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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 08:44
Bertholet3.jpgSi tout son théâtre n’a pas encore été joué, (une création radiophonique de Farben est prévue sur les antennes de France Culture), Mathieu Bertholet est publié dans de prestigieuses collections et, comme je le disais dans ma première note, déjà couvert de prix. En discutant avec lui lorsque nous nous étions vus à Strasbourg en 2006, j’ai été particulièrement frappé de découvrir les réalités de sa condition, ainsi que son appréciation des dessous de la création théâtrale contemporaine. En réalité, ce monde, celui de Bertholet en tout cas, semble fortement codé, les carrières se construisant avec une sagacité toute stratégique. La première adaptation d’une pièce est ainsi capitale et le talent du dramaturge contemporain se jugera aussi par ses prédispositions à savoir dire non : il est déconseillé d’être avenant à toute proposition, et l’on n’acceptera pas d’être joué par la petite troupe amateur de Muflon-Les-Bouses, celle-ci porterait-elle d’excellentes visions sur la pièce, le risque de déforcer le curriculum vitae étant un enjeu avec lequel il n’est pas bon de trop jouer. Mais ces usages sont-ils seulement le privilège du théâtre contemporain ? Les secteurs artistiques contemporains fonctionnent avec plus ou moins de reconnaissance officielle, politique ou institutionnelle. Nous savons tous désormais que l’artiste, s’il désire être reconnu du grand public – cette ultime consécration – doit avant tout être reconnu par ses pairs, puis par les institutions. Seuls les concours de beauté, ou les formules du télé-crochet, ces émissions dont la télévision d’aujourd’hui abuse, permet à l’artiste de négliger les passages obligés que sont la reconnaissance des pairs et la légitimation institutionnelle. Dans le secteur de la bande dessinée, le jeune auteur inconnu, s’il s’aventure dans ce schéma de la reconnaissance, devra essentiellement compter sur le copinage : sur un an, dans la plupart des grandes maisons historiques, moins de 0,5 % des dossiers de bandes dessinées envoyés par des inconnus sont pris en compte et édités, ce sont toujours les auteurs publiés et déjà reconnus qui instruisent les décideurs sur les talents cachés ou en devenir. Dans le milieu de la bande dessinée, la reconnaissance institutionnelle – les bourses d’aide, l’attribution des prix, etc. – si elle n’est pas négligeable et tend à se renforcer (les efforts en ce sens sont notables depuis un dizaine d’année), n’arrive cependant pas encore à être aussi efficiente que la reconnaissance des pairs, voilà, semble-t-il une différence majeure avec celle du théâtre contemporain, distinction qui, dans les deux cas, oblige l’artiste a jouer aussi bien de fausseté que de stratégie. 
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15 février 2008 5 15 /02 /février /2008 11:11

bertholet.jpgLorsque Eric Heilmann, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg m’invita pour parler de Fritz Haber, il eut la très bonne idée d’inviter une autre personne pour qui Haber a été un matériau de base à son travail, le jeune dramaturge (né en 1977) Mathieu Bertholet, auteur d’une pièce titrée Farben, et disponible depuis 2006 dans la collection Papiers chez Actes Sud. Ma rencontre avec cet auteur que je ne connaissais pas fut réellement intéressante car Mathieu Bertholet, outre le fait qu’il aborde le cas de Fritz Haber au théâtre, propose un ton et une forme à mille lieues de mon travail.

 

Bertholet écrit donc du théâtre contemporain. Il a déjà reçu de nombreux prix, et pas des moindres, comme celui du Prix Jeunes Auteurs de la Radio Suisse Romande en 1997, ou celui du Burgtheater de Vienne en 2001 pour sa pièce Discothèque. Il est joué à Genève, à Vienne, à Londres, en Italie, il est, si je ne me trompe pas, actuellement en Californie, bref, tout se passe bien pour lui, et s’il continue ainsi encore quelques lustres, il est fort à parier que son nom deviendra incontournable.

 

J’ai donc lu sa pièce Farben (couleurs en allemand) avec un très grand intérêt. Tout d’abord, ce travail m’a fortement étonné, de par sa forme surtout (je vais encore le confesser ici : je ne suis pas très au fait de ce qui se fait en matière de théâtre contemporain), car Farben est une pièce qui comporte pas moins d’un prologue et quatre actes, sept lieux différents et plus de 130 scènes. Un rythme particulièrement hachuré, donc, proche du zapping télévisuel. Je dis zapping sans dérision puisque Mathieu Bertholet quand on lui pose quelques questions sur la forme particulière de son théâtre explique sans complexe que ses pièces tendent à s’approcher au mieux du rythme des productions cinématographiques et télévisuelles du moment. Mathieu Bertholet fait référence à la culture MTV comme au cinéma d’action hollywoodien, seul à même, selon lui, à demeurer en phase avec les attentes du public d’aujourd’hui, habitué – apprivoisé ? – à consommer les fictions sur un rythme que nous qualifierons « d’alerte » pour ne pas trop sombrer dans la caricature. Cette approche formelle se veut donc, selon Bertholet toujours, une transposition de la rythmique filmique contemporaine, incarnée par les nouvelles cadences qui font la spécificité de l’art du clip, ou, et ce n’est pas trop se tromper que de le dire, de la sphère médiatique dans son ensemble. C’est principalement pour cela, disait encore Berthelot, que les pièces de Racine et d’autres classiques du genre ne trouvent plus qu’un intérêt modéré au sein du public contemporain ; le constat semble s’affirmer de manière éclatante et indéniable : les longs monologues ainsi que les scènes « interminables » sapent l’acuité du spectateur de l’an 2000.

 

Au-delà de cette forme, il faut souligner que la pièce de Berthelot est formidablement bien documentée. Si bien que, pour être devenu moi-même, par la force des choses, un fin connaisseur de Fritz Haber, j’ai pu goûter à toutes les subtilités qui font le texte, et juger de toute la suite de finesses Bertholetiennes et dont il est clair que la majorité des lecteurs passera à côté. Mais ce manque de perception, réjouissons-nous pour Mathieu Bertholet, n’a eu aucune incidence sur les choix des membres du jury, puisque, malgré tous les détails et les subtilités historiques, ceux-ci ont tout de même décerné le prix du Schauspielhaus de Hambourg à Farben.  

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13 janvier 2008 7 13 /01 /janvier /2008 11:10

Collectif-Futiribles324.jpgUn autre personnage qui s’incline devant le talent de Sloterdijk mais qui s’énerve encore plus que moi à le lire est Jean-Jacques Salomon. Peu connu du grand public (il ne court pas après les émissions de télévision, c’est le moins que l’on puisse dire), Jean-Jacques Salomon est un philosophe des Sciences français de renommée internationale comme on pourra brièvement s’en rendre compte ici. Dans un article qu’il a consacré à deux ouvrages sur Fritz Haber (celui de l’américain Charles et le mien), paru dans le n°324 de la revue Futuribles, Jean-Jacques Salomon revient notamment sur le chapitre d’Ecumes dont je viens de publier l’extrait :

 

Souvenons-nous de la formule qu’Albert Camus a eue, bien seul alors dans la presse mondiale à réagir ainsi à « l’exploit scientifique » d’Hiroshima : « Notre xxe siècle est le siècle de la peur. On me dira que ce n’est pas là une science. Mais d’abord la science y est pour quelque chose, puisque ses derniers progrès théoriques l’ont amenée à se nier elle-même et puisque ses perfectionnements pratiques menacent la terre de destruction. De plus, si la peur en elle-même ne peut être considérée comme une science, il n’y a pas de doute qu’elle ne soit cependant une technique.1» Dans un style, un registre et un contexte très différents, c’est ce thème de la science devenue technique de terreur que Sloterdijk développe en insistant sur la privation, la pollution et la contamination de l’air qui constituent aujourd’hui la cible prioritaire de toutes les armes de destruction massive. Ce terrorisme « abolit la distinction entre la violence contre les personnes et contre les choses du côté de l’environnement : il est une violence contre les choses qui entourent les hommes et sans lesquelles les personnes ne pourraient rester des personnes.2» Le déplacement qu’il institue signale très exactement un attentat au sens latin du terme, non pas seulement une guerre, « mais l’exploitation maligne des habitudes de vie de la victime. »

 

Dans les sciences militaires, note Sloterdijk, on a gardé ce qu’on appelait le facteur de mortalité de Haber, produit de la concentration du toxique par la durée d’exposition (c par t). Après la Première Guerre mondiale, le même calcul s’appliquera aux travaux menés sur les insecticides avec la mise au point du Zyklon A destiné à la lutte contre les nuisibles. L’objectif était d’abord d’attaquer « les espaces d’habitude envahis par la vermine ». La même entreprise, Tesch et Stabenow (Testa), qui fit de son brevet un succès commercial sur le marché civil, proposera à la Wehrmacht et aux SS ses services non moins efficaces contre la « vermine humaine », avec un produit à peine amélioré, le Zyklon B, plus facile à transporter et à utiliser que sous la forme liquide et fugitive du Zyklon A. Dès 1939, l’entreprise avait donné des cours de désinfection et diffusé une brochure, Le petit manuel Testa sur le Zyklon, où l’on pouvait lire que l’élimination de la vermine « ne répond pas seulement à un impératif de l’intelligence, mais constitue aussi un acte de légitime défense.»

 

L’atmoterrorisme est toujours lutte contre des nuisibles : l’ennemi en temps de guerre, le sous-hommes en temps de paix, et fait apparaître, ajoute Sloterdijk, une climatologie spéciale : « Avec elle, la manipulation active de l’air que l’on respire devient une affaire culturelle, même si ce n’est dans un premier temps, que dans la dimension la plus destructive qui soit. Elle porte d’emblée les traits d’un acte de design au cours duquel on dessine et l’on produit ‘dans les règles de l’art’ des microclimats délimitables » dans et par lesquels des hommes donnent la mort à d’autres hommes3. Assurément, l’armement nucléaire répond aux mêmes critères de ce design en ajoutant aux effets de souffle et de chaleur propres à toute explosion les effets de la radioactivité et des impulsions électromagnétiques : ce n’est pas seulement priver d’air l’environnement de l’ennemi, c’est l’enfermer dans un environnement qui le contamine et le paralyse dans le temps suivant sa proximité du « point zéro » et son exposition aux retombées.

 

Curieusement, Sloterdijk omet d’ajouter cet autre exemple de design tout à fait proche du précédent par ses effets à long terme : durant la guerre américaine du Vietnam, le recours aux herbicides et aux défoliants (les agents orange, blanc et bleu). L’opération « Traînée de poussière » (Trail Dust) baptisée par la suite Hadès, du nom du dieu des morts, puis Ranch Hand (pour lui donner sans doute un air de convivialité rurale), s’étendit de 1962 à 1971. C’était déverser quelques 77 millions de litres d’agents actifs porteurs notamment de dioxine, dont la toxicité est très grande et surtout peut s’étendre de génération en génération, tout comme les effets ionisants des armes nucléaires. Les surfaces vaporisées une ou plusieurs fois ont été estimées à 1,36 million d’hectares, entraînant non seulement déforestation et contamination des terres, mais encore de 3 à 4 millions de victimes humaines, parmi lesquelles beaucoup d’enfants nés anormaux. […]



1. A. Camus, « Le siècle de la peur », article dans Combat, novembre 1946, Essais, Pléiade, Gallimard, 1965, p. 331.

2. P. Sloterdijk, op. cit., p. 93 et sq.
 

3. Idem, op. cit., p. 103 et 112. Comme Sloterdijk n’est jamais en reste d’équivalences, il évoque l’année 1924 qui voit les chambres à gaz « entrer dans le droit pénal d’un État démocratique », les États-Unis, et va jusqu’à comparer les parois vitrées permettant à des témoins invités « de se persuader de l’efficacité des conditions atmosphériques à l’intérieur de la chambre » aux « œilletons de verre dans les portes des chambres à gaz des camps de concentration « qui permettaient aux exécuteurs de jouir du privilège de l’observateur ». Dans les deux cas , écrit-il, « il s’agit de penser l’administration de la mort comme une production », mais la pendaison et la guillotine étaient-elles plus humaines ? Le parallèle est ici insoutenable et pour tout dire odieux : d’un côté l’énorme massacre de masse des « vermines humaines » par un ordre secret donné oralement, de l’autre le résultat public du jugement de tribunaux concernant des individus — fût-ce au prix d’erreurs judiciaires (pp. 104-108).

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7 janvier 2008 1 07 /01 /janvier /2008 15:15
 

Sloterdijk-Sp--res3-copie-1.jpgPeter Sloterdijk est un philosophe que j’apprécie tout particulièrement, notamment parce qu’au delà du fait qu’il est incontestablement l’un des auteurs les plus brillants d’aujourd’hui, il bénéficie de cette capacité précieuse qui fait qu’il sait aussi bien émerveiller ou agacer au plus au point. Si son talent de provocateur se tarit légèrement depuis ses trois dernières parutions françaises, son style baroque continue d’apporter à ses textes un sel unique et véritablement personnel.
Dans le troisième tome de Sphères, celui baptisé Ecumes, Sloterdijk revient sur la guerre des gaz menée par Fritz Haber et sur la notion d’arme atmoterroriste. Extrait :

 

On gardera le XXe siècle en mémoire comme celui dont la pensée essentielle consistait à ne plus viser le corps d’un ennemi, mais son environnement. C’est la pensée fondamentale de la terreur, dans un sens plus explicite et plus contemporain. Shakespeare en a fait pro­noncer le principe par Shylock, sous une forme prophétique : « Vous prenez ma vie si vous prenez les moyens qui me permettent de vivre1. » Parmi ces moyens, outre les conditions économiques, les conditions écologiques et psychosociales de l’existence humaine sont aujourd’hui au centre des intérêts. Dans les nouveaux procédés consistant à pratiquer, en travaillant sur l’environnement de l’en­nemi, la suppression de ses conditions de vie, apparaissent les contours d’un concept spécifiquement moderne et post-hégélien de la terreur2.

 

La terreur du XXe siècle est essentiellement plus que le « j’ai le droit parce que je veux » avec lequel la conscience de soi jacobine marchait sur les cadavres de ceux qui s’opposaient à son libre cours ; elle se distingue aussi fondamentalement — malgré des similitudes formelles — des attentats à la bombe commis par les anarchistes et nihilistes au dernier tiers du XIXe siècle, qui visaient une déstabilisa­tion pré-révolutionnaire de l’ordre social bourgeois et post-aristocratique3. Chez eux florissait une lourde «philosophie de la bombe » qui permettait aux fantasmes de pouvoir de quelques petits bourgeois vandales de s’exprimer. Enfin, elle ne peut être comparée, ni par sa méthodologie, ni par son objectif, à la tech­nique phobocratique de dictatures existantes ou à venir, consistant à utiliser un mélange soigneusement calculé de « cérémonie et de terreur4 » pour rendre dociles leurs propres populations. Il faut enfin écarter de sa notion exacte les fréquents épisodes dans lesquels des desperados se sont procuré des moyens de destruction modernes pour des motifs paranoïaques ou vengeurs et par hérostratisme, avec l’intention de produire des apocalypses locales.

 

La terreur de notre époque est une forme d’émergence du savoir de l’élimination modernisée par la théorie de l’environnement ; c’est ce savoir qui permet au terroriste de mieux comprendre ses victimes qu’elles ne se comprennent elles-mêmes. S’il n’est plus possible de liquider le corps de l’ennemi en lui assénant des coups directs, l’attaquant dispose désormais de la possibilité de lui rendre impossible le prolongement de son existence en le plongeant suffi­samment longtemps dans un milieu invivable.

 

Cette conclusion donne le jour, dans un premier temps, à la « guerre chimique » moderne, considérée comme une agression contre les fonctions vitales primaires de l’ennemi, liées à son envi­ronnement : je veux parler de la respiration, des régulations du sys­tème nerveux central, de conditions supportables de température et de radioactivité. Ce qui se déroule ici, dans les faits, c’est la transi­tion entre la guerre classique et le terrorisme, dans la mesure où celui-ci a pour postulat le refus du vieux croisement de fer entre adversaires de même niveau. La terreur opère au-delà de l’échange naïf de coups portés à l’aide d’armes par des troupes régulières. Ce qui lui importe, c’est de remplacer les formes de combat classiques par des attentats contre les conditions environnementales de la vie de l’ennemi. Pareille mutation s’impose lorsque se rencontrent des adversaires très inégaux - on le voit aujourd’hui, avec la vogue des guerres non étatiques et les frictions entre armées de l’État et combattants non étatiques. On se trompe pourtant du tout au tout en affirmant que la terreur est l’arme des faibles. N’importe quel regard sur l’histoire de la terreur au xxe siècle montre que ce sont les États — et parmi ceux-ci, les États forts -, qui ont d’abord prêté la main aux moyens de combat et aux méthodes terroristes.

 

gaz-sloterdijk.jpgOn le comprend clairement après coup : la curiosité que fut, dans l’histoire militaire, la guerre du gaz menée de 1915 à 1918, tient au fait qu’en elle, les formes de terreur environnementales officielle­ment encouragées des deux côtés du front étaient intégrées à ce que l’on appelait la guerre régulière d’armées recrutées selon les prin­cipes du droit — dans un mépris explicite de l’article 23a de la Convention sur les lois et les coutumes de la guerre terrestre adop­tée en 1907 à La Haye, article qui excluait explicitement l’utilisa­tion de poisons et d’armes intensifiant les souffrance pour mener des actions contre l’ennemi, et a fortiori contre la population non combattante5. En 1918, les Allemands auraient disposé de neuf bataillons de gaz comptant environ sept mille hommes, les Alliés de treize bataillons de « troupes chimiques » regroupant plus de douze mille hommes. Les experts avaient des raisons de parler d’une « guerre dans la guerre ». La formule annonce l’instant où l’exter-minisme se détachera de la violence traditionnelle de la guerre pour prendre son libre cours. De nombreux propos de soldats de la Pre­mière Guerre mondiale, surtout des officiers professionnels d’origine noble, témoignent qu’ils voyaient dans le combat aux gaz une dégénérescence de la guerre, qui constituait une perte de dignité pour tous les participants. On ne connaît cependant pas un seul cas où un membre de l’armée se soit ouvertement opposé à la nouvelle « loi de la guerre »6.

 

La découverte de « l’environnement » s’est faite dans les tran­chées de la Première Guerre mondiale, dans lesquelles les soldats des deux parties s’étaient rendus tellement hors de portée des muni­tions qui leur étaient destinées - balles ou explosifs - que le pro­blème de la guerre atmosphérique ne pouvait que devenir essentiel. Ce qui prit ultérieurement le nom de guerre des gaz (et plus tard encore de guerre aérienne) se présentait comme la solution tech­nique du problème : son principe était d’envelopper suffisamment longtemps - ce qui, dans la pratique, signifiait au moins : pendant quelques minutes - l’ennemi dans un nuage de substances toxiques ayant une « concentration de combat » suffisante, pour qu’il soit victime de son propre besoin de respirer. Ces nuages toxiques n’étaient pratiquement jamais composés de gaz, au sens physique précis du terme, mais de très fines particules de poussière libérées par de légères explosions. Le phénomène d’une deuxième artillerie se profilait ainsi : elle ne visait plus directement les soldats ennemis et leurs lignes, mais l’environnement aérien des corps ennemis. Le concept de « coup au but » évolua par conséquent dans la logique du flou : désormais, ce qui était assez proche de l’objet pouvait être considéré comme suffisamment précis, et donc maîtrisé de manière opérationnelle7. Dans une phase ultérieure, les munitions explo­sives de l’artillerie classique furent recombinées avec les projectiles créateurs de brouillard de la nouvelle artillerie du gaz. Une recherche fébrile se pencha immédiatement sur la question de savoir comment on pouvait éviter la dispersion très rapide des nuages toxiques sur le champ de bataille. On y parvint en règle générale en ajoutant des substances chimiques qui modifiaient dans le sens souhaité le comportement de ces particules de poussière de combat très volatiles. Du jour au lendemain, à la suite des événe­ments d’Ypres, on vit surgir du néant une sorte de climatologie militaire dont on ne dit pas trop peu en la reconnaissant comme le phénomène logique majeur du terrorisme.

 

L’étude des nuages toxiques est la première science avec laquelle le xxe siècle décline son identité. Avant le 22 avril 1915, cette affir­mation aurait été pataphysique ; pour la période suivante, on est forcé de la considérer comme le cœur d’une ontologie de l’actualité. Elle explicite le phénomène de l’espace irrespirable impliqué dans le concept traditionnel de « miasme ». Le statut qu’occupe au sein de la climatologie l’étude des nuages toxiques, qui n’est toujours pas clarifié aujourd’hui, ou celui qui revient à la théorie des espaces irrespirables, fait seulement apparaître le fait que la théorie du cli­mat ne s’est pas encore émancipée, à cette heure, de la tutelle que lui imposent les sciences de la nature. En vérité, nous le montrerons, elle fut la première des nouvelles sciences humaines nées du savoir acquis pendant la guerre mondiale8.

L’évolution fulgurante d’appareils militaires de protection respi­ratoire (en termes vulgaires : de masque à gaz de combat) révélait l’adaptation des troupes à une situation dans laquelle la respiration humaine était en train de prendre un rôle direct dans le déroule­ment de la guerre. Fritz Haber put rapidement se faire célébrer comme le « père des masques à gaz ». Quand on lit, dans les ouvrages d’histoire militaire, que pour la période allant de février à juin 1916, les entrepôts compétents, à l’arrière, ont distribué aux feules troupes allemandes stationnées devant Verdun près de cinq millions et demi de masques à gaz, ainsi que quatre mille trois cents appareils de protection à oxygène (système inspiré par celui des mines) avec deux millions de litres d’oxygène9, les chiffres mon­trent d’une manière évidente dans quelle mesure, dès cette époque, la guerre « écologisée », menée dans l’environnement atmosphé­rique, était devenue un combat pour conquérir les « potentiels » respiratoires des parties adverses. Le combat intégrait aussi, désor­mais, les points de faiblesse biologiques des partenaires du conflit. Le concept de masque à gaz, qui connut une popularité tellement rapide, exprime l’idée que l’agressé tentait d’abolir sa dépendance à l’égard de son milieu immédiat, l’air qu’il respirait, en se dissimu­lant derrière un filtre à air - un premier pas vers le principe de l’ins­tallation climatique, qui se fonde sur la coupure entre un volume d’air défini et l’air qui l’entoure. Du côté offensif, cela correspondait de nouveau à une intensification de l’agression contre l’atmosphère, par l’utilisation de substances toxiques censées traverser les appa­reils mis en place par l’ennemi pour protéger la respiration ; à partir de l’été 1917, les chimistes et officiers allemands utilisèrent comme gaz de combat le diphényle-chlorure d’arsenic, devenu fameux sous le nom de « croix bleue » ou de « Clark I » ; sous la forme de très fines particules de substance en suspension, il était en mesure de franchir les filtres de protection de la respiration chez l’ennemi - un effet que les personnes touchées reconnurent en qualifiant ce pro­duit de « briseur de masques ». À la même époque, l’artillerie des gaz allemande utilisa sur le front ouest, contre les troupes britan­niques, un gaz de combat fondamentalement nouveau, appelé « croix jaune » ou « Lost10 » en allemand, « gaz moutarde » ou « produit des Huns » ou « ypérite » en français. Même à très faible dose, après contact avec la peau ou après avoir touché les muqueuses et les voies respiratoires, ce gaz provoquait de très graves lésions de l’organisme, notamment des cécités et des dysfonctionnements ner­veux catastrophiques. Parmi les victimes fameuses du gaz moutarde ou de l’ypérite sur le front occidental, on comptait le caporal Adolf Hitler, qui, sur une colline près de Wervik (La Montagne), au sud d’Ypres, dans la nuit du 13 au 14 octobre 1918, fut pris dans l’une des dernières attaques au gaz lancées par les Anglais au cours de la Première Guerre mondiale. Dans ses Mémoires, il indique qu’au matin du 14, il eut l’impression que ses yeux s’étaient transformés en charbons ardents ; après les événements du 9 novembre en Alle­magne, qu’il vécut par ouï-dire à l’hôpital militaire de Pasewalk en Poméranie, il avait connu une rechute de cécité due au gaz mou­tarde, et avait pris, pendant cette crise, la décision de « devenir politicien ». Au début 1944, constatant que la défaite approchait, Hitler expliqua à Speer qu’il craignait de redevenir aveugle, comme jadis. Le traumatisme du gaz resta présent en lui jusqu’au bout, sous forme de traces nerveuses, Parmi les éléments déterminants de la Seconde Guerre mondiale, un fait particulier semble avoir joué un rôle du point de vue de la technique militaire : à la suite de ces événements, Hitler intégra une compréhension idiosyncrasique du gaz dans son concept personnel de la guerre, d’une part, dans son idée de la pratique du génocide, de l’autre 11.

 

 

1.  « You take my life / When you do take the means whereby I live. » The Merchant of Venke, Acte IV, scène 1.

 

2.   Cf. G.W.F. Hegel, Phanomenologie des Geistes, Francfort, 1970, pp. 431 sq. Dans la terreur se réalise, selon Hegel, la « sécheresse discrète et absolue, la ponctualité obstinée de la véritable conscience de soi... L’unique oeuvre, l’unique acte de la liberté universelle est par conséquent la mort, et qui plus est une mort n’ayant pas d’ampleur et d’emplissage intérieurs ; car ce qui est nié, c’est le point inaccomplf du Soi libre absolu ; c’est donc la mort la plus froide, la plus plate, sans plus de signification que le fait de trancher une tête de chou ou de boire un verre d’eau. » (ibid., p. 436).

 

3. Cf. l’anarchiste et idéaliste allemand Johann Most, inventeur du principe de la lettre piégée ; également Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard, 1951, où Camus sou­ligne la différence entre terreur individuelle et terrorisme d’Etat.

 

4. Cf. Joachim Fest, Hitler, Gallimard, 1998.

 

5. Comme les deux parties étaient conscientes de violer le droit de la guerre, elles renoncèrent à protestet auprès des gouvernements adverses contre l’emploi de gaz toxiques. L’argument fallacieux du professeur Haber, pour qui le chlore n’était pas un gaz toxique, mais uniquement un gaz irritant, et n’était donc pas concerné par l’interdiction formulée dans la convention de La Haye, a perduré jusqu’à nos jours dans l’apologétique nationaliste en Allemagne.

 

6. Cf. Jôrg Friedrich : Dos Gesetz des Krieges : das deutsche Heer in Russland 1941-1945. p Prozess gegen das Oberkommando der Wehrmacht, Munich, 1993.

 

7. Cet effet fut anticipé par l’emploi massif des munitions explosives. Cf. Niall Fergu-, Derfalsche Krieg. Der Erste Weltkrieg und das 20. Jahrhundert, Munich, 2001, p. 290 : a surabondance des obus devait compenser le manque de précision. »

 

8. Sur la naissance d’une néphologie sereine (ou, pour parler avec Thomas Mann : d’une théorie des « mobilités supérieures ») au début du XIXe siècle, on lira la monogra­phie de Richard Hamblyn, L’invention des nuages, Lattès, 2004. - Les principaux dérivés produits par les sciences humaines à partir du phénomène de la propagande de guerre, et leur abolition dans la communication de masse totalitaire, se trouvent dans la « Théorie de la démence collective » de Hermann Broch, cf. plus bas, p. 163.

 

9.  Cf. Martinetz, op. cit., p. 93.

 

10. Nom que lui donna Fritz Haber en assemblant les premières lettres du nom des scientifiques responsables, le Dr Lommel (Bayer, Leverkusen) et le Pr Steinkopf (collabo­rateur de l’Institut de l’Empereur Guillaume de chimie physique et d’électrochimique de Dahlem, dirigé par Haber, devenu « Institut Militaire Prussien » pendant la guerre). Son odeur valut à ce gaz d’être baptisé mustard gas, gaz moutarde, par les Britanniques et les Français, ou encore ypérite, d’après le nom du lieu où il fut employé pour la première fois et en raison de son effet dévastateur.

11. Sur le non-emploi des gaz toxiques pendant la Seconde Guerre mondiale, cf. Gùn-tner Gellermann, Der Krieg, der nkht stattfand. Möglkhkeiten, U berhgungen und Entscheidun-gen der deutschen Obersten Fiïhrung zur Verwendung chemischer Kampfstoffe im Zweiten Weltkrieg, Coblence, 1986

 

 

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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 17:29
L--tourneau-Rathenau.jpgAutre ouvrage fondamental, le Rathenau de Paul Létourneau, professeur titulaire au département d'Histoire à l’Université de Montréal et membre de la Walther-Rathenau-Gesellschaft, est l’une des rares études en français consacrée à la vie et l’œuvre de Rathenau. On y apprend beaucoup de choses mais surtout, c’est le parcours et les contradictions nombreuses de Rathenau qui sont ici brillamment exposés. Comment l’un des plus grands capitalistes de son temps s’est-il fait pleuré par des milliers d’ouvriers descendus dans la rue après son assassinat par l’extrême droite, comment les écrits d’un magnat de l’électricité tel que lui, présent dans plus d’une centaine de directoires pouvaient-il être appréciés des futurs révolutionnaires réactionnaires de l’Allemagne et de Lénine… Le livre de Létourneau ne répond bien évidemment pas à tous ces oxymores philosophiques mais il a le mérite de les dévoiler nettement.
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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 14:06

kraus3.jpgUn autre aspect important et particulièrement délicat du problème est celui que mentionne Timms quand il remarque qu’avec la montée de la violence nazie, qui s’est traduite notamment par l’assassinat de Rathenau en 1922 et la ten­tative de meurtre contre Harden - deux événements aux­quels il avait réagi avec une clarté et une vigueur particulières [ASll, 19] —, Kraus s’est trouvé confronté de façon encore plus directe à la question suivante : quelle était la stratégie la plus indiquée pour un intellectuel juif comme lui, qui cherchait à lutter efficacement contre le fascisme menaçant et bientôt triomphant ? « En dépit des termes de combat qu’il avait uti- lisés, il était difficile pour les écrivains d’origine juive de s’opposer à la menace du fascisme, puisque leurs arguments étaient contrés par des injures antisémites. Kraus lui-même a été dénoncé comme un "Juif syphilitique" par des journaux de droite et dans des lettres anonymes. Son problème, en tant que critique du nazisme, était d’éviter de donner l’im­pression d’être en train de défendre des intérêts étroitement juifs» un défaut qu’il a identifié dans un commentaire sur l’af­faire Harden par un autre journaliste, Siegfried Jakobsohn, éditeur de Die Weltbuhne. L’article, par ailleurs admirable (suggère Kraus), de Jakobsohn "oppose de façon un peu trop visible à la croix gammée l’étoile de David" [DF 601 -7, novembre 1922, 44]. Le caractère oblique du traitement du national-socialisme par Kraus peut être attribué en partie à ce dilemme. Comment un écrivain juif peut-il réfuter l’anti­sémitisme sans donner l’impression qu’il défend simplement des intérêts juifs ? Kraus, lui aussi, s’est trouvé pris entre la croix gammée et l’étoile de David, puisque la culture autri­chienne était pénétrée par des formes d’antisémitisme également pernicieuses. » [ASll, 19-20] Tel était, en effet, le problème. Le nazisme et la violence qu’il était en train d’en­gendrer ne pouvaient être combattus sur une base correcte qu’à partir de principes universels, au nom du respect de la vie et de la dignité humaines en général, et non d’intérêts particuliers quelconques. Cet aspect de la question est, du point de vue de Kraus, absolument essentiel.

 
 

Même s’il n’éprouve, de façon générale, pas beaucoup de sympathie pour Kraus et se présente comme un défenseur de la monarchie des Habsbourg et de l’Autriche chrétienne, Joseph Roth raisonne, sur ce point, de la même façon que lui et trouve plutôt réjouissant et flatteur d’« apparaître comme un renégat aux yeux des Allemands et des Juifs ». Dans une lettre à Stefan Zweig du 14 août 1935, où il est question de Chaïm Weizmann, Roth exprime son refus de choisir entre un sioniste (c’est-à-dire, pour lui, un nationaliste) supérieu­rement intelligent comme celui-ci et un nationaliste allemand imbécile comme Hitler ; et il explique de la façon suivante le problème que lui pose l’idée de s’associer, pour lutter contre Hitler, avec un des représentants les plus typiques du natio­nalisme juif : « Je ne comprends [...] pas comment vous en venez, précisément vous, à vouloir vous appuyer sur un frère des nationaux-socialistes (un sioniste, même génial, n’est en effet rien d’autre que cela) pour entamer un combat contre Hitler (lequel n’est à la vérité qu’un frère crétin des sionistes). Vous parviendrez peut-être ainsi à protéger les Juifs. Mais ce qui compte à mes yeux, c’est de protéger l’Europe et l’hu­manité contre les nationaux-socialistes et les sionistes hidé-riens. S’il peut aussi m’importer de protéger les Juifs, c’est seulement en ce qu’ils constituent l’avant-garde de l’huma­nité qui est la plus directement menacée. Si c’est là ce que M. Weizmann a en tête, je suis tout à fait disposé à me joindre à vous et à "apporter mon concours" en fonction de mes "faibles moyens" — ce ne sont pas là simplement de belles paroles. » De la même façon que Roth, Kraus pense qu’il faut défendre les Juifs non pas pour des raisons spéciales et en s’enfermant dans la judéité ou, pire encore, dans une judéité comprise de façon nationaliste, mais en tant que par­tie avancée de l’humanité qui se trouve exposée le plus immé­diatement à la menace et au danger. Autrement dit, même s’ils sont persécutés explicitement en tant que Juifs, c’est en tant que représentants de l’humanité, et non de la judéité, que les Juifs doivent avant tout être défendus. Une fois admis ce point crucial, le soutien et la solidarité active vont de soi et peuvent se manifester sans la moindre réserve. Mais com­ment pouvait-on encore espérer réussir à combattre le fléau avec quelques chances de succès quand les valeurs universelles elles-mêmes étaient disqualifiées a priori comme des inven­tions « juives » et les Juifs qui les défendaient considérés avant tout comme les porte-parole d’une communauté qui cher­chait en réalité uniquement à préserver par tous les moyens les avantages et les privilèges abusifs qu’on lui reprochait précisément de détenir ?

 

Un autre problème que Kraus a eu à se poser à cette époque-là est celui de savoir ce qui, dans une situation comme celle de Harden, constituait une preuve de courage véritable. Etait-ce le fait d’exposer, comme l’a fait la victime, inutile­ment sa propre vie en refusant la protection policière qui lui avait été offerte, avec la satisfaction d’avoir réussi à démentir par cette manifestation de courage physique la légende de la lâcheté juive et permis, du même coup, au lâche aryen non seulement de commettre une agression contre un homme sans défense mais également de s’enfuir, ou au contraire le fait d’accepter de prendre les précautions nécessaires et d’utiliser

 

les moyens de protection disponibles contre la menace ? La réponse de Kraus à cette question est très claire et elle n’a pas varié par la suite. Ce n’est pas, en tout cas pas nécessairement, le courage physique, mais une autre forme de bravoure que l’on est en droit d’attendre de l’écrivain combattant : « Le cou­rage de l’écrivain doit se vérifier à la table où il écrit ; il consiste précisément et exclusivement dans le fait que l’acte littéraire, dont l’omission devait être obtenue par la contrainte de la menace dangereuse, est accompli en dépit d’elle, sans la prendre en compte, voire sans conscience d’elle - au moment où il met le pied dans la rue, où sa personne corporelle entre en ligne de compte et est mise en danger, il peut être le plus grand poltron. » [DF 601-7, 45-6]

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14 décembre 2007 5 14 /12 /décembre /2007 09:57

Bouveresse-KKraus.jpgIl y a, dans le dernier ouvrage en date du philosophe Jacques Bouveresse, Satire & Prophétie : les voix de Karl Kraus, paru chez Agone en cette fin d’année 2007, un chapitre impressionnant consacré à la question de la haine de soi juive. Ce que l’on a appelé l’antisémitisme juif y est très brillamment approché (comme toujours, avec Bouveresse) et certaines vues de Jacques Le Rider, autre commentateur du sujet (je reviendrai plus tard sur les ouvrages ou articles que Le Rider a consacré à la question), s’en trouvent implicitement et quelque peu discutées. A propos des fameuses relations que Karl Kraus entretint avec Houston Stewart Chamberlain, le fameux gendre de Wagner et père de la pseudo-science raciste, Bouveresse écrit :

 

Il peut être tentant de considérer que les relations que Kraus a entretenues avec Chamberlain constituent la preuve par excellence dufait que la réaction à la question juive et à la réponse antisémite qu’elle suscitait de plus en plus ouverte­ment a été, chez lui comme chez un bon nombre d’autres intellectuels juifs, marquée en profondeur par la haine de soi juive. Mais Hannah Arendt me semble avoir une perception singulièrement plus lucide de la situation réelle quand elle remarque, à propos de la manière dont des écrivains comme Kraus, Kafka et Benjamin se sont trouvés, en l’occurrence, confrontés, sur trois modes différents, à une difficulté pour laquelle il n’existait probablement pas de solution véritable : « Sans doute est-il d’autant plus difficile aujourd’hui de com­prendre et de prendre au sérieux ces problèmes qu’on est tenté de les interpréter, à tort, comme une simple réaction à l’antisémitisme ambiant et ainsi comme l’expression d’une haine de soi. Mais de cela il ne saurait être question, s’agis­sant d’hommes du niveau de Kafka, Kraus ou Benjamin. Ce qui donne à leur critique toute son acuité ne fut jamais l’anti­sémitisme, comme tel, mais la réaction à son égard de la bourgeoisie juive, à laquelle l’intelligentsia ne s’identifiait aucunement. Et là non plus il ne s’agit pas de l’attitude apo­logétique souvent peu digne du judaïsme officiel, avec lequel les intellectuels n’avaient guère de contact, mais de la néga­tion mensongère de l’existence de la haine antijuive et de la séparation de cette bourgeoisie d’avec la réalité, mise en scène élaborée avec tous les artifices de l’auto-illusion, et dont faisait aussi partie, en tout cas, pour Kafka, la démarcation établie à l’encontre du prétendu peuple des Ostjuden (Juifs d’Europe centrale) que l’on rendait hypocritement responsable de l’antisémitisme. Le point décisif ici était toujours l’oubli de la réalité, auquel contribuait fortement, comme il est naturel, l’opulence de ces couches sociales.1 »

Même dans le cas de Kraus, qui pourrait sembler à première vue s’y prêter davantage, la tentation de parler de haine de soi juive pourrait bien être avant tout, chez le lecteur d’aujour­d’hui, l’expression d’un manque de subtilité regrettable et d’une incapacité de comprendre comment un intellectuel juif, justement parce qu’il était mieux armé que beaucoup d’autres contre l’oubli de la réalité, pouvait trouver, en fin de compte, moins alarmantes les manifestations usuelles de l’antisémi­tisme régnant que l’inadéquation fondamentale de la réponse que le judaïsme officiel et plus encore la bourgeoisie juive cultivée et libérale (celle dont la Nette Freie Presse constituait le journal de référence) essayaient de leur apporter.

 

Le concept de « haine de soi juive » fait, en tout cas, par­tie de ceux que Kraus a contestés à différentes reprises expli­citement, avec des arguments qui mériteraient certainement d’être mieux connus et pris un peu plus au sérieux. Comme l’écrit Timms, « au cours des débats sur la politique de l’iden­tité, ceux qui suivaient l’exemple de Kraus en répudiant toutes les affiliations juives ont été accusés de "haine de soi", notamment par Theodor Lessing et Anton Kuh. Toutefois, il y avait tellement de factions dans le judaïsme, tellement de "mois" juifs [jewish "selves"]parmi lