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24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 12:42
Bon, il semble que je sois si bavard que l’intendance d’overbl** s’est sentie obligée de me dire que ma page ENTRETIENS contenait déjà trop de caractères. J’ouvre donc une seconde page intitulée comme il se doit ENTRETIENS 2. Cet échange avec Joël Dubos s’est déroulée à Blois, durant les Rendez-Vous de l’Histoire, il y a deux semaines. J’y parle de Fritz Haber, beaucoup, et un petit peu, dans la dernière question, de mes autres projets avec mes amis Daniel Casanave, Ambre et Guillaume Guerse.
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21 octobre 2008 2 21 /10 /octobre /2008 14:31

En cette période, allez savoir pourquoi, je réponds à de nombreuses interviews, qui toutes presque se transforment en véritables entretiens. La dernière en date est publiée sur un site absolument inatendu, puisqu’il s’agit du site ActuSF, un site qui consacre la plupart de ses pages à l’actualité de la science-fiction. On y parle un peu de bande dessinée, mais pas vraiment de bande dessinée historique, je me demande encore comment et pourquoi ce site m’a fait une si large place. Comme mon petit lectorat n’aura peut-être pas l’idée de se perdre dans ce vaste ActuaSF, je place ici le lien de l’interview, et ouvre une nouvelle page qui reprend les interviews les plus approfondies que j’ai pu donner autour de mon travail tournant sur Fritz Haber. 
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 14:34

On parlera de mon travail et on se penchera plus spécifiquement de la mise en forme narrative de l’époque propre à Fritz Haber au sein de mes bandes dessinées dans un colloque organisé par le collectif Textyles, événement annuel qui aura pour thème cette année « La bande dessinée francophone belge contemporaine ». Cela se tiendra à L’Université Libre de Bruxelles (ULB) et en voici le programme

C’est Hubert Roland, germaniste, professeur de littérature allemande à l’université de Louvain-La-Neuve et chercheur au Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS), spécialiste de l’Allemagne expressionniste et de la réception de l’Allemagne au sein des lettres belges qui se penchera sur l’humble travail qui remplit mes jours depuis maintenant près de quatre ans. Ce sera intéressant, sans aucun doute délicieusement pointu, et peut-être pas trop sévère, va savoir…

Outre ma pomme, on parlera également à ce colloque des travaux de Dominique Goblet, de Pinelli, de Stassen et du Fremok. Que ceux qui apprécient ce genre de choses y courent, je me demande si ce n’est pas la première fois que la Belgique connaît un colloque se penchant sur la bande dessinée… 

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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 15:45

Allez ! Hop ! c’est parti ! Le travail du troisième tome de Fritz Haber est lancé, le scénario est presque terminé et la réalisation des planches peut enfin commencer. Rendez-vous dans 22 mois pour le résultat final…

Ah bé oui, 22 mois, c’est fait à la main tout ça, ma bonne dame.


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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 10:07

Surnommé le Bismarck des musées, Wilhelm von Bode (1845-1929) fut le grand directeur d’État des collections d’arts allemandes et l’auteur de nombreux ouvrages qui feront autorité sur la peinture (un gigantesque Rembrandt en 8 volumes) et la sculpture européenne.
Entré en 1872 au service des musées royaux de Berlin en tant qu’assistant. Sous la direction générale de Richard Schöne. il fut promu en 1883 au poste de directeur du département des sculptures chrétiennes tout en restant l’assistant du directeur de la galerie de tableaux. Quelques mois après l’offre qu’il fit à Strasbourg, à l’automne 1890, il succéda à Julius Meyer à la direction de la galerie de tableaux de Berlin, et occupa à partir du 1er décembre 1905 la fonction de directeur général des musées royaux. Il avait assisté et contribué, aux côtés de Julius Meyer, à la poli­tique expansive d’acquisitions. Cette activité l’amena à nouer des contacts, dans toute l’Europe avec des marchands d’art qui jouè­rent aussi un rôle pour Strasbourg.

Proche du peintre d’origine juive Max Libermann, président de l’académie prussienne d’art et qui deviendra lui aussi l’un des 93,
Wilhelm von Bode était un conservateur de musée particulièrement qualifié sur le plan scientifique. Parce qu’il jouissait d’une grande confiance de l’empereur Guillaume II, dont il devint un proche, le « savant Docteur Bode » jouissait d’une large marge de manœuvre et pu aisément remplir de trésors les musées impériaux. Non seu­lement il travailla à l’extension des musées de Berlin, mais il stimula encore l’activité d’un grand nombre de collectionneurs privés, tels que Walter Rathenau ou Leopold Koppel, qui se conduisirent plus tard en véritables mécènes.

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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 14:31

 

Bon, ça se passera au "studio", mais comme le grand hall est joli...


Je copie-colle ici la présentation officielle de ma prochaine "apparition publique", ce jeudi 15 mai à Bruxelles :

Le Service de la Promotion des Lettres et le Rideau de Bruxelles vous invitent à une séance des « Jeudis Lire ».  La Belgique, terre de bande dessinée… Cette image d'Epinal est-elle encore d’actualité ? Sans aucun doute même si la suprématie belge doit aujourd'hui composer avec une véritable explosion de publications arrivées des quatre coins du monde, brassant le meilleur comme le pire. David Vandermeulen est du côté du meilleur : la biographie (deux tomes déjà parus), servie par un dessin magnifique, qu'il offre de Fritz Haber, Juif allemand très ambitieux, chimiste lauréat du prix Nobel en 1918 et inventeur du tristement célèbre Zyklon B, offre le tableau de cette époque des « conceptions du monde » qui allait plonger l'Europe dans la guerre et la fureur. Il sera accompagné par Jan Baetens, récemment couronné par le Prix triennal de poésie de la Communauté française, qui proclame poétiquement son amour de la bande dessinée et par Thierry Groensteen qui nous donnera ses clés pour comprendre le 9e art.

Présenté par
Laurent Moosen

Le jeudi 15 mai 2008
de 12h30 à 13h30
Palais des Beaux-Arts (Studio)
Rue Ravenstein 23
1000 Bruxelles

Entrée gratuite
Informations : 02 413 23 21 ou michelle.dahmouche@cfwb.be

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 09:40
Valéry a dit ceci dans ses Cahiers : « Mon travail d’écrivain consiste uniquement à mettre en œuvre (à la lettre) des notes, des fragments écrits à propos de tout, et à toute époque de mon histoire. Pour moi traiter un sujet, c’est amener des morceaux existants à se grouper dans le sujet choisi bien plus tard ou imposé ».  Jamais, je pense, je ne suis tombé sur une phrase qui m’a autant impressionné par sa familiarité, et si je ne l’avais moi-même jamais découverte, il est probable que j’aurais pu l’écrire à mon tour, avec certes, une moins bonne tenue de style. Comme je le disais récemment dans un entretien : Mon travail de création est un travail absolument intime et qui me demande d’être constamment autour de mes livres. Ce qui a pour particularité que mon travail n’a rien de personnel, ce ne sont que des choses détournées de livres et un assemblage d’idées que je puise et que je recompose. Tout vient du détournement, et tout mon travail pourrait se résumer à ce mot. Fritz Haber est un détournement de tous les livres historiques sur ce sujet. Et d’un point de vue graphique, il fonctionne sur le même mode. C’est à dire que pour réaliser une case de Fritz Haber, près de 7 à 15 photographies différentes, issues de supports différents, sont utilisées pour être remontées en une image originale, et c’est de cette image artificielle que naîtra mon aquarelle, après que je me sois appliqué à la retranscrire sur papier. Tout cela, curieusement, produit quelque chose de très intime et personnel, un rapport étrange qui rappelle celui qui liait Pascal à son Mémorial, peut-être.
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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 10:54

 

L’Appel aux Européens circula durant la fin de 1914 mais il fallut attendre 1917 pour qu’il soit réellement publié, au sein d’un ouvrage de Nicolai titré Die Biologie des Krieges. Il faut savoir que toutes les publications allemandes sorties durant le conflit étaient strictement corsetées par la censure officielle. Seuls peut-être réussirent à voir le jour certains articles parus dans la revue expressionniste "Die Aktion", l’une des rares revues d’opposition, cela surtout grâce à l’habile stratégie de son rédacteur en chef Franz Pfemfert. On a du mal aujourd’hui à saisir le courage qu’il fallut à Nicolai pour oser publier ce texte, et l’on ne mesure plus très bien – d’ailleurs, qui s’en souvient ! - des difficultés que ce genre d’entreprise entraînaient. A peine le livre de Nicolai fut-il imprimé en Allemagne que la police mit la main sur les stocks et arrêta l’imprimeur. Malgré cela, l’opération ne pu empêcher à plusieurs exemplaires du manuscrit d’être mis en circulation. Ce fut l’opposant Leonhard Frank, un poète expressionniste qui traversa à ses risques et périls la frontière Suisse, qui offrit  le manuscrit aux éditions zurichoises neutres Orell Füssli, ce qui facilita quelque peu la diffusion du texte. Dans son édition suisse, Die Biologie des Krieges fit immédiatement sensation, et la première édition fut épuisée avant même que Nicolai ne put en recevoir un exemplaire. Dans les salons antimilitaristes d’Europe, le livre fit un tabac et très vite se succédèrent les traductions danoises, suédoises et anglaises. Le grand pacifiste français Romain Rolland, à l’époque en exil en Suisse, avait surnommé Nicolai "Le Grand Européen", c’est d’ailleurs lui qui rédigea la préface de la seconde édition.
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22 avril 2008 2 22 /04 /avril /2008 10:09

Si je parle beaucoup des signataires du Manifeste des 93, c'est parce que ce texte fit énormément de bruit durant la fin de l'année 1914 et toute l'année 1915. Mais l'histoire a oublié la réponse qui fut donnée à cet énorme élan patriotique. Georg Friedrich Nicolai, professeur de médecine à la Charité de Berlin et pacifiste intransigeant rédigea, avec Einstein et Foerster un contre manifeste baptisé « L'appel aux Européens » (« Aufruf an die Europäer ») qui fut accueilli non sans la plus grande circonspection par les intellectuels allemands, si bien qu'il cessa de circuler au bout de quelques jours. L'Appel aux Européens portera en tout quatre signatures : celles de Nicolai, de Friedrich Wilhelm Foerster, professeur de pédagogie à l'Université de Munich, d'Otto Buek, éditeur de Kant, disciple de Hermann Cohen et Paul Natorp et enfin celle d'Einstein, dont ce texte constitue la première prise de position publique. [1]


Aufruf an die Europäer


Alors que la technique et les échanges nous incitent, de toute évidence, à reconnaître de facto les relations internationales et nous conduisent à une civilisation mondiale universelle, jamais une guerre n'a, comme celle que nous vivons, détruit la communauté culturelle née de la collaboration [des nations]. Peut-être ne nous en rendons-nous compte aussi nettement que parce que les liens dont nous déplorons vivement la rupture étaient précisément si nombreux.
Même si cet état de choses ne doit pas nous surprendre, ceux qui tiennent un tant soit peu à cette culture mondiale commune sont doublement obligés de lutter pour le maintien de ces principes. Or ceux chez qui on devrait pouvoir supposer un tel souci - c'est-à-dire d'abord les savants et les artistes - ont jusqu'à présent prononcé presque exclusivement des paroles laissant croire que l'interruption des relations [internationales] a fait cesser jusqu'au désir qu'elles se poursuivent ; ils ont prononcé des paroles de guerre, presque aucun d'entre eux n'a parlé pour la paix.
Aucune passion nationale n'excuse un tel état d'esprit, indigne de ce que le monde entier a toujours compris sous le terme de civilisation, et il serait funeste qu'il devînt l'idéologie commune des clercs.
Cela serait un malheur non seulement pour la civilisation, mais aussi - nous en sommes convaincus - un malheur pour ce qui constitue en dernière instance la cause de tout ce déchaînement de barbarie : à savoir pour l'existence nationale de chacun des États.
Sous l'effet de la technique, le monde a rapetissé, les États de la
grande péninsule européenne paraissent aujourd'hui aussi serrés les uns contre les autres que l'étaient autrefois les villes de chacune des petites péninsules méditerranéennes, et l'Europe - on pourrait presque dire : le monde - par la diversité de ses relations, représente déjà une unité, ayant pour fondement les besoins et les modes de vie de chacun [des peuples].
Aussi serait-ce le devoir de tout Européen cultivé et de bonne volonté au moins de tenter d'empêcher que l'Europe, en raison de son manque d'organisation interne, ne connaisse le même sort tragique que la Grèce autrefois. Ou faut-il que l'Europe, elle aussi, s'épuise peu à peu et périsse dans des guerres fratricides ?
Car la guerre qui fait rage aujourd'hui ne fera sans doute pas de vainqueur, elle ne laissera vraisemblablement que des vaincus. Aussi semble-t-il non seulement bon, mais absolument nécessaire que les clercs de tous les États mettent leur poids dans la balance afin que, quelle que soit l'issue, encore incertaine, de cette guerre, les conditions de la paix ne deviennent pas la source de guerres futures ; il faut au contraire exploiter le fait que cette guerre a plongé l'Europe dans l'instabilité et l'incertitude, pour la remodeler et faire d'elle une unité organique. Les conditions techniques et intellectuelles sont réunies pour le faire.
La question de savoir de quelle manière cet ordre européen est possible ne saurait être traitée ici. Nous voulons seulement souligner pour le principe notre profonde conviction que nous vivons une époque où l'Europe doit s'unir si elle veut protéger son territoire, ses habitants et sa civilisation.
Nous croyons que cette volonté d'union est latente chez beaucoup, et nous voulons, en l'exprimant en commun, lui donner toute sa force.
A cette fin, il semble d'abord nécessaire que s'unissent tous ceux que fait vibrer la civilisation européenne, et qui sont donc ceux que Goethe a appelés de « bons Européens », car on ne doit pas abandonner l'espoir que leurs voix unies - même couvertes par le fracas des armes - ne restent pas tout à fait sans écho, surtout si, parmi ces « bons Européens de demain » on trouve tous ceux qui jouissent de respect et d'autorité parmi leurs pairs.
Mais il est nécessaire que les Européens se rassemblent d'abord, et, lorsque - comme nous l'espérons - il se sera trouvé assez d'Européens en Europe, c'est-à-dire assez d'hommes pour qui l'Europe n'est pas seulement une notion de géographie mais une importante affaire de cœur, alors nous essaierons de convoquer une Ligue des Européens. C'est elle qui parlera et qui prendra les décisions.
Nous-mêmes, nous voulons nous contenter d'y inciter et d'y appeler, et nous vous demandons, si vous pensez comme nous et si, comme nous, vous êtes décidés, de donner à la volonté européenne le plus large écho en joignant votre signature à la nôtre.


[1] D'après Albert Einstein, Œuvres vol. 6 - Editions du Seuil/CNRS - 1991.

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 12:02

 

Impressionnante histoire culturelle, politique et littéraire de l’Allemagne au XIXe siècle. Où l’on souligne les jalons que connurent les courants démocrates avant qu’il ne se rallient pratiquement totalement à la realpolitik si chère à Bismarck. Où l’on met également en lumière les différences culturelles et politiques qui ont existées entre les mouvements réalistes français et allemands.


Extrait :

