir que donne la presse, et rester vis-à-vis de l’humanité un rédacteur responsable ! Et quelle ne serait pas la force morale d’une société qui pourrait sans danger se remettre entièrement entre les mains d’un tel homme. Mais cet instrument de domination est aujourd’hui le gagne-pain d’une bande d’avortons moraux, il procure leur subsistance à tous les impuissants de l’esprit. Au commencement était le verbe, mais ceux-ci ne l’entendent pas et voilà pourquoi l’hu­manité, dominée par l’Antéchrist, en est réduite à attendre une nouvelle parole de vie. 7 » Kraus ne pouvait certainement pas scandaliser davantage les libéraux et les démocrates de son époque qu’en avouant, comme il l’a fait, que la défense de la liberté et de la dignité de la personne humaine ne lui paraissait pas aussi indissolu­blement liée qu’ils ont tendance à le croire à celle de la liberté d’opinion et d’expression, telle qu’elle est comprise aujourd’hui. La condamnation du journalisme moderne a été, chez lui, si radicale qu’il n’a pas hésité à reconnaître ouvertement qu’il redoutait moins, à tout prendre, la censure que ce qu’on est convenu d’appeler la liberté (c’est-à-dire, pour lui, la liberté de nuire) de la presse : « Censure et jour­nal. Comment ne devrais-je pas trancher en faveur de la pre­mière ? La censure peut étouffer la vérité à la longue, en lui enlevant la parole. Le journal étouffe la vérité pour un temps, en lui donnant les mots. La censure ne nuit ni à la vérité ni au mot ; le journal aux deux. 8 »

Constatant que la presse de son époque était, « si l’on fait abstraction de la petite divergence d’opinion qui a conduit au bain de sang des peuples, entièrement unanime pour exi­ger davantage de liberté de la presse, qui, comme on sait, représente une des conquêtes les plus précieuses de l’huma­nité et ne peut être séparée du bien de la liberté humaine comme telle », Kraus a fait remarquer que : « Bien qu’à pré­sent le droit d’être homme n’ait pas la moindre chose à voir avec la liberté d’opinion, telle que les voleurs de grands che­mins du progrès la propagent, et que l’on puisse très bien se représenter la plus complète disposition des biens de la vie sans une presse quotidienne, le peuple se voit inculquer si profondément, à coup d’éditoriaux, le lien indissoluble de tout ce que l’homme est en droit d’exiger de la vie avec un journalisme non censuré que l’on pourrait imaginer plus facilement des mécontents dans une époque sans presse que dans une époque sans pain. 9 » La force de la presse est, aux yeux de Kraus, de réussir à perpétrer ses crimes quotidiens contre les valeurs humaines les plus fondamentales à l’abri de la solidarité intrinsèque qu’elle a réussi à établir une fois pour toutes entre sa propre cause et celle de l’humanité, en tant que telle. La presse est toute-puissante, parce qu’elle dispose, plus que n’importe quel autre pouvoir, des moyens de se rendre indispensable aux yeux de l’opinion et est parvenue à rendre littéralement impensable un monde sans la presse.

Lorsque Kraus a eu à subir les attaques de gens qui l’accu­saient ouvertement d’avoir voulu précisément ce que le national-socialisme était en train de réaliser, à savoir l’anéan­tissement de la « journaille » (un terme qui, comme il l’a rap­pelé à cette occasion, n’avait pas été inventé par lui, mais par un collaborateur occasionnel de la Neue Freie Presse), il a répondu en disant que : « Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a produit le national-socia­lisme. En apparence seulement, comme réaction, en vérité comme accomplissement. 10 » Le soupçon injurieux qu’il a dû affronter, d’avoir enfin obtenu ce qu’il voulait et deman­dait, et d’avoir remporté en quelque sorte une victoire per­sonnelle, ne l’a pas amené à changer quoi que ce soit à sa position, qui était que, si la presse avait été dûment empê­chée de nuire en temps utile, le monde « n’aurait à se repen­tir d’aucune guerre et à avoir peur d’aucun Hitler » 11. Je ne crois pas que l’on puisse comprendre le caractère absolument définitif et radical du verdict de Kraus sur la presse si l’on oublie à quel point elle s’était déshonorée et disqualifiée, à ses yeux, par son attitude au cours de la Première Guerre mondiale. Il a assumé, sur ce point, le rôle du juge pour lequel la cause a été entendue et jugée une fois pour toutes. Et personne ne peut contester qu’étant donné la position héroïque et presque complètement solitaire qu’il avait défen­due lui-même à l’époque, il en avait jusqu’à un certain point le droit. Que la presse, à commencer par celle que l’on dit « libre », soit capable des pires infamies, Kraus ne l’a pas inventé et n’a pas eu besoin de le faire. Elle lui avait fourni toutes les raisons de le penser et de le dire.

