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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 08:30

wassemann2Écrit en 1929, ce roman, majeur dans la bibliographie de Wasserman, aborde, avec habilité et une clairvoyance unique dans les lettres allemandes de lʼépoque, la troublante Jüdische Selbsthass (haine de soi juive) qui gagna une part significative de Juifs allemands dans les années 1880 à 1930. Je retranscris ici lʼun des courts chapitres de ce roman ; impossible de ne pas y voir entre les lignes les troubles intérieurs qui auront pu accompagner Rathenau et autres Haber…

JakobWassermann.jpgAh ! oui, c’est vrai , s’écria Etzel, comme si, pendant tout ce temps, il n’y avait plus pensé. Il s’assit de biais près de Warschauer pour mieux entendre et aussi, comme il faisait sombre, pour mieux voir. « Le nom n’a pas grande importance, reprit Warschauer, ce n’est qu’une clef qui ouvre, il est vrai, des portes assez spéciales. Avez-vous jamais fréquenté des Juifs, Mohl ?

— Je crois bien! Il y a un tas de Juifs chez nous.

— Avez-vous eu des Juifs comme camarades?

— Oui.

— Vous étiez bien avec eux?

— Très bien.

— Alors, vous n’avez pas contre eux d’hostilité de principe ? »

Etzel secoua la tête. Il connaissait cette hostilité, il ne l’avait jamais partagée. « Vos parents ne vous ont jamais mis en garde, interdit de les fréquenter?

— N... non.

— Vous hésitez. Si, n’est-ce pas?

 — Parfois. Je ne m’en souciais pas. Quand c’étaient de gentils garçons, je ne m’en souciais pas.

— Bon, c’est ce que je voulais savoir.

Il garda quelques instants le silence, faisant du bout de sa canne des trous dans le sable.