Nous proposons d'interpréter l'histoire culturelle de l'Allemagne entre 1848 et 1890, à la lumière de la notion de réalisme. Celle-ci, en effet, se révèle centrale dans le contexte de l'histoire des idées politiques et philosophiques, de l'histoire de l'art et de la littérature, de celle des institutions d'enseignement ou des intellectuels. L'histoire de la notion de réalisme ouvre, par ailleurs, des perspectives décisives sur l'histoire sociale, puisqu'il apparaît que l'engagement en faveur du réalisme conduira à cette époque à une redéfinition de la conception traditionnelle de la Bildung (culture personnelle, éducation, instruction) et du système culturel des classes moyennes bourgeoises, tandis que le rejet du réalisme ira de pair avec la défense d'une conception idéaliste de la culture, en référence à la tradition goethéenne et humboldtienne. Les positions adoptées face au réalisme sont, finalement, un révélateur permettant de reconstruire le « système culturel » de cette bourgeoisie (Bürgertum) qui se représente elle-même comme le juste milieu de la société contemporaine, entre les élites aristocratiques et les « classes dangereuses ».
Cet essai d'histoire culturelle s'inspire librement du modèle de l'histoire des concepts (Begriffsgeschichte) de Reinhart Koselleck (1923-2006). Dans un texte intitulé « Histoire des concepts et histoire sociale ‘ », celui-ci montre que l'histoire des concepts, qui se fonde sur l'analyse et l'interprétation des textes et des discours, et se conçoit comme une modalité de l'histoire culturelle, se rattache aussi à l'histoire sociale. L'histoire de la notion de réalisme est, ainsi, selon cette approche, indissociable de la notion de bourgeoisie (Bürgertum)2 Les limites chronologiques de notre étude (1848-1890) restreignent, certes, la perspective diachronique généralement adoptée par Koselleck dans ses travaux d'histoire des concepts. Mais toute notion, et celle de réalisme ne fait pas exception à la règle, se définit à une époque donnée en fonction de ses significations antérieures : on est ainsi conduit, pour cerner la tradition allemande du réalisme, à remonter jusqu'au classicisme weimarien.
Au lendemain des mouvements révolutionnaires de 1848, de leur répression en 1849 et de la restauration du néo-absolutisme en Prusse, en Autriche et dans toute la Confédération germanique, l'idéalisme de la période Vormärz (les décennies qui avaient précédé la révolution de mars 1848) est brisé. Mais le comportement de la plupart des acteurs de la période 1850-1871 sera marqué par la mémoire des événements révolutionnaires de 1848-1849. Quoi qu'il en soit, la décennie 1849-1859, pour les libéraux allemands, est une période caractérisée par le marasme : l'appel à un « nouveau réalisme », lancé par Rochau dès 1853, n'est encore qu'une pétition de principe.
Au début des années 1850, un nouveau maître mot finit en effet par s'imposer à tous : celui de réalisme. Dans son essai de 1853, Grundsätze der Realpolitik (Principes de la politique réaliste), le libéral Ludwig August von Rochau s'efforce de reformuler les aspirations des libéraux en tenant compte des leçons de l'automne 1849. Lorsqu'il est appelé à la tête du gouvernement, en 1862, Bismarck apparaît comme un archi-conservateur autoritaire : au fur et à mesure de ses succès militaires (guerre des Duchés en 1864 ; Königgrätz/Sadowa en 1866), beaucoup de libéraux se rallient à sa politique qu'ils considèrent comme la seule chance « réaliste » de faire aboutir l'unité allemande. Cette conversion qui, selon la formule de Hermann Baumgarten, résulte de « l'autocritique du libéralisme », Ludwig Bamberger se fait fort de l'expliquer aux Français dans une série d'articles publiés en février 1867 : il vante « la façon réaliste d'envisager les choses » propre à Bismarck et prédit que c'est lui qui réalisera la révolution allemande manquée en 1848.
Au cours de la période 1870-1890, l'expérience de la guerre franco-allemande, de la victoire de Sedan et de la proclamation du Reich, le spectacle de la « débâcle » française et de la Commune de Paris se surimposent à la mémoire de la révolution de 1848, comme la confirmation, pour beaucoup de contemporains, que l'Allemagne nouvelle a surmonté son idéalisme révolutionnaire et a démontré l'éclatante supériorité de la « voie particulière » (Sonderweg) du réalisme suivie depuis l'arrivée au pouvoir de Bismarck.
La Realpolitik de Bismarck est une représentation que ses partisans nationaux-libéraux ont projetée sur son action. Après la rupture de l'alliance gouvernementale avec les nationaux-libéraux en 1878, qui conduit à l'abandon du « combat pour la culture » (Kulturkampf) et à la définition d'une nouvelle ligne de front politique, antisocialiste cette fois, les libéraux conservateurs se rendent à l'évidence : le pacte scellé avec Bismarck en 1866 au nom du réalisme ne leur a pas permis de peser durablement sur la politique du nouveau Reich. Plus tard, l'expression Realpolitik qualifiera rétrospectivement une période politique qui apparaîtra comme prudemment réaliste (trop prudemment, dit Max Weber, dans sa leçon inaugurale de Fribourg en 1895) par contraste avec le « nouveau réal-idéalisme » pétri de volonté de puissance impérialiste qui caractérise l'époque wilhelminienne.
Mais le débat sur le réalisme en politique ne concerne pas que les libéraux. S'il est vrai que le projet de Karl Marx consiste à dépasser « l'idéalisme » des socialistes de 1848 et à parvenir au réalisme radical de la révolution prolétarienne, on peut dire que le désaccord de Marx et de Lassalle porte sur la différence entre le réalisme radical et la Realpolitik opportuniste.
Ferdinand Lassalle suivait une logique analogue à celle des nationaux-libéraux ralliés à Bismarck : il était prêt à approuver une « révolution venue d'en haut », voire une dictature sociale, et il engagea en 1863 des pourparlers secrets avec Bismarck dans l'espoir d'ouvrir la voie au socialisme d'État. Cette Realpolitik socialiste, Marx la considérait comme illusoire et vouée à l'échec.
Dans le débat de société sur la réforme de l'enseignement secondaire et des formations supérieures, l'opposition entre partisans de l'enseignement classique et défenseurs de l'enseignement moderne (Realbildung), plus scientifique et mieux adapté aux réalités sociales et culturelles contemporaines, accompagne la modernisation de la société et de la culture. Dans ce contexte, real est l'équivalent de « moderne » dans l'usage français. Le système du néohumanisme hérité de l'époque de Goethe et institutionnalisé sous l'égide de Humboldt est bientôt concurrencé par les établissements d'enseignement moderne, tournés vers la formation professionnelle autant que vers la culture générale. Fondée sur la rationalité scientifique et technique, destinée à former l'esprit réaliste de l'ingénieur, du commerçant, des cadres d'entreprise, cette conception de l'éducation moderne (Realbildung) entend renouveler le néohumanisme élitaire de Goethe et de Humboldt.
Les Mémoires de Fritz Mauthner, le philosophe du scepticisme linguistique dont Wittgenstein se démarque dans le Tractatus, révèlent que, pour cette génération, le réalisme politique et le réalisme en art et en littérature ne faisaient qu'un. Quatre expériences formatrices, raconte Mauthner, l'avaient libéré de ce qu'il appelle « la superstition du mot » : l'enseignement du physicien et philosophe positiviste Ernst Mach à l'université de Prague ; la lecture de la Considération inactuelle de Nietzsche sur l'histoire (1874) ; les Études sur Shakespeare d'Otto Ludwig, un des textes fondateurs du réalisme littéraire ; enfin, la démystification des grandes phrases en politique grâce à Bismarck et à sa Realpolitik.
Les institutions de la culture bourgeoise, à commencer par le lycée classique (Gymnasium), sont des bastions de la résistance au réalisme au nom de l'idéalisme de la culture néohumaniste qui tend pourtant à se réduire à de l'académisme. L'homme de lettres ou l'artiste qui ambitionne la reconnaissance des institutions de la Bildung a intérêt à éviter de se définir comme réaliste et à se réclamer plutôt de Goethe, des classiques grecs et de la Renaissance italienne. Mais dans la deuxième moitié du xixe siècle, les valeurs établies de la culture littéraire sont bel et bien menacées par la montée en puissance du journalisme et de l'industrie de la presse. Les droits d'auteur d'un romancier, s'il ne produit pas de best-sellers, ne sauraient être comparés à la rémunération qu'un journal à grande diffusion peut assurer à ses rédacteurs. Le secteur de la presse est alors plus florissant que celui de l'édition de livres et de la librairie. Alors que la presse apparaissait, dans la première moitié du xixe siècle, comme le prolongement naturel de la littérature, la dissociation entre l'écrivain et le journaliste, entre la littérature conçue comme discipline artistique, institution de la Bildung, et la presse en tant qu'industrie et culture de masse, donc de moindre niveau, ne cesse de s'accentuer dans la deuxième moitié du siècle.
La plupart des Kulturkritiker pessimistes flétrissent le nouveau pouvoir de la presse et les antisémites font du «journaliste juif» le type même du dépravé des temps modernes. L'époque du réalisme est aussi celle du pessimisme consistant à interpréter la modernisation économique, sociale et culturelle comme un processus de décadence. Une vague de pessimisme déferle ainsi sur l'Allemagne à partir des années 1870. La Philosophie de l'inconscient d'Eduard von Hartmann, une véritable somme de pessimisme métaphysique, dont la première édition date de 1869, compte parmi les best-sellers du dernier tiers du XIXe siècle. Or le pessimisme culturel se répand au moment même où s'affirme la puissance allemande.
La formation d'un mouvement antisémite de masse est l'un des symptômes de cette crise morale qui mine la société allemande : la controverse de Berlin sur l'antisémitisme, dont Heinrich von Treitschke et « l'anti-antisémite » Theodor Mommsen sont les protagonistes, date de 1879-1881. Les antisémites, lorsqu'ils dénoncent le « matérialisme » contemporain dont ils présentent « les Juifs » comme les propagateurs, rejettent également le réalisme mis à l'honneur par les libéraux depuis les années 1850, et ce rejet s'accompagne de la nostalgie d'un idéalisme dont Paul de Lagarde, par exemple, veut préparer la renaissance.
Notre histoire de la notion de réalisme exclut de son étude les aires culturelles autrichienne et helvétique. Au cours du XIXe siècle, des systèmes culturels différents se constituent, en effet, dans les territoires allemands que réunit le Reich de 1871, dans la monarchie habsbourgeoise et dans les cantons suisses. Après la guerre austro-prussienne de 1866 et la proclamation, en janvier 1871, d'un Reich allemand dont les Allemands d'Autriche sont exclus, la question de l'identité autrichienne se pose en termes nouveaux. Les différences qui pouvaient par le passé être perçues comme de simples nuances régionales permettant de parler, comme le faisait Madame de Staël, du « midi de l'Allemagne », s'approfondissent. De même, l'histoire politique, sociale et culturelle de la Suisse, devenue un État fédéral depuis l'entrée en vigueur de la Constitution de septembre 1848, ne peut qu'être traitée à part. Dans le cadre de la nouvelle Confédération helvétique de 1848, où la question de l'unité nationale se pose en de tout autres termes, le libéralisme suisse a pu consolider ses positions. Quant aux Allemands d'Autriche, la défaite de Sadowa/Königgrätz en 1866, et la proclamation du Reich «petit allemand» (kleindeutsch) en 1871 les ont mis à l'écart du nouvel État national allemand ; les libéraux autrichiens ont dû leurs succès politiques, à partir de 1859, aux déboires militaires de la monarchie habsbourgeoise et leur partage du pouvoir avec l'aristocratie répond à une autre logique que celle du pacte « réaliste » des nationaux-libéraux allemands avec Bismarck.
Il reste que Gottfried Keller (1819-1890) fut sans conteste l'un des plus grands écrivains de l'époque réaliste. Sa profonde influence sur le réalisme allemand sera plusieurs fois soulignée dans les pages qui suivent. Keller lui-même, militant libéral en 1848, patriote, élu secrétaire du canton de Zurich en 1861, n'aimait pas qu'on le définisse comme un écrivain suisse, car cela revenait à le mettre en marge de la littérature allemande, et il contestait l'existence d'une « littérature nationale suisse 3 ». Le cas du romancier autrichien Adalbert Stifter (1805-1868) est différent : beaucoup moins influentes en Allemagne que celles de Gottfried Keller, ses œuvres relèvent d'un « réalisme poétique » encore proche de l'époque Biedermeier.
Pour toutes ces raisons, nous avons préféré réserver à un autre ouvrage l'histoire de la notion de réalisme en Suisse et en Autriche. [...]

Jacques Le Rider
Notes :

1. Reinhart Koselleck, « Histoire des concepts et histoire sociale », in R. Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock-Demarle, Paris, Éditions de l'EHESS, 1990, p. 99-131 {Vergangene Zukunft : Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Francfort/Main, Suhrkamp, 1979).
2. Dans cette même étude, Reinhart Koselleck rappelle l'histoire de la notion de bourgeois : on passe de la notion de Stadtbürger, bourgeois de ville, autour de 1700, à celle de Biirger au sens de citoyen autour de 1800. Au xixe siècle, la notion de Bürgertum prend le sens d'une catégorie sociale, la bourgeoisie, qui se définit elle-même par son capital symbolique, la Bildung, et qui conçoit la culture bourgeoise (bûrgerliche Kultur) comme la culture tout court.
3. Cf. par exemple sa lettre à Ida Freiligrath du 20 décembre 1880, in Gottfried Keller, Gesammelte Briefe, éd. par Carl Helbling, Berne, Benteli, vol. 2, 1951, p. 357.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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