Kraus était de ces hommes pour qui même les meilleures idées et les meilleures causes peuvent être discréditées par le genre d’individus qui les défendent ; et il ne concevait mani­festement pas que le journalisme puisse servir une cause quelconque sans la rendre immédiatement plus ou moins suspecte : « Celui dont c’est le métier d’avertir contre les dangers que fait courir à la civilisation universelle et au bien des nations l’évolution de la presse d’opinion mercantile, celui qui lutte pour la sauvegarde de toutes les forces conser­vatrices devant l’invasion d’une horde sans tradition, celui qui préfère même l’État policier - pas seulement au sens esthétique — à l’établissement d’un pouvoir arbitraire par la grâce de la journaille, celui qui reconnaît carrément que, dans tous les domaines du débat public, il a pris ne serait-ce que par ressentiment le parti des médiocres contre les plus médiocres, voire qu’il a abandonné la bonne cause parce que ceux qui la défendaient le dégoûtaient : celui-là peut espérer qu’on ne suspectera pas une profession de foi surprenante pour plus d’un, mais qu’on y verra la simple expression d’une conviction.12 »

Au nombre des professions de foi les plus surprenantes pour la mentalité de notre époque figure précisément la conviction inébranlable de Kraus que la défense du journa­lisme est une affaire qui doit être dissociée complètement de la défense de l’esprit et de la culture : « La vie de l’esprit n’est pas ce qui m’intéresse ici - je m’en occupe déjà moi-même ! Mais ce dont il s’agit est que la base de la vie soit assurée, laquelle ne me semble en aucune façon dénaturée par une atteinte à la liberté de la presse. Pas même par la réduction des titres, le fait de porter la main sur le nerf vital de la tyran­nie de l’opinion, de réfréner les parasites du cerveau. 13 » Kraus soutient que la véritable action en faveur de la vie et de l’esprit serait une « audace culturellement réfléchie » qui ose­rait tenter ce qui n’a jamais été fait : s’en prendre directement à ce que seule une habitude invétérée nous contraint encore à défendre et à une fatalité qui a réussi le tour de force de se faire passer pour une des conditions essentielles de la liberté.

À ses yeux, le pouvoir exorbitant de la presse d’aujourd’hui est bien autre chose qu’un simple phénomène socio-culturel. Le journalisme est devenu en quelque sorte une puissance métaphysique devant laquelle tous les pouvoirs temporels

ont également capitulé : « Je partage l’opinion progressiste que ce genre de chose n’a été possible jusqu’ici ni dans l’Au­triche libérale ni dans l’Autriche absolutiste : la détermina­tion qui, sans scrupules démocratiques, rompt la loi d’inertie et montre vis-à-vis de la fatalité qu’il y a tout de même, ma foi, quelque chose à faire. Je n’entre pas, il s’en faut de beaucoup, avec cette observation dans le champ de la politique, mais au contraire dans celui de la logique. 14 »