« Pouvez-vous imaginer qu’on cherche à se tromper soi-même sur sa naissance ? C’est une chose bien complexe. Ne pas vouloir être ce qu’on est, renier la souche d’où l’on est issu, cela revient à porter sa propre peau comme un vêtement d’emprunt. Mes parents étaient juifs ; ils appartenaient à la deuxième génération qui ait joui des droits civils. Mon père n’avait pas encore compris du tout que cet état d’égalité apparente n’était au fond que le fait d’une tolérance. Les gens comme mon père, un excellent homme d’ailleurs, n’avaient au point de vue religieux et social d’attaches nulle part. Ils avaient perdu leur ancienne croyance et se refusaient pour des raisons bonnes et mauvaises à en adopter une nouvelle, je veux dire la foi chrétienne. Un Juif veut être juif. Qu’est-ce que cela signifie, un Juif ? Personne ne peut fournir sur ce point une explication satisfaisante. Mon père était fier de l’émancipation, une fameuse invention, allez, qui enlève à l’opprimé tout prétexte pour se plaindre. La société le repousse, l’État le repousse, le ghetto matériel s’est transformé en un ghetto moral et intellectuel ; lui se rengorge et parle de son émancipation. Y avez-vous jamais réfléchi, mon petit Mohl, ou bien avez-vous par hasard rencontré quelqu’un qui ait eu sujet de réfléchir à certaines..., voyons, disons dissonances ? Non ? Vous aviez autre chose à faire, je comprends, mais peut-être avez-vous néanmoins entendu parler de ce qui se passe actuellement dans ce pays. Je ne fais pas allusion au désir qu’ils auraient de reprendre ces misérables droits civils qu’ils ont donnés comme on jette un os à un chien ; que ne le font-ils ? Ce serait du moins agir honnêtement, cela vaudrait mieux que de..., permettez-moi un exemple, que de briser les monuments funéraires des cimetières israélites, vous ne trouvez pas ? Qu’en dites-vous, mon très cher Mohl ? Briser des pierres tombales. Hé ! profaner des cimetières. Voilà du nouveau dans l’histoire, hé ? Dernier cri. Je trouve qu’à côté de cela les empoisonnements de sources et les meurtres rituels étaient des actes criminels et insensés, certes, mais si l’on juge de plus haut, ils s’excusaient par la passion et l’erreur, qu’en dites-vous ? Vous vous taisez, mon petit Mohl, je respecte votre silence. Voyez-vous, cette profanation de tombes est symbolique ; c’est infernal, unique dans l’histoire. Avez-vous jamais remarqué les dernières étincelles qui s’éteignent sur une feuille de papier brûlé avant qu’elle soit toute noire ? Il en va de même ici. Les dernières étincelles de dignité, de respect de soi-même, de scrupule, d’humanité et autres belles choses dont on nous farcit la tête s’éteignent et tout devient noir. Mais je m’égare. Il est vrai que j’ai moi-même posé en principe que s’écarter d’un sujet, c’est l’épuiser. Je ne m’attarderai plus à mes souvenirs de famille. Patience, j’arrive à mes moutons, c’est-à-dire à moi-même. Un axiome encore pourtant, mon cher Mohl, un axiome qui vaut pour tous ; dans chaque vie il arrive un moment où l’on peut choisir entre deux tendances diamétralement opposées de sa nature, un moment où Shakespeare aurait aussi bien pu devenir un brigand de génie comme Robin Hood, qu’un auteur dramatique, Lénine, le chef de la police secrète du tsar, que le destructeur du régime. J’aurais pu sous une impulsion qui, pour des raisons insondables, ne se produisit pas, être un chef des Juifs, un Luther du judaïsme. Tandis que... eh! oui, c’est justement de cela que je parle. Nos actes sont fonction d’une dualité profonde, innée en nous comme la distinction instinctive que nous faisons entre la droite et la gauche. Ne vous laissez jamais conter, Mohl, qu’un homme dans des circonstances données n’aurait pu agir autrement qu’il l’a fait : c’est faux. La question est de savoir jusqu’où il faudrait remonter pour trouver le point où son libre arbitre était encore entier. Si vous le désirez, je peux vous citer des expériences personnelles... je ne vous ennuie pas ? Vraiment pas ? Bon. Ce qui dans mon enfance me faisait déjà souffrir intolérablement, c’était la lâcheté morale de mes coreligionnaires. Ils acceptaient leur existence de parias et se consolaient avec le sentiment mythique et alambiqué d’être un peuple élu. Ou bien ils jouaient aux grands seigneurs dans le coin où l’on avait daigné les parquer, ou plutôt ils singeaient les manières des grands seigneurs, leurs maîtres. Je les haïssais tous tant qu’ils étaient. Je haïssais leur langue, leurs traits d’esprit, leur façon de penser, leur mercantilisme, leur mélancolie atavique, leur présomption, leur manie de se tourner en ridicule. La nuit, je mordais mon oreiller de rage au souvenir d’une insulte, d’une humiliation, que ce fût moi- même, mon père ou tout autre Juif qui en eût été victime. En classe, je tremblais de honte et tout mon être se révoltait lorsqu’on prononçait même en passant le mot de juif, pour signaler simplement un fait ; comprenez-vous cela ? Dans la façon de le dire, on sentait tous les préjugés, la haine invétérée à laquelle les siècles n’ont rien enlevé de son fiel ni de sa férocité. Je savais à quoi m’en tenir (il piqua énergiquement le sol du bout de sa canne). Dès l’âge de neuf ans je savais à quoi m’en tenir ; à quinze ans, j’avais étudié la question à fond et j’étais capable de soutenir n’importe quelle discussion. Mais ce n’est pas avec des discussions qu’on change jamais rien aux faits, même les plus condamnables, pas dans notre monde en tout cas, et de tous les faits, il en était un qui m’était absolument intolérable : la pensée que je serais exclu d’un domaine quelconque de la vie et de l’activité humaine. Eh quoi! moi avec mes capacités, mon intelligence, l’ardeur que je sentais en moi, je ne pourrais jamais, quelles que fussent les circonstances, mettons, obtenir un portefeuille ministériel ; jamais, quelles que fussent les circonstances, devenir président d’une académie scientifique ? Et c’était là, mon cher, avoir de bien hautes visées (il eut un rire sardonique), c’étaient de folles prétentions, mon ambition ne pouvait même songer à briguer une chaire de faculté. Quelles que fussent les circonstances, jamais je ne pourrais me créer la situation à laquelle un esprit moyen trouve tout naturel de prétendre à condition qu’il ne soit pas marqué du signe de Caïn. Cette pensée me mettait en rage. Libre à moi de me livrer à des études, d’enseigner comme je l’entendais, de produire des ouvrages, personne ne m’en empêcherait plus qu’un autre ; finalement ils ne me refuseraient pas leur approbation, voire leur admiration si mes travaux le méritaient, mais... au fond de l’âme, ils n’auraient pas confiance en moi, ils me rejetteraient, moi et mon œuvre, ils ne me rendraient qu’à leur corps défendant l’honneur dont ils se montrent si prodigues entre eux. (Il enleva son chapeau mou, puis s’en recouvrit aussitôt.) Mais c’étaient là des raisonnements. Ce qu’il est impossible de rendre, c’est l’essentiel, le sentiment qu’on me déniait tout cela. Et qu’est-ce qu’on me déniait ? tout simplement d’avoir ma place à côté des autres, le droit d’exister. Car l’existence n’était possible pour moi, alors du moins, que si le monde était à moi, le monde dans toute sa plénitude, sans en rien retrancher ni rogner, et la vie intellectuelle, et tout l’empire qu’elle illumine. Ainsi tombe d’elle-même l’objection qui vous est sans doute venue à l’esprit : qu’une seule de ces raisons eût suffi pour me rendre solidaire de mes coreligionnaires et pour trouver une force nouvelle dans la nécessité d’user ces résistances mêmes. Je vous l’ai dit, je ne les aimais pas, et, ne les aimant pas, je me sentais libéré de toute solidarité. Ils ne pouvaient suppléer à tout ce qui me manquait. En les quittant, je n’étais pas un renégat, j’obéissais à une nécessité intérieure. Dire que je ne les aimais pas, ce n’est dire que la moitié de la vérité ; la vérité tout entière, c’est que mon cœur était avec les autres. Le fait n’est pas rare ; celui qu’on repousse donne son âme à ceux qui le rejettent. C’est la caractéristique du Juif : il fait sa Terre promise de ce qu’on lui refuse, son bien le plus précieux de ce qu’il ne possède pas. C’est toujours l’histoire du Paradis perdu. Cela aussi est très juif : c’est l’histoire du péché originel. Je haïssais d’un côté, j’aimais de l’autre. J’aimais leur langue, leur langue ! leur langue qui était la mienne tout comme mes yeux sont à moi ; j’aimais leur histoire, leurs héros, leurs chants, leurs provinces, leurs villes. Je les aimais d’un amour plus profond que le leur, et je les comprenais mieux qu’eux. Ce n’est pas là fanfaronnade, mon garçon, c’est une fatalité. D’ailleurs, je l’ai prouvé ! Mais revenons en arrière. Pour commencer, j’ai forgé une légende. À la mort de ma mère, brave femme restée fidèle aux coutumes juives, j’ai fait d’elle une chrétienne, fille d’un militaire en retraite. Je me le mis si bien dans la tête, que ce fut pour moi une réalité accompagnée, comme un roman russe, des détails les plus convaincants. Mais cela ne faisait encore de moi qu’un métis et je voulais être chrétien pur sang. En imaginant un adultère avec un riche propriétaire de Silésie, j’écartais délibérément de ma naissance le père israélite qui, entre-temps, avait à son tour quitté ce bas monde. Rien d’audacieux à cela. La nature m’avait favorisé : j’étais blond, du blond germanique le plus franc (il eut de nouveau son rire désagréable) ; la coupe de mon visage, qui n’a rien d’oriental, vous ne pouvez le nier, rappelait dès mon enfance le type des paysans de chez nous. Et puis la volonté modèle les traits. En première, au lycée, je portais déjà le nom de Waremme. Par adoption ; mon père adoptif était un écrivain catholique, il faisait de la propagande et rédigeait de petits traités religieux ; il raffolait de moi et me tenait pour un génie. Peut- être n’avait-il pas tort après tout ; j’en étais peut-être un à l’époque. En tout cas je m’entendais à le faire croire aux gens. N’allez pas vous imaginer que ce fût habileté de ma part, j’avais le monde en main et le modelais à mon gré comme une cire molle. Je n’ai jamais sollicité la faveur des gens, mais jusqu’à un certain moment de ma vie, j’ai fait absolument ce que j’ai voulu de ceux qui se sont trouvés sur ma route ; j’ai appris à subjuguer les hommes, volupté sans égale, art qui exige qu’on s’y exerce. Le changement de nom en question s’effectua sous les auspices d’un chanoine et avec l’aide d’un avocat retors. Il va sans dire qu’il fut accompagné du baptême et d’une conversion au christianisme. La route se trouvait libre devant moi. Vous disiez quelque chose, Mohl ? Je croyais que vous aviez dit quelque chose. Oui, elle était libre. Des mains invisibles l’aplanirent. Mes années d’étude aux Universités de Breslau, Iéna, Fribourg, toujours de l’est à l’ouest, furent une suite de triomphes. Oui, de l’est à l’ouest, de plus en plus loin, des bas-fonds vers les cimes, puis de nouveau vers le fond, jusque dans les dernières profondeurs ; de l’est à l’ouest, comme le soleil. Mais voilà que je m’écarte encore de mon sujet. Je vivais exempt de soucis ; mon père, il est vrai, ne m’avait pour ainsi dire rien laissé, mais les subsides affluaient de toutes parts, de brillantes recommandations m’ouvraient toutes les portes, j’étais admis dans des cercles très fermés, je parlais à des personnages considérables comme à de proches parents, et en même temps je ne me tournais pas les pouces, Mohl. Oh ! que non pas ; une activité dévorante n’est-elle pas l’héritage de ma race ? Je ne savais comment employer les forces que je sentais en moi, forces venues de sources souterraines, du trésor inépuisé, amassé par des générations ; je me sentais appelé à de grandes choses. Ma vie ne me déplaisait pas du tout. Le poète Waremme s’enflammait au contact du philosophe Waremme, le chercheur de trésors spirituels à celui du poète, le médiateur entre les hommes embrasait à son tour Waremme le meneur d’hommes et celui-ci, le politicien, alors apparaissait le but : la politique novatrice et créatrice à laquelle je me sentais destiné.

L’idée d’une Europe métamorphosée, d’une unité continentale sous l’hégémonie de l’Allemagne, une hégémonie germano-romaine, m’enthousiasmait. Ah ! quels rêves : des rêves fous ! Je ne voulais naturellement me lier par aucun emploi ; je repoussais les offres les plus tentantes : tout me paraissait méprisable, je craignais que mon étoile ne s’éteignît si je m’en servais comme d’une lampe. Puis, au beau milieu de mon essor survint la chute ; dans un essor prométhéen, une chute épouvantable. Mais la catastrophe était d’une logique étrange, d’une logique troublante ; je m’étais refusé à la prévoir, je croyais pouvoir la braver, je... mais, diable, Mohl, vous me laissez là bavarder, vous me regardez comme un affamé regarde une miche de pain... je crois qu’il est joliment tard... en route, en route ! »  

 

Jacob Wasserman, L’affaire Maurizius, pp.365-372. Mémoires du Livre, 2000.