Kraus n’aurait évidemment pas été un satiriste s’il n’avait pas cru à la positivité et aux vertus du ressentiment. N’a-t-il pas cependant, sur le problème de la presse, été aveuglé par le ressentiment et n’a-t-il pas surestimé nettement l’impor­tance du phénomène et du pouvoir journalistiques ? Je n’en suis pas tellement convaincu, pour ma part. Bien avant que les sociologues de la culture ou peut-être plus exactement, en l’occurrence, de l’inculture ne le découvrent, Kraus avait déjà très bien compris que les véritables faits et les véritables événements sont constitués aujourd’hui par les représenta­tions que l’on en construit et les récits que l’on en donne : « La presse est-elle un messager ? Non : l’événement. Un dis­cours ? Non : la vie. Elle ne formule pas seulement la pré­tention que les véritables événements sont les nouvelles qu’elle donne des événements, elle produit également cette identité inquiétante qui fait naître à chaque fois l’apparence que les actes sont d’abord rapportés, avant d’être effectués, souvent aussi la possibilité de ces choses et, en tout cas, la situation dans laquelle les correspondants de guerre n’ont assurément pas le droit de regarder, mais les guerriers deviennent des correspondants de guerre. En ce sens-là, je laisse volontiers répéter après moi que j’ai, toute ma vie, sur­estimé la presse. Elle n’est pas un domestique - comment un domestique pourrait-il effectivement réclamer et obtenir autant ? -, elle est l’événement. À nouveau, la taille de l’ins­trument a dépassé la nôtre. Nous avons mis l’homme qui doit annoncer l’incendie et qui devrait sans doute jouer le rôle le plus subalterne dans l’Etat au-dessus du monde, au-dessus du feu et au-dessus de la maison, au-dessus du fait et au-dessus de notre imagination. 15 »

Il n’y a probablement pas de symbole plus parfait du monde « moderne », en un sens qui, pour Kraus, n’a depuis longtemps rien à voir avec ce qu’on appelle traditionnelle­ment les temps modernes, et en même temps de ce qu’il a combattu avec acharnement tout au long de sa vie, que la performance tout à fait digne d’admiration dont le récit ins­pire le dernier monologue du « Râleur » dans Les Derniers Jours de l’humanité (acte V, scène 54).

Le Râleur (lisant) : Désirant établir le temps exact nécessaire pour qu’un arbre qui se dresse dans la forêt se transforme en journal, le patron d’une papeterie dans le Harz a eu l’idée de procéder à une expérience fort intéressante. À 7 heures 35 minutes, il fit abattre trois arbres dans le bois voisin et, après écorçage, les fit transporter à l’usine de pâte à papier. La transformation des trois troncs d’arbre en cellulose de bois liquide fut si rapide que dès 9 heures 39, le premier rouleau de papier d’impression sortit de la machine. Ce rouleau fut emmené immédiatement en automobile à l’imprimerie d’un journal à quatre kilomètres de là, et dès 11 heures du matin, le journal se vendait dans la rue. Il n’a donc fallu que trois heures et vingt-cinq minutes pour permettre au public de lire les dernières nouvelles sur un matériau provenant des arbres sur les branches desquels, le matin même, les oiseaux gazouillaient encore.l6

Kraus estimait que l’« on ne peut se faire encore aujour­d’hui une idée des ravages causés par la découverte de l’imprimerie » 17. D’une civilisation capable de transformer aussi rapidement un arbre en journal et, qui plus est, de s’en glorifier, on peut sans doute s’attendre à bien d’autres choses aussi insensées et impensables les unes que les autres. « Les choses, constate Kraus, ont pris une tournure sans exemple dans aucune des périodes historiquement connues.l8 » Nous n’avons plus aucun point de comparaison pour essayer de savoir où nous allons.

Bien qu’il n’ait sans doute pas encore connu le pire en matière de toute puissance et de malfaisance de la presse, il n’est pas certain que les attaques de Kraus contre le journa­lisme puissent être réellement comprises aujourd’hui, parce que la capacité de résistance de notre époque à l’inimagi­nable et à l’indicible quotidiens s’est peut-être, comme il le craignait, encore amoindrie entre-temps. On peut espérer, cependant, au moins que les défenseurs de la nature odieuse­ment maltraitée par les conquêtes de la civilisation consenti­ront un jour à reconnaître à quel point ce « réactionnaire » était, en réalité, sur ce point-là comme sur tant d’autres, en avance sur son temps.

Jacques Bouveresse

Source éditeur

Notes

I. Karl Kraus, Untergang der Welt durch schwarze Magie, Paperback-Aus-gabe, in 10 Bändenn, Kosel-Verlag, Munich, 1974, vol. 7, p. 72.

%. Ibid.

3. Ibid., p. 71-72.

4. Ibid., p. 163.

5. DieFackel, 834, mai 1930, p. 3.

6. Ibid., p. 2.

7.  « Aphorismes », traduit de l’allemand par G. Goblot et M. Rubel, in « Karl Kraus », Cahiers de l’Herne, n° 28,1975, p. 24.

8. Beim Wortgenommen, Paperback-Ausgabe, vol. 3, p. 443.

9.  Weltgericht, Paperback-Ausgabe, vol. 10, p. 86.

10. Die dritte Walpurgimacht, Paperback-Ausgabe, vol. I, p. 280.

II. Ibid., p. 218.

ii. « Morale et criminalité », traduit de l’allemand par E. Kaufliolz, Cahiers de l’Herne, ibid., p. 28-29.

13. Die dritte Walpurgisnacht, p 217.

14. Ibid., p. 218.

iy. Weltgericht, ibid, p. 13.

16. Traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson & Henri Christophe, édition à paraître, Agone 2004.

17. « Aphorismes », ibid., p. 25.

18. Ibid.

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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 15:48

Le premier mouvement, devant un recueil d’aphorismes, est de le lire au hasard, à la recherche du meilleur, à l’exclusion du reste; le lecteur s’érigeant en juge plus avisé que l’auteur, qui, pour constituer son recueil, avait une raison, ainsi négligée. Contre pareille méthode de lecture, nous voudrions mettre en garde avec instance.

Car il y a deux sortes de recueils d’aphorismes : les vrais, et les faux. Les vrais, comme les Sudelbucher de Lichtenberg, où l’auteur consigne au jour le jour les idées qui lui viennent, sur le monde ou sur un mot; et qui peuvent être lus comme ils se sont élaborés, par touches impressionnistes. Les faux, que l’auteur compose après coup : en choisissant dans ses écrits antérieurs les mots, les propositions ou les pages qui expriment au mieux sa pensée, comme elle s’articule en un système.

Kraus a procédé ainsi pour ses trois recueils d’aphorismes : Dits et contredits, 1909; Pro domo et mundo, 1912; la Nuit venue, 1918. A ce qui lui paraissait avéré, le plus pertinent, dans la Fackel, son journal au sens propre du terme - sa réaction au quotidien -, il a ajouté les pensées provoquées par cet examen de « recueillement » : retour sur soi. Et dans cette réflexion, pour que l’anecdotique, occasionnel, n’occulte pas, par sa présence matérielle, l’historique, efficient, qu’il poursui­vait en esprit, Kraus éliminait du texte, général, la référence au prétexte, particulier, tout au plus signalé désormais, pour un éventuel et inutile aide-mémoire, par des initiales qui sont le particulier confondu à sa généralité. Le livre n’est alors pas un recueil, disparate, mais un traité, homogène, selon le modèle mathématique : où le lecteur se condamne à ne rien comprendre s’il veut parcourir le discours à son gré et non pas au gré de l’auteur; s’il saute une pro­position, fût-elle apparemment la plus insignifiante, qui est là, en tout cas, comme un tissu interstitiel : permettant au corps de l’ouvrage son organisation.

Dits et contredits, le titre déjà indique une perspective double : Kraus expose sa vue du monde - description satirique - et sa vision du monde - réflexion éthique -, leur écart circonscrivant l’aphorisme : le champ du trait d’esprit; où l’inventaire du présent, facticité dérisoire, aberrante ou pervertie, par la réaction de l’esprit, provoqué et provocant, conduit à l’invention d’une représentation « spirituelle », car elle est œuvre, à nouveau, d’une actualité sensée.

Kraus élabore ici, sans répit, le projet existentiel de l’écrivain : exprimer par des mots qui sont devenus propres - siens dans l’opération de sa réflexion sur eux - sa subjectivité, pour être, autant que possible, objectivé en réalité : dans une topologie rigoureuse, car elle est conforme, désormais, à une référence constante, qui va de soi.

Peu importe, ainsi, d’être d’accord avec Kraus ; vœu illusoire puisqu’il suppose, pour s’accomplir, qu’existeraient deux sub­jectivités absolument identiques. Il importe, au contraire, de ne pas être d’accord avec Kraus, car il se pourrait alors qu’on l’ait compris et, par contrecoup, qu’on soit parvenu à se comprendre également.

Cette subjectivité, exacerbée par son refus systématique de conciliation - avec autrui ou avec soi comme avec une idée reçue -, délimite en effet, quand on entreprend d’en saisir la raison, par son écart, la subjectivité de la propre raison. Kraus est ce miroir de l’art, qui reflète l’auteur mais éclaire le lecteur, en rapport au monde.