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 11:58

 

Un texte saisissant d’Oscar Mandel est sorti cette année chez Allia : Être ou ne pas être juif. Anversois, né dans9782844855992.jpg une famille juive – son père travailla dans une usine de saucisses à Vienne, avant d’atterrir à Anvers pour devenir diamantaire sur le tas – Mandel atteignait l’âge de 18 ans lorsque le règne hitlérien tomba. Mandel est juif, considéré comme tel, mais cet état de fait s’est, dès sa prime enfance, très vite présenté à lui comme une anomalie. La guerre, ses pertes et ses douleurs, n’ont certainement pas apporté à Mandel de quoi le faire changer d’avis. Pour lui, définitivement, le prix à payer pour être Juif est trop cher ; trop de morts pour un concept trop vain, en somme. De cette rudesse envers la culture et la religion juives émerge du texte une émotion vraie et courageuse, d’autant que Mandel évacue – sans trop s’y attarder, malheureusement – tout rapprochement de sa pensée avec une éventuelle jüdische selbsthass, phénomène célèbre que l’on traduit généralement par haine de soi juive. Cet écrit, avec une tonalité toutefois inédite, résonne avec les pensées d’hommes comme Haber, Rathenau ou encore Karl Kraus. Espérons seulement que ce texte, intéressant et respectable, n’apportera pas du grain à moudre aux ambigus radicaux qui se font appeler antisionistes. On se souvient encore de certains haredim Neturei Karta, ces ultra-orthodoxes qui ont notamment frayé, il n’y a pas si longtemps encore, avec le Mouvement des damnés de l’impérialisme, ainsi qu’avec d’autres groupuscules de l’extrême droite européenne. Certes, les constructions et les raisonnements logiques des Neturei Karta se distinguent de ceux d’Oscar Mandel, mais ils débouchent sur certaines conclusions identiques.

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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 16:18

Je ne me suis pas proposé d’étudier dans cet ouvrage les événements de la guerre européenne, mais seulement les phénomènes psychologiques dont sa genèse et son évolution restent enveloppées.

La narration Adèle d’une telle lutte serait impos­sible aujourd’hui. Trop de passions nous agitent. Les générations qui créent l’histoire ne sauraient l’écrire. Le recul du temps est nécessaire à l’intelligence des grands drames que les passions des hommes font surgir. Sans équité pour les vivants, l’histoire n’est impartiale que pour les morts.

Mais derrière les événements dont nous voyons se dérouler le cours, se trouve l’immense région des forces immatérielles qui tes firent naître. Les phénomènes du inonde visible ont leur racine dans un monde invisible où s’élaborent les sentiments et les croyances qui nous mènent. Cette région des causes est la seule dont nous nous proposons d’aborder l’étude.

La guerre qui mit tant de peuples aux prises éclata comme un coup de tonnerre dans une Europe paci­fiste, bien que condamnée à rester en arme..

Le succès de la diplomatie durant la guerre bal­kanique laissait espérer que les gardiens officiels de la paix la préserveraient encore. Il n’en fut rien. Après une semaine de pourparlers diplomatiques L’Europe était en feu.

Des événements d’une aussi formidable grandeur ne sauraient dépendre de la volonté d’un seul homme. Les causes en sont profondes, lointaines et variée.. Elles s’accumulent lentement jusqu’au jour où leurs effets apparaissent brusquement. Il semblerait que dans la genèse des événements historiques, les causes s’additionnent en progression arithmétique alors que leurs effets croissent avec la rapidité des progressions géométriques.

Pour comprendre les véritables origines de la guerre européenne, il faut remonter à des faits antérieurs et surtout étudier les transformations de l’âme alle­mande moderne. De la mentalité d’un peuple dérive sa conduite et par conséquent son histoire.

La guerre actuelle est une lutte de forces psychologiques.

Des idéals inconciliables sont aux prises. La liberté individuelle se dresse contre l’asservissement collec­tif, l’initiative personnelle contre la tyrannie étatiste, les anciennes  habitudes  de loyauté internationale et de respect des traités, contre la suprématie des canons.

L’idéal d’absolutisme de la force que l’Allemagne prétend aujourd’hui faire triompher n’est pas nouveau, puisqu’il régna sur le monde antique. Deux mille ans d’efforts furent nécessaires à l’Europe pour essayer de lui en substituer un autre.

Le triomphe des théories germaniques ramènerait les peuples aux plus dures périodes de leur histoire, à ces âges de violence dans lesquels la justice n’avait d’autre fondement que la loi du plus fort

L’humanité commençait à oublier ces heures som­bres où le faible était écrasé "sans pitié, où l’être devenu inutile se voyait violemment rejeté, où l’idéal des peuples était la conquête, le meurtre et le pillage..

Ce fut une illusion dangereuse de croire que les progrès de la civilisation avaient définitivement anéantie les mœurs sauvages des périodes primitives. De nouveaux barbares, dont les siècles n’ont pas adouci la férocité ancestrale, rêvent maintenant d’asservir le monde pour l’exploiter.

Les conceptions dominatrices de l’Allemagne sont redoutables parce qu’elles ont fini par revêtir une forme religieuse. Hallucinés par leur rêve, les peuples germaniques se croient, comme jadis les Arabes au temps de Mahomet, une race supérieure destinée à régénérer le monde, après l’avoir conquis.

Les divinités d’un peuple n’incarnent pas seule­ment ses illusion,, mais aussi ses besoins matériels, ses jalousies et ses haine.. Tels les dieux nouveaux de la Germanie.

Ils appartiennent à la famille de ces puissances mystiques dont le rôle fut prépondérant dans l’his­toire. Pour les faire triompher, des millions d’hommes périrent misérablement, de florissantes cités furent ravagées, de grands empires fondés. A son origine, un souverain ayant pendant vingt-cinq ans maintenu une paix nécessaire à la prospérité de son empire et qui, brusquement, se laisse entraî­ner dans un conflit redoutable qu’il ne souhaitait pas. Un peuple dont la richesse industrielle et commerciale grandissait chaque jour, acceptant avec une délirante joie cette lutte meurtrière qui le ruinera pour longtemps. Des hommes cultivés incendiant des villes des bibliothèques séculaires, des chefs-d’œuvre de l’art respectés par les guerres antérieures. Quel prophète aurait pu prédire une telle éclosion d’inco­hérentes chose ?

Parmi les imprévisibles phénomènes que cette guerre fit surgir, ne faut-il pas citer encore l’explosion de fureur mystique dont fut saisi le peuple Allemand et à laquelle les plus illustres savants ne surent pas se soustraire. L’action de la contagion mentale l’emporta sur la raison et un vent de folie enveloppa leurs Dirigés uniquement par la logique rationnelle dans leurs investigations, les savants veulent toujours la voir conduire le monde et s’indignent dès que les phénomènes semblent échapper à son influence..

Ils oublient ainsi qu’à côté des lumières intellectuelles, guidant l’homme de science à travers ses recherches et le philosophe dans ses doctrines, exis­tent des forces affectives, mystiques et collectives, sans parenté avec, l’intelligence. Chacune d’elles pos­sède une logique spéciale, très différente de la logique rationnelle. Cette dernière bâtit la science, mais ne crée pas l’histoire.

Les formes de logiques indépendantes de l’intelligence élaborent leurs enchaînements dans cet obs­cur domaine de l’inconscient, dont ta science com­mence à peine l’étude.. C’est pourquoi elles restèrent longtemps ignorées.


Gustave Le Bon

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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 15:31

Notre précédent ouvrage a été consacré à décrire l’âme des races. Nous allons étudier maintenant l’âme des foules.

L’ensemble de caractères communs que l’hérédité impose à tous les individus d’une race constitue l’âme de cette race. Mais lorsqu’un certain nombre de ces individus se trouvent réunis en foule pour agir, l’obser­vation démontre que, du fait même de leur rapproche­ment, résultent certains caractères psychologiques nouveaux qui se superposent aux caractères de race, et qui parfois en diffèrent profondément.