Le monde, Kraus l’aborde par les deux modes humains qui le vivent antagonistement, l’homme et la femme. L’homme, paraître dominateur, esprit par défaut de corps ; la femme, être dominé, corps en dépit d’esprit, qui, dans son désarroi, cherche à se travestir en la négation de son identité - l’homme - et, par cette déroute existentielle où le droit à une différence irréductible est confondu à une égalité indifférente, s’aliène sans recours.

Cette conception de l’être humain, créativement accompli -en erotique — dans la femme et l’enfant, fonctionnellement dégradé - en sexualité - dans l’homme, rejoint singulièrement la vision de Groddeck, qui permet aussi de comprendre la position ambiguë de Kraus vis-à-vis de la psychanalyse, dont il partage, jusqu’aux termes, nombre d’idées, tout en lui étant, ici avec mesure encore, hostile.

Si Kraus attaque Freud au lieu de le soutenir, c’est qu’il décèle dans le propos psychanalytique une volonté, philistine, de positivisme : de réduction de l’esprit à une matière. Il condamne la tactique des Lumières, bourgeoises au départ, petites-bourgeoises à l’arrivée : la mise en question d’une norme pour y mieux retourner. Car la psychanalyse peut se définir comme un projet de résolution, par sa compréhension, de l’anormal, dont le génie en particulier, dans la norme, acceptée dans la mesure où, quelle qu’elle soit, elle répond toujours à la même question : de point de vue.

C’est aussi pourquoi Kraus admire Weininger, bien que tout l’en sépare : le racisme, qui cherche un fondement biologique et, par la voie de la misogynie, rejoint l’antisémitisme, formulé par la fantasmatique de l’idéal aryen; reconnaissant, dans Ges-chlecht und Cbarakter, précisément la « pathologie » du génie, entreprise de négation de soi. Car Weininger était tout ce qu’il abhorrait : sémite, « féminoïde » et non pas viril ; un contredit incarné, poussé à l’extrême de sa déchirure : le suicide.

Weininger permet aussi à Kraus, par simple opposé, de définir son propre système, qui affirme l’essentielle bisexualité de l’être humain; toute répartition antagoniste des rôles, mas­culin et féminin, étant une fiction - idéologie et non pas biologie -, dont le corps découvre la vanité dans l’érotisme, abolition des bipartitions par jeu avec les données de la sexua­lité, naturellement morale, au contraire de la morale, par son artifice, obscène.

L’organisation du monde actuellement énoncée, factuelle-ment dénoncée, Kraus passe à son instrument d’(im)pression : la presse, qui, pour lui, est le véritable péché originel contre l’esprit. Car, sous une prétention, libérale, d’information, elle est projet, totalitaire de conformation : d’anéantissement des différants que sont les êtres.

Comme Kraus le constatera dans son dernier texte, la Dritte Walpurgisnacht, la presse est contre-sens de l’esprit : anti-verbe. Ainsi, elle a effectivement rendu possible le triomphe du sys­tème politique où s’accomplit la destruction de l’esprit, le nazisme, qui n’est que la mise en acte de ce qui, dans un journal, est mis en page : la perversion de l’instrument dont l’être dispose pour se créer, le verbe, jour après jour, au mépris de la rigueur qu’il suppose à bon escient, abusé en tout sens, jusqu’à ce qu’il ait perdu son sens.

Ce qui découvre la portée existentielle de la Fackel : non pas journal mais anti-journal, très vite écrit par Kraus unique­ment, en témoignage, contre la futilité de l’information, pour la nécessité de la formulation, vitale, car elle seule conduit au sens qu’implique l’individu, autrement perdu.

Profession constamment reprise d’une voix, la Fackel est, dans son propos, prophétique : non seulement parce que s’avèrent toujours plus ses textes à mesure que s’en éloignent les prétextes, mais aussi, et surtout, parce que son projet est celui-là même des grands prophètes de l’Ancien Testament. Ici comme là, les remontrances, répétées en désespoir de cause, s’élèvent contre la démission morale de l’individu en collectivité immorale où, par inconscience, il accepte l’aliénation de son entité; elles s’opposent au laisser-aller, à mort, du verbe, qui constitue toute la raison de l’être : sa création, ou culture.

La perversion du verbe dans le quotidien, où il s’abîme, en circonscrit le rôle dans son champ intrinsèque : la littérature, où l’aphorisme apparaît comme un accomplissement. Car le mot y est réduit à sa plus simple et plus complexe expression : débarrassé des redondances qui occultent sa fonction initiale de réflexion d’un style de vie.

Dans l’aphorisme, au contraire de ce qui se passe dans le journalisme, le mot ne saurait être compris immédiatement; il exige du lecteur pour être appréhendé, comme de l’auteur pour être formulé, une même discipline de l’esprit : la méditation dans ce qui le constitue, soi. L’aphorisme est une maïeutique : la provocation d’un esprit par un autre.

Dessein de formation de soi, ce recueil, comme retour sur soi, se conclut, naturellement, par un retour à l’enfance, dont l’univers, imaginaire, détermine l’être dans son mode réel : fonde les objets de la subjectivité.

Dans ce livre, où convergent les directions passées et futures de son oeuvre, Kraus a réponse à tout, dans la mesure où il est sensible et réagissant à tout, refusant le compromis : ce consensus d’opinion auquel tend précisément le journaliste, qui se satisfait dans l’accord avec autrui ou dans la certitude de l’avoir concilié : aliéné en soi.

Car en rapportant ses dits et ses contredits, Kraus définit exclusivement la dialectique de la création : où vivre implique un être autre; penser, un savoir autre; écrire, un dire autre; la vie, restituée à sa raison, étant remise en question : indéfinie.

Par sa remise en question, Kraus s’est actualisé essentielle­ment, comme la vie, dans son verbe; et c’est pourquoi il est vain, autant qu’erroné, de vouloir distinguer ici le bon du mauvais pour ne s’attacher qu’au meilleur, alors insignifiant : artificiel, comme une qualité non référée au défaut qu’elle reprend.

Dits et contredits, comme une personne vivante, est à prendre ou à laisser : effectivement un tout, ou un rien; non pas un ensemble de « mots » divers mais, dans son ensemble, un « trait » unique : un manuel pour l’application de l’esprit où, par son exercice, il se met en jeu; autrement dit, pleinement à l’œuvre.

Roger Lewinter.

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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 09:11

Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Kraus, le point d’orgue de son activité de journaliste et de polémiste, qui a commencé en 1899 avec la création de Die Fackel, journal dont la mission est déjà annoncée par son titre qui peut se traduire par « Le Flambeau ». Eclaireur et sentinelle, Kraus a été animé par la volonté de combattre l’obscurantisme et d’attirer l’attention sur les démissions de l’esprit, les manquements à la raison et les agressions contre la nature. Possédé par sa mission et persuadé de son devoir d’intransigeance, il a rédigé seul Die Fackel à partir de 1911. Les numéros pouvaient être d’importance très inégale, allant de quelques feuillets à plus de cent pages. Rien de plus contraire à l’exigence de vérité, selon Kraus, que de sortir un journal ayant toujours le même nombre de pages alors que l’intérêt de l’actualité fluctue. Avant même toute considéra­tion sur la façon dont est traitée l’information, la régularité du volume est déjà pour lui le signe d’un mensonge et d’un danger car, bridant toute hiérarchie, la presse met ainsi les informations au même niveau sans pouvoir toujours en sou­ligner aucune à sa juste valeur, gonflant ou réduisant l’im­portance d’un événement en raison des seules nécessités d’un calibrage figé : selon la saison, autant de place peut être accordée à l’invasion d’un pays ou aux dérapages policiers qu’aux mariages princiers ou aux frasques d’une femme d’avocat, le tout entrecoupé de publicités — subsides dont se passait Die Fackel, qui ne vivait que des recettes des ventes et des abonnements. Aussi longtemps qu’il a paru, ce journal a bénéficié d’un lectorat qui pouvait lui aussi fluctuer, allant de 9.000 à 38.000 lecteurs selon les numéros. Kraus ne se souciait pas de fidéliser ses lecteurs en les caressant dans le sens du poil. Il s’en prend même parfois directement à eux quand ils l’agacent et veulent l’enfermer dans un rôle comme celui du trublion patenté qui doit avoir une idée sur tout et le faire savoir publiquement. C’est ainsi qu’il déclare au début de Troisième nuit de Walpurgis : « Certains [lecteurs] sont si impétueux que je recule davantage devant eux que devant le danger ; ils prennent en effet d’assaut une librairie avant de partir à regret en insinuant que "c’est sans doute par peur qu’on ne paraît pas". Bien deviné dans la mesure où la conscience de se présenter dans ces moments-là devant de tels partisans est aussi un facteur de blocage. » À l’obligation d’écrire, Kraus a substitué, pendant les premiers mois de l’année 1933, celle de prendre la mesure de la catastrophe. Comme un acteur de théâtre qui fait de son silence un soutien de la réponse à venir.