Les foules organisées ont toujours joué un rôle con­sidérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité cons­ciente des individus est une des principales caractéris­tiques de l’âge actuel. J’ai essayé d’aborder le difficile problème des foules avec des procédés exclusivement scientifiques, c’est-à-dire en tâchant d’avoir une méthode et en laissant de côté les opinions, les théories et les doctrines. C’est là, je crois, le seul moyen d’arriver à découvrir quelques par­celles de vérité, surtout quand il s’agit, comme ici, d’une question passionnant vivement les esprits. Le savant, qui cherche à constater un phénomène, n’a pas à s’oc­cuper des intérêts que ses constatations peuvent heur­ter. Dans une publication récente, un éminent penseur, M. Goblet d’Alviela, faisait observer que, n’appartenant à aucune des écoles contemporaines, je me trouvais par­fois en opposition avec certaines conclusions de toutes ces écoles. Ce nouveau travail méritera, je l’espère, la même observation. Appartenir à une école, c’est en épouser nécessairement les préjugés et les partis pris.

Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes études des conclusions diffé­rentes de celles qu’au premier abord on pourrait croire qu’elles comportent ; constater par exemple l’extrême’ infériorité mentale des foules, y compris les assemblées d’élite, et déclarer pourtant que, malgré cette infério­rité, il serait dangereux de toucher à leur organisa­tion. C’est que l’observation la plus attentive des faits de l’histoire m’a toujours montré aue les organismes sociaux étant aussi compliqués que ceux de tous les êtres, il n’est pas du tout, en notre pouvoir de leur faire subir brusquement des transformations profondes. La nature est radicale parfois, mais jamais comme nous l’entendons, et c’est pourquoi la manie des grandes  réformes est ce qu’il y a de plus funeste pour un peuple, quelque excellentes que ces réformes puissent théoriquement paraître. Elles ne seraient utiles que s’il était possible de changer instantanément l’âme des nations. Or le temps seul possède un tel pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les idées, les sentiments et les mœurs, choses qui sont en nous-mêmes. Les institutions et les lois sont la manifestation de notre âme, l’expression de ses besoins. Procédant de cette âme, institutions et lois ne sauraient la changer.

L’étude des phénomènes sociaux ne peut être sépa­rée de celle des peuples chez lesquels ils se sont pro­duits. Philosophiquement, ces phénomènes peuvent avoir une valeur absolue ; pratiquement ils n’ont qu’une valeur relative.

Il faut donc, en étudiant un phénomène social, le considérer successivement sous deux aspects très diffé­rents. On voit alors que les enseignements de la raison pure sont bien souvent contraires à ceux de la raison pratique. il n’est guère le données, même physiques, auxquelles cette distinction ne soit applicable. Au point de vue de la vérité absolue, un cube, un cercle, sont des figures géométriques invariables, rigoureusement définies par certaines formules. Au point de vue de notre œil, ces figures géométriques peuvent revêtir des formes très variées. La perspective peut transformer en effet le cube en pyramide ou en carré, le cercle en ellipse ou en ligne droite ; et ces formes fictives sont beaucoup plus importantes à considérer que les formes réelles, puisque ce sont les seules que nous voyons et que la photographie ou la peinture puissent reproduire. L’irréel est dans certains cas plus vrai que le réel. Figurer les objets avec leurs formes géométriques exactes serait déformer la nature et la rendre méconnaissable. Si nous supposons un monde dont les habitants ne puissent que copier ou photographier les objets sans avoir la possibilité de les toucher, ils n’arriveraient que très difficilement à se faire une idée exacte de leur forme. La connaissance de celte forme, accessible seulement à un petit nombre de savants, ne présenterait d’ailleurs qu’un intérêt très faible.

Le philosophe qui étudie les phénomènes   sociaux doit avoir présent à l’esprit, qu’à côté de leur valeur théorique ils ont une valeur pratique, et que, au point de vue de l’évolution des civilisations, cette der­nière est la seule possédant quelque importance. Une telle constatation doit le rendre fort circonspect dans les conclusions que la logique semble d’abord lui im­poser.

D’autres motifs encore contribuent à lui dicter cette réserve. La complexité des faits sociaux est telle qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de prévoir les effets de leur influence réciproque. Il semble aussi que derrière les faits visibles se cachent parfois des milliers de causes invisibles. Les phéno­mènes sociaux visibles paraissent être la résultante d’un immense travail inconscient, inaccessible le plus sou­vent à notre analyse. On peut comparer les phéno­mènes perceptibles aux vagues qui viennent traduire à la surface de l’océan les bouleversements souter­rains dont il est le siège, et que nous ne connaissons pas. Observées dans la plupart de leurs actes, les foules / font preuve le plus souvent d’une mentalité singulière­ment inférieure ; mais il est d’autres actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces mystérieuses que’ les anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous ignorions leur essence. Il semblerait parfois que dans le sein des nations se trouvent des forces latentes qui les guident. Qu’y a-t-il, par exemple, de plus compliqué, de plus logique, de plus merveilleux qu’une langue ? Et d’où sort cependant celte chose si bien organisée et si subtile, sinon de l’âme inconsciente des foules? Les aca­démies les plus savantes, les grammairiens les plus estimés ne font qu’enregistrer péniblementles lois qui régissent ces langues, et seraient totalement incapables de les créer. Même pour les idées de génie des grands hommes, sommes-nous bien certains qu’elles soient exclusivement leur oeuvre ? Sans doute elles sont tou­jours créées par des esprits solitaires ; mais les milliers de grains de poussière qui forment l’alluvion où ces idées ont germé, n’est-ce pas l’âme des foules qui les a formés ?

Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes ; mais cette inconscience même est peut-être un des secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement à l’instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne. La raison est chose trop neuve dans l’humanité, et trop imparfaite encore pour pouvoir nous révéler les lois de l’inconscient  et surtout le remplacer. Dans tous nos actes la part de l’inconscient est immense et celle de la raison très petite. L’inconscient agit comme une force encore inconnue.

Si donc nous voulons rester dans les limites étroites mais sûres des choses que la science peut connaître, et ne pas errer dans le domaine des conjectures vagues et des vaines hypothèses, il nous faut constater simple­ment les phénomènes qui nous sont accessibles, et nous borner à cette constatation. Toute conclusion tirée de nos observations est le plus souvent prématurée, car, derrière les phénomènes que nous voyons bien, il en est d’autres que nous voyons mal, et peut-être même, derrière ces derniers, d’autres encore que nous ne voyons pas.


Gustave Le Bon - 1895
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25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 16:12

Lors d’une représentation de La Boîte de Pandore qu’il organisa à Vienne, en 1905, pour protester contre l’interdiction de ce chef-d’œuvre de Wedekind, Karl Kraus donna du personnage de Lulu une interprétation majeure. Texte admi­rable, critique qui va au-delà du théâtre voire de ce monde d’hommes et de pouvoir jusqu’au « chaos ». « Mais, au milieu des cadavres, passe une somnambule de l’amour, celle en qui tous les privilèges de la femme ont été transformés en vices par un monde imbu de ses idées sociales. »

Frank Wedekind, rivant le clou à ses accusa­teurs, par le biais de la comtesse Geschwitz, personnage tragique par excellence, nous oblige à distinguer « morale bourgeoise, que le juge a mission de protéger, et morale humaine, qui échappe à toute juridiction d’ici-bas ». « Pourtant, la seule malédiction du penchant contre nature n’aurait pu me séduire assez pour en faire l’objet d’un travail théâtral. Je le fis plutôt parce que je pensais que ce type de fatalité, sa façon de nous heurter dans notre culture, n’avait pas été traité de manière tragique. J’ai eu envie d’arracher au sort du ridicule la puissance tragique de combats physiques extraordinairement forts. »

Source éditeur
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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 17:22

C’est un trait inhérent à la voracité mais aussi à la véhémence du jeune âge qu’un phé­nomène, une aventure, un modèle en chasse un autre. L’on s’échauffe et l’on s’épanche, l’on se soumet et l’on s’attache avec une pas­sion exclusive. Dès que l’on est déçu par cette idole, on la précipite du haut de son piédestal et on la détruit sans scrupule ; il n’est pas question d’être juste, elle signifiait trop de choses. Et l’on installe la nouvelle idole parmi les décombres de l’ancienne. Peu importe qu’elle s’y sente mal à l’aise. L’on est versatile et tyrannique envers ses idoles, l’on ne s’inquiète guère de ce qu’elles éprouvent de leur côté, elles sont là pour être érigées et renversées et se succèdent en un nombre qui étonne, si diverses et contradictoires que celui qui envisa­gerait de les considérer toutes à la fois pourrait bien prendre peur. L’une ou l’autre réussira à prendre rang de divinité, elle se maintiendra et sera épargnée, on ne s’attaquera pas à elle. Le temps seul l’atteindra, mais pas la malveil­lance du disciple. Une telle divinité se dégra­dera peut-être ou s’enlisera dans un terrain qui cède et pourtant : elle restera intacte dans l’ensemble et ne perdra pas son aspect.

Imaginez les ravages survenus dans les diffé­rents temples qu’un homme porte en lui, lorsqu’il a vécu quelque temps. Nul archéo­logue ne saurait se faire une idée juste de leur agencement. A elles seules, ces images des dieux restées intactes, reconnaissables, consti­tuent déjà un énigmatique Panthéon. Mais sur les ruines, il découvrirait d’autres ruines, de plus en plus étranges, de plus en plus extrava­gantes. Comment comprendrait-il pourquoi telles ruines viennent précisément s’ajouter aux autres ? Leur seul point commun est la ma­nière dont elles sont détruites, si bien qu’il pourrait en déduire simplement que c’est le même barbare qui a exercé ici ses ravages.

Il serait plus sage sans doute de ne pas toucher à toutes ces ruines et temples. Mais j’ai décidé aujourd’hui de ne pas être sage et de parler d’une de mes idoles qui prit rang de divinité et qui, après une souveraineté ab­solue de près de cinq ans, fut cependant évincée puis finalement détrônée après cinq autres an­nées. Il y a très longtemps de cela, et je puis ainsi en avoir à peu près une vue d’ensemble. Je sais aujourd’hui pourquoi Karl Kraus arriva à point nommé pour moi, pourquoi il prit une telle emprise sur moi et pourquoi je dus finale­ment me défendre contre lui.

Au printemps de 1924 — je n’étais rentré à Vienne que depuis quelques semaines — des amis m’emmenèrent pour la première fois à une soirée de lecture de Karl Kraus.

La grande salle du Konzerthaus était bondée. J’étais assis tout au fond et ne pouvais voir grand-chose à cette distance : un petit homme plutôt chétif, légèrement penché en avant, avec un visage effilé d’une vivacité inquiétante et qui me dérouta ; c’était le visage d’une créa­ture inconnue, d’un animal que je découvrais, mais je n’aurais pu dire lequel. La voix était tranchante et irritée et dominait aisément la salle en s’amplifiant brusquement et fréquem­ment.

Ce qu’en revanche je pouvais observer avec précision autour de moi, c’était les gens. Il régnait dans la salle une atmosphère que les grandes réunions m’avaient rendue familière : c’était comme si tout ce que l’orateur avait à dire était déjà connu et prévu. Pour le nouveau venu qui avait été absent de Vienne durant les huit années peut-être les plus importantes — celles qui s’étaient écoulées entre ses onze et ses dix-neuf ans — tout, jusqu’au moindre détail, était nouveau et déconcertant. Car ce qui se disait là avec une emphase passionnée qui en accroissait l’importance, concernait d’innombrables détails de la vie publique, et aussi de la vie privée. Il était d’abord bouleversant de sentir qu’il se passait dans une ville tant de choses qui méritent d’être mises en valeur et concernent tout le monde. La guerre et ses séquelles, le vice, le crime, la cupidité, l’hypo­crisie, mais aussi les fautes d’impression — tout était souligné, mentionné et dénoncé, placé dans un contexte quelconque avec la même véhémente énergie, et déballé devant un millier de personnes qui saisissaient chaque mot, le désapprouvaient, l’acclamaient, en riaient dans la jubilation.

Dois-je avouer que ce qui, au début, me dérouta le plus ce fut la soudaineté de l’énorme effet produit ? Comment se faisait-il que tous sussent exactement de quoi il s’agissait, qu’ils eussent tout reconnu et désapprouvé à l’avance, attendant avec anxiété qu’en soit prononcée la condamnation ? Toutes les accusations étaient formulées en un langage curieusement compact qui avait quelque chose d’un paragraphe de dossier judiciaire, jamais interrompu, jamais achevé, qui semblait avoir commencé des an­nées auparavant et devoir se dévider exacte­ment ainsi durant des années à venir. La pa­renté avec le domaine juridique était égale­ment perceptible dans le fait que tout présup­posait une loi établie et absolument irréfu­table, intangible. On comprenait clairement ce qui était bien, on comprenait clairement ce qui était mal. Cela avait la dureté naturelle du granit que nul n’aurait réussi à marquer d’une éraflure ou d’un griffonnage. Mais c’était pourtant une loi d’un caractère très particulier et je pus ainsi sentir dès la première fois à quel point je commençais à m’y soumettre, moi qui ne savais rien de ceux qui se rendaient coupables de transgression. Car ce qu’il y avait d’incompréhensible et d’inoubliable pour qui­conque en a été le témoin — inoubliable même s’il devait vivre trois cents ans — c’est que cette loi était du feu : elle irradiait, elle brûlait et anéantissait. Ces phrases construites comme des forteresses cyclopéennes s’ajustant toujours avec précision les unes aux autres lançaient soudain des éclairs qui n’avaient rien d’inno­cent, qui n’illuminaient rien : ce n’était pas non plus des éclairs de théâtre, mais des éclairs meurtriers ; et ce déroulement du châtiment exterminateur qui s’accomplissait publiquement, à la vue et aux oreilles de tous, répandait une telle horreur et une telle violence que personne ne pouvait s’y soustraire.

Chaque verdict était exécuté sur-le-champ. Une fois prononcé, il était irrévocable. Nous assistions tous à l’exécution. Ce qui plongeait les spectateurs dans une sorte d’expectative lancinante, ce n’était pas tant le verdict que son exécution immédiate. Certaines victimes le plus souvent indignes prenaient la défensive et n’acceptaient pas leur exécution. Bon nombre comme s’il faisait parler des voix : les citations étaient acoustiques.

Mais comme il citait toujours sans distinc­tion, n’omettant aucune voix, n’en réprimant aucune, le fait qu’elles se côtoyaient toutes, jouissant d’une sorte d’étrange égalité de droits où ne comptaient ni leur rang, ni leur poids, ni leur valeur, Karl Kraus, unique en son genre, était ce que Vienne avait de plus vivant à offrir à l’époque.

C’était le plus étrange des paradoxes : cet homme qui méprisait tant de choses — depuis l’Espagnol Quevedo et depuis Swift le contemp­teur le plus imperturbable de la littérature mon­diale, une sorte de divin fustigeur de l’huma­nité coupable — donnait la parole à tous. Il était incapable de renoncer à la voix la plus insignifiante, la plus futile, la plus creuse. Sa grandeur consistait à être le seul, littéralement le seul, à faire comparaître, à écouter, inter­roger, attaquer et fouetter le monde dans la mesure où il le connaissait, son monde à lui tout entier, en la personne de ses représen­tants, et ils étaient innombrables. Il était ainsi le contraire de ces poètes, de l’immense majo­rité de tous les poètes qui passent de la pom­made aux hommes afin d’être aimés et glorifiés par eux. Il est sans doute inutile d’insister sur la nécessité de personnages comme lui, juste­ment parce qu’ils sont si rares.

Mes considérations sont consacrées ici essentiellement à Kraus pris sur le vif, à Kraus tel qu’il était lorsqu’il s’adressait à un grand nombre de personnes à la fois. On ne le répétera jamais assez : ce Kraus en chair et en os qui vous arrachait à votre torpeur, vous tourmen­tait, vous écrasait, ce Kraus dont on n’arrivait plus à se passer, qui vous touchait et vous ébranlait si bien qu’il vous fallait des années pour rassembler vos forces et vous affirmer contre lui, c’était l’orateur. Il n’y eut jamais, depuis que j’ai vu le jour, un orateur comme lui dans aucun des espaces linguistiques que je connais.


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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 09:11

Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Kraus, le point d’orgue de son activité de journaliste et de polémiste, qui a commencé en 1899 avec la création de Die Fackel, journal dont la mission est déjà annoncée par son titre qui peut se traduire par « Le Flambeau ». Eclaireur et sentinelle, Kraus a été animé par la volonté de combattre l’obscurantisme et d’attirer l’attention sur les démissions de l’esprit, les manquements à la raison et les agressions contre la nature. Possédé par sa mission et persuadé de son devoir d’intransigeance, il a rédigé seul Die Fackel à partir de 1911. Les numéros pouvaient être d’importance très inégale, allant de quelques feuillets à plus de cent pages. Rien de plus contraire à l’exigence de vérité, selon Kraus, que de sortir un journal ayant toujours le même nombre de pages alors que l’intérêt de l’actualité fluctue. Avant même toute considéra­tion sur la façon dont est traitée l’information, la régularité du volume est déjà pour lui le signe d’un mensonge et d’un danger car, bridant toute hiérarchie, la presse met ainsi les informations au même niveau sans pouvoir toujours en sou­ligner aucune à sa juste valeur, gonflant ou réduisant l’im­portance d’un événement en raison des seules nécessités d’un calibrage figé : selon la saison, autant de place peut être accordée à l’invasion d’un pays ou aux dérapages policiers qu’aux mariages princiers ou aux frasques d’une femme d’avocat, le tout entrecoupé de publicités — subsides dont se passait Die Fackel, qui ne vivait que des recettes des ventes et des abonnements. Aussi longtemps qu’il a paru, ce journal a bénéficié d’un lectorat qui pouvait lui aussi fluctuer, allant de 9.000 à 38.000 lecteurs selon les numéros. Kraus ne se souciait pas de fidéliser ses lecteurs en les caressant dans le sens du poil. Il s’en prend même parfois directement à eux quand ils l’agacent et veulent l’enfermer dans un rôle comme celui du trublion patenté qui doit avoir une idée sur tout et le faire savoir publiquement. C’est ainsi qu’il déclare au début de Troisième nuit de Walpurgis : « Certains [lecteurs] sont si impétueux que je recule davantage devant eux que devant le danger ; ils prennent en effet d’assaut une librairie avant de partir à regret en insinuant que "c’est sans doute par peur qu’on ne paraît pas". Bien deviné dans la mesure où la conscience de se présenter dans ces moments-là devant de tels partisans est aussi un facteur de blocage. » À l’obligation d’écrire, Kraus a substitué, pendant les premiers mois de l’année 1933, celle de prendre la mesure de la catastrophe. Comme un acteur de théâtre qui fait de son silence un soutien de la réponse à venir.

«Je reste coi;

et ne dis pas pourquoi.

Et il y a du silence, alors que la terre craquait.

Aucune parole qui touchait; [...]

ensuite c’était indifférent.

La parole s’endormait lorsque ce monde s’éveillait »,

fait-il paraître dans le bref numéro qui précède Troisième nuit de Walpurgis, dont le texte était destiné au départ à faire tout un numéro de Die Fackel. Il ne l’a été que partiellement - numéros 890-905, fin juillet 1934 -, Kraus ayant renoncé au dernier moment à tout publier pour ne pas mettre ses amis en danger. Car le danger qui menace tous les opposants en cette année 1933 est plus grave que jamais. Et aussi éton­nant que cela puisse paraître, Kraus semble être l’un des rares à s’en apercevoir si tôt et avec autant de clairvoyance, ne por­tant pas un jugement simplement politique mais fournissant, à partir d’une critique de la langue, une analyse de ce phénomène qu’il appelle l’« Événement ».

Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomina­tion de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait : non pas pressenti ou anticipé, car ce n’est pas le livre d’un voyant mais celui de quelqu’un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s’ap­puie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n’avait pas de sources d’information secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio (« Souvent il suf­fit d’écouter la radio quand on recherche la vérité »), opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d’ailleurs expressément ses sources d’informations : XArbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et - modérément, comme il le dit - Mein Kampf (cai qui sait lire n’a pas besoin d’en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit). Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des pré­paratifs de guerre de l’Allemagne nazie, de ses visées expan­sionnistes, de l’antisémitisme affiché et brutal, de la struc­ture préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de « se commettre » avec des Juifs, de la « détention préventive » comme incar­cération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l’écart. Si Kraus est prophétique, c’est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme — dont il ne verra pourtant jamais toute l’hor­reur puisqu’il est mort en 1936, deux ans avant l’AnschluE, dont il honnissait l’idée : « C’est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l’éclairage électrique et même de tous les expé­dients de la radiotechnique, on renoue avec l’état primitif et où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. » Ou ceci : « Simultanéité d’électro-technique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n’existe plus ! »

Comment prétendre alors qu’on ne savait pas, qu’il était impossible de savoir? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien »... La seule explication pour Kraus est qu’on ne voulait pas savoir, qu’on se refusait à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres parfois au vu et su de tous : « Les rites très stricts de la préventive [...] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire. » Ne pas admettre les choses tant qu’elles ne nous touchent pas personnellement. C’est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu’il n’a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu’on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu’il n’a jamais été importuné par les nazis et que c’est leur faire un bien mauvais procès d’intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.

Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l’écart qu’elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge ; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation. Loin d’être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s’appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d’après la Première Guerre mon­diale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s’insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience : « Les Allemands ne se rendent-ils pas compte — car les autres s’en rendent compte — non seulement qu’au­cune nation ne se réfère aussi souvent qu’elle au fait qu’elle en est une mais que le reste du monde n’emploie pas aussi souvent en une année le terme de "sang" que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? » Ou ceci : « Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d’une mère de voir juste ? » Ou à propos de Hitler : « L’observateur ne ressent-il pas des brû­lures d’estomac quand notre homme apparaît en public, affable et surtout débordant d’amour pour les enfants ? » Et ceci encore : « Que cela ait un effet encourageant plutôt que déprimant, voilà ce qui est phénoménal. »

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 12:02

 

Impressionnante histoire culturelle, politique et littéraire de l’Allemagne au XIXe siècle. Où l’on souligne les jalons que connurent les courants démocrates avant qu’il ne se rallient pratiquement totalement à la realpolitik si chère à Bismarck. Où l’on met également en lumière les différences culturelles et politiques qui ont existées entre les mouvements réalistes français et allemands.


Extrait :

Nous proposons d'interpréter l'histoire culturelle de l'Allemagne entre 1848 et 1890, à la lumière de la notion de réalisme. Celle-ci, en effet, se révèle centrale dans le contexte de l'histoire des idées politiques et philosophiques, de l'histoire de l'art et de la littérature, de celle des institutions d'enseignement ou des intellectuels. L'histoire de la notion de réalisme ouvre, par ailleurs, des perspectives décisives sur l'histoire sociale, puisqu'il apparaît que l'engagement en faveur du réalisme conduira à cette époque à une redéfinition de la conception traditionnelle de la Bildung (culture personnelle, éducation, instruction) et du système culturel des classes moyennes bourgeoises, tandis que le rejet du réalisme ira de pair avec la défense d'une conception idéaliste de la culture, en référence à la tradition goethéenne et humboldtienne. Les positions adoptées face au réalisme sont, finalement, un révélateur permettant de reconstruire le « système culturel » de cette bourgeoisie (Bürgertum) qui se représente elle-même comme le juste milieu de la société contemporaine, entre les élites aristocratiques et les « classes dangereuses ».
Cet essai d'histoire culturelle s'inspire librement du modèle de l'histoire des concepts (Begriffsgeschichte) de Reinhart Koselleck (1923-2006). Dans un texte intitulé « Histoire des concepts et histoire sociale ‘ », celui-ci montre que l'histoire des concepts, qui se fonde sur l'analyse et l'interprétation des textes et des discours, et se conçoit comme une modalité de l'histoire culturelle, se rattache aussi à l'histoire sociale. L'histoire de la notion de réalisme est, ainsi, selon cette approche, indissociable de la notion de bourgeoisie (Bürgertum)2 Les limites chronologiques de notre étude (1848-1890) restreignent, certes, la perspective diachronique généralement adoptée par Koselleck dans ses travaux d'histoire des concepts. Mais toute notion, et celle de réalisme ne fait pas exception à la règle, se définit à une époque donnée en fonction de ses significations antérieures : on est ainsi conduit, pour cerner la tradition allemande du réalisme, à remonter jusqu'au classicisme weimarien.
Au lendemain des mouvements révolutionnaires de 1848, de leur répression en 1849 et de la restauration du néo-absolutisme en Prusse, en Autriche et dans toute la Confédération germanique, l'idéalisme de la période Vormärz (les décennies qui avaient précédé la révolution de mars 1848) est brisé. Mais le comportement de la plupart des acteurs de la période 1850-1871 sera marqué par la mémoire des événements révolutionnaires de 1848-1849. Quoi qu'il en soit, la décennie 1849-1859, pour les libéraux allemands, est une période caractérisée par le marasme : l'appel à un « nouveau réalisme », lancé par Rochau dès 1853, n'est encore qu'une pétition de principe.
Au début des années 1850, un nouveau maître mot finit en effet par s'imposer à tous : celui de réalisme. Dans son essai de 1853, Grundsätze der Realpolitik (Principes de la politique réaliste), le libéral Ludwig August von Rochau s'efforce de reformuler les aspirations des libéraux en tenant compte des leçons de l'automne 1849. Lorsqu'il est appelé à la tête du gouvernement, en 1862, Bismarck apparaît comme un archi-conservateur autoritaire : au fur et à mesure de ses succès militaires (guerre des Duchés en 1864 ; Königgrätz/Sadowa en 1866), beaucoup de libéraux se rallient à sa politique qu'ils considèrent comme la seule chance « réaliste » de faire aboutir l'unité allemande. Cette conversion qui, selon la formule de Hermann Baumgarten, résulte de « l'autocritique du libéralisme », Ludwig Bamberger se fait fort de l'expliquer aux Français dans une série d'articles publiés en février 1867 : il vante « la façon réaliste d'envisager les choses » propre à Bismarck et prédit que c'est lui qui réalisera la révolution allemande manquée en 1848.
Au cours de la période 1870-1890, l'expérience de la guerre franco-allemande, de la victoire de Sedan et de la proclamation du Reich, le spectacle de la « débâcle » française et de la Commune de Paris se surimposent à la mémoire de la révolution de 1848, comme la confirmation, pour beaucoup de contemporains, que l'Allemagne nouvelle a surmonté son idéalisme révolutionnaire et a démontré l'éclatante supériorité de la « voie particulière » (Sonderweg) du réalisme suivie depuis l'arrivée au pouvoir de Bismarck.
La Realpolitik de Bismarck est une représentation que ses partisans nationaux-libéraux ont projetée sur son action. Après la rupture de l'alliance gouvernementale avec les nationaux-libéraux en 1878, qui conduit à l'abandon du « combat pour la culture » (Kulturkampf) et à la définition d'une nouvelle ligne de front politique, antisocialiste cette fois, les libéraux conservateurs se rendent à l'évidence : le pacte scellé avec Bismarck en 1866 au nom du réalisme ne leur a pas permis de peser durablement sur la politique du nouveau Reich. Plus tard, l'expression Realpolitik qualifiera rétrospectivement une période politique qui apparaîtra comme prudemment réaliste (trop prudemment, dit Max Weber, dans sa leçon inaugurale de Fribourg en 1895) par contraste avec le « nouveau réal-idéalisme » pétri de volonté de puissance impérialiste qui caractérise l'époque wilhelminienne.
Mais le débat sur le réalisme en politique ne concerne pas que les libéraux. S'il est vrai que le projet de Karl Marx consiste à dépasser « l'idéalisme » des socialistes de 1848 et à parvenir au réalisme radical de la révolution prolétarienne, on peut dire que le désaccord de Marx et de Lassalle porte sur la différence entre le réalisme radical et la Realpolitik opportuniste.
Ferdinand Lassalle suivait une logique analogue à celle des nationaux-libéraux ralliés à Bismarck : il était prêt à approuver une « révolution venue d'en haut », voire une dictature sociale, et il engagea en 1863 des pourparlers secrets avec Bismarck dans l'espoir d'ouvrir la voie au socialisme d'État. Cette Realpolitik socialiste, Marx la considérait comme illusoire et vouée à l'échec.
Dans le débat de société sur la réforme de l'enseignement secondaire et des formations supérieures, l'opposition entre partisans de l'enseignement classique et défenseurs de l'enseignement moderne (Realbildung), plus scientifique et mieux adapté aux réalités sociales et culturelles contemporaines, accompagne la modernisation de la société et de la culture. Dans ce contexte, real est l'équivalent de « moderne » dans l'usage français. Le système du néohumanisme hérité de l'époque de Goethe et institutionnalisé sous l'égide de Humboldt est bientôt concurrencé par les établissements d'enseignement moderne, tournés vers la formation professionnelle autant que vers la culture générale. Fondée sur la rationalité scientifique et technique, destinée à former l'esprit réaliste de l'ingénieur, du commerçant, des cadres d'entreprise, cette conception de l'éducation moderne (Realbildung) entend renouveler le néohumanisme élitaire de Goethe et de Humboldt.
Les Mémoires de Fritz Mauthner, le philosophe du scepticisme linguistique dont Wittgenstein se démarque dans le Tractatus, révèlent que, pour cette génération, le réalisme politique et le réalisme en art et en littérature ne faisaient qu'un. Quatre expériences formatrices, raconte Mauthner, l'avaient libéré de ce qu'il appelle « la superstition du mot » : l'enseignement du physicien et philosophe positiviste Ernst Mach à l'université de Prague ; la lecture de la Considération inactuelle de Nietzsche sur l'histoire (1874) ; les Études sur Shakespeare d'Otto Ludwig, un des textes fondateurs du réalisme littéraire ; enfin, la démystification des grandes phrases en politique grâce à Bismarck et à sa Realpolitik.
Les institutions de la culture bourgeoise, à commencer par le lycée classique (Gymnasium), sont des bastions de la résistance au réalisme au nom de l'idéalisme de la culture néohumaniste qui tend pourtant à se réduire à de l'académisme. L'homme de lettres ou l'artiste qui ambitionne la reconnaissance des institutions de la Bildung a intérêt à éviter de se définir comme réaliste et à se réclamer plutôt de Goethe, des classiques grecs et de la Renaissance italienne. Mais dans la deuxième moitié du xixe siècle, les valeurs établies de la culture littéraire sont bel et bien menacées par la montée en puissance du journalisme et de l'industrie de la presse. Les droits d'auteur d'un romancier, s'il ne produit pas de best-sellers, ne sauraient être comparés à la rémunération qu'un journal à grande diffusion peut assurer à ses rédacteurs. Le secteur de la presse est alors plus florissant que celui de l'édition de livres et de la librairie. Alors que la presse apparaissait, dans la première moitié du xixe siècle, comme le prolongement naturel de la littérature, la dissociation entre l'écrivain et le journaliste, entre la littérature conçue comme discipline artistique, institution de la Bildung, et la presse en tant qu'industrie et culture de masse, donc de moindre niveau, ne cesse de s'accentuer dans la deuxième moitié du siècle.
La plupart des Kulturkritiker pessimistes flétrissent le nouveau pouvoir de la presse et les antisémites font du «journaliste juif» le type même du dépravé des temps modernes. L'époque du réalisme est aussi celle du pessimisme consistant à interpréter la modernisation économique, sociale et culturelle comme un processus de décadence. Une vague de pessimisme déferle ainsi sur l'Allemagne à partir des années 1870. La Philosophie de l'inconscient d'Eduard von Hartmann, une véritable somme de pessimisme métaphysique, dont la première édition date de 1869, compte parmi les best-sellers du dernier tiers du XIXe siècle. Or le pessimisme culturel se répand au moment même où s'affirme la puissance allemande.
La formation d'un mouvement antisémite de masse est l'un des symptômes de cette crise morale qui mine la société allemande : la controverse de Berlin sur l'antisémitisme, dont Heinrich von Treitschke et « l'anti-antisémite » Theodor Mommsen sont les protagonistes, date de 1879-1881. Les antisémites, lorsqu'ils dénoncent le « matérialisme » contemporain dont ils présentent « les Juifs » comme les propagateurs, rejettent également le réalisme mis à l'honneur par les libéraux depuis les années 1850, et ce rejet s'accompagne de la nostalgie d'un idéalisme dont Paul de Lagarde, par exemple, veut préparer la renaissance.
Notre histoire de la notion de réalisme exclut de son étude les aires culturelles autrichienne et helvétique. Au cours du XIXe siècle, des systèmes culturels différents se constituent, en effet, dans les territoires allemands que réunit le Reich de 1871, dans la monarchie habsbourgeoise et dans les cantons suisses. Après la guerre austro-prussienne de 1866 et la proclamation, en janvier 1871, d'un Reich allemand dont les Allemands d'Autriche sont exclus, la question de l'identité autrichienne se pose en termes nouveaux. Les différences qui pouvaient par le passé être perçues comme de simples nuances régionales permettant de parler, comme le faisait Madame de Staël, du « midi de l'Allemagne », s'approfondissent. De même, l'histoire politique, sociale et culturelle de la Suisse, devenue un État fédéral depuis l'entrée en vigueur de la Constitution de septembre 1848, ne peut qu'être traitée à part. Dans le cadre de la nouvelle Confédération helvétique de 1848, où la question de l'unité nationale se pose en de tout autres termes, le libéralisme suisse a pu consolider ses positions. Quant aux Allemands d'Autriche, la défaite de Sadowa/Königgrätz en 1866, et la proclamation du Reich «petit allemand» (kleindeutsch) en 1871 les ont mis à l'écart du nouvel État national allemand ; les libéraux autrichiens ont dû leurs succès politiques, à partir de 1859, aux déboires militaires de la monarchie habsbourgeoise et leur partage du pouvoir avec l'aristocratie répond à une autre logique que celle du pacte « réaliste » des nationaux-libéraux allemands avec Bismarck.
Il reste que Gottfried Keller (1819-1890) fut sans conteste l'un des plus grands écrivains de l'époque réaliste. Sa profonde influence sur le réalisme allemand sera plusieurs fois soulignée dans les pages qui suivent. Keller lui-même, militant libéral en 1848, patriote, élu secrétaire du canton de Zurich en 1861, n'aimait pas qu'on le définisse comme un écrivain suisse, car cela revenait à le mettre en marge de la littérature allemande, et il contestait l'existence d'une « littérature nationale suisse 3 ». Le cas du romancier autrichien Adalbert Stifter (1805-1868) est différent : beaucoup moins influentes en Allemagne que celles de Gottfried Keller, ses œuvres relèvent d'un « réalisme poétique » encore proche de l'époque Biedermeier.
Pour toutes ces raisons, nous avons préféré réserver à un autre ouvrage l'histoire de la notion de réalisme en Suisse et en Autriche. [...]

Jacques Le Rider
Notes :

1. Reinhart Koselleck, « Histoire des concepts et histoire sociale », in R. Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock-Demarle, Paris, Éditions de l'EHESS, 1990, p. 99-131 {Vergangene Zukunft : Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Francfort/Main, Suhrkamp, 1979).
2. Dans cette même étude, Reinhart Koselleck rappelle l'histoire de la notion de bourgeois : on passe de la notion de Stadtbürger, bourgeois de ville, autour de 1700, à celle de Biirger au sens de citoyen autour de 1800. Au xixe siècle, la notion de Bürgertum prend le sens d'une catégorie sociale, la bourgeoisie, qui se définit elle-même par son capital symbolique, la Bildung, et qui conçoit la culture bourgeoise (bûrgerliche Kultur) comme la culture tout court.
3. Cf. par exemple sa lettre à Ida Freiligrath du 20 décembre 1880, in Gottfried Keller, Gesammelte Briefe, éd. par Carl Helbling, Berne, Benteli, vol. 2, 1951, p. 357.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 mars 2008 7 09 /03 /mars /2008 13:08

faust.jpgIl est évident que la vie de Fritz Haber s’apparente pour beaucoup à la destinée faustienne telle que la légende nous la rappelle. C’est d’ailleurs pour cela que je me suis fortement intéressé au mythe de Faust et au Volksbuch (récit populaire) en particulier, ce fameux texte qui rendit le personnage de Faust très populaire en Allemagne dès la fin des années 1580 et qui inspira directement les chefs d’œuvre de Marlowe et de Goethe. Voilà pourquoi je n’hésite jamais à dire que l’adaptation du Faust de Goethe à laquelle nous avons travaillé Ambre et moi durant trois années peut aussi s’envisager comme un complément de lecture à ma propre biographie de Fritz Haber. Cette bande dessinée, sobrement titrée Faust et qui sortit aux éditions 6 Pieds sous Terre en 2006, connut une publicité discrète mais néanmoins remarquée puisque très dernièrement Ambre annonçait sur son site que le chef d’orchestre Jean-Luc Tingaud venait delui proposer de créer les décors en dessins projetés pour La Damnation de Faust d’Hector Berlioz, « Légende dramatique » inspirée de Goethe.

 

Ce qui est bien avec les livres pour lesquels on s’applique longtemps c’est que les retours et les gratifications s’adaptent souvent au même rythme indolent. De nouvelles perspectives se présentent alors que le contexte qui exige d’un livre que sa vie ne dépasse pas plus d’un semestre nous faisait presque croire que le « produit » était déjà en fin de vie. Mais c'était oublier que Faust se caractérisait avant tout par son impudence à vouloir se battre contre le temps…

P.S. : Page AGENDA actualisée.

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24 février 2008 7 24 /02 /février /2008 09:38

Rousseau-HistoireScience.jpgImpressionnante somme que cette Histoire de la Science parue en 1945 et qui brasse sur pas moins de 800 pages serrées les connaissances et les découvertes qui ont fait l’humanité. Si je parle de cet ouvrage dans ces pages consacrées avant tout à Fritz Haber, ce n’est pas pour les raisons que l’on pourrait imaginer. Car en réalité, de Fritz Haber, il n’est nullement question dans ce volume, pas même dans son édition réactualisée de 1965 ; notre bonhomme n’y est pas même cité. Que ceci ne nous incite pas à croire que nous sommes en face d’un mauvais livre ; la somme d’ouvrages génériques sur ce sujet nous montre que cet oubli est ordinaire, Haber reste curieusement effacé, derrière les Einstein, Planck, Ostwald, et autres Bohr. Une preuve de plus, s’il en fallait, qu’une centaine d’années fut nécessaire pour que l’historien des sciences comprenne et mesure toute la portée des actions de Haber, pionnier de par ses inclinations militaro-industrielles, des problèmes éthiques modernes ; la fixation de l’azote et l’invention des gaz de combats sont certes des découvertes moins fondamentales que celle de la relativité retreinte, mais ce serait oublier sur quoi elles ont débouchées, la première guerre mondiale n’étant pas la moindre des conséquences. 

Page AGENDA actualisée.

 

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