«Je reste coi;

et ne dis pas pourquoi.

Et il y a du silence, alors que la terre craquait.

Aucune parole qui touchait; [...]

ensuite c’était indifférent.

La parole s’endormait lorsque ce monde s’éveillait »,

fait-il paraître dans le bref numéro qui précède Troisième nuit de Walpurgis, dont le texte était destiné au départ à faire tout un numéro de Die Fackel. Il ne l’a été que partiellement - numéros 890-905, fin juillet 1934 -, Kraus ayant renoncé au dernier moment à tout publier pour ne pas mettre ses amis en danger. Car le danger qui menace tous les opposants en cette année 1933 est plus grave que jamais. Et aussi éton­nant que cela puisse paraître, Kraus semble être l’un des rares à s’en apercevoir si tôt et avec autant de clairvoyance, ne por­tant pas un jugement simplement politique mais fournissant, à partir d’une critique de la langue, une analyse de ce phénomène qu’il appelle l’« Événement ».

Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomina­tion de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait : non pas pressenti ou anticipé, car ce n’est pas le livre d’un voyant mais celui de quelqu’un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s’ap­puie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n’avait pas de sources d’information secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio (« Souvent il suf­fit d’écouter la radio quand on recherche la vérité »), opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d’ailleurs expressément ses sources d’informations : XArbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et - modérément, comme il le dit - Mein Kampf (cai qui sait lire n’a pas besoin d’en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit). Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des pré­paratifs de guerre de l’Allemagne nazie, de ses visées expan­sionnistes, de l’antisémitisme affiché et brutal, de la struc­ture préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de « se commettre » avec des Juifs, de la « détention préventive » comme incar­cération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l’écart. Si Kraus est prophétique, c’est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme — dont il ne verra pourtant jamais toute l’hor­reur puisqu’il est mort en 1936, deux ans avant l’AnschluE, dont il honnissait l’idée : « C’est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l’éclairage électrique et même de tous les expé­dients de la radiotechnique, on renoue avec l’état primitif et où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. » Ou ceci : « Simultanéité d’électro-technique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n’existe plus ! »

Comment prétendre alors qu’on ne savait pas, qu’il était impossible de savoir? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien »... La seule explication pour Kraus est qu’on ne voulait pas savoir, qu’on se refusait à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres parfois au vu et su de tous : « Les rites très stricts de la préventive [...] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire. » Ne pas admettre les choses tant qu’elles ne nous touchent pas personnellement. C’est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu’il n’a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu’on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu’il n’a jamais été importuné par les nazis et que c’est leur faire un bien mauvais procès d’intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.

Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l’écart qu’elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge ; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation. Loin d’être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s’appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d’après la Première Guerre mon­diale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s’insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience : « Les Allemands ne se rendent-ils pas compte — car les autres s’en rendent compte — non seulement qu’au­cune nation ne se réfère aussi souvent qu’elle au fait qu’elle en est une mais que le reste du monde n’emploie pas aussi souvent en une année le terme de "sang" que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? » Ou ceci : « Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d’une mère de voir juste ? » Ou à propos de Hitler : « L’observateur ne ressent-il pas des brû­lures d’estomac quand notre homme apparaît en public, affable et surtout débordant d’amour pour les enfants ? » Et ceci encore : « Que cela ait un effet encourageant plutôt que déprimant, voilà ce qui est phénoménal. »

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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 11:59

Le troisième tome de mon entreprise prend un peu plus de temps que prévu. A cela de multiples raisons. Je ne suis pas sûr en définitive, que l’une de celles-ci soit plus à prendre en compte qu’une autre. Une chose est certaine, l’ambiance absolument oppressante et trouble de cette partie du récit n’est pas sans effets sur mon psychisme. Ceci étant dit, je pense tout de même que j’arriverai à récupérer cet étrange « temps perdu ».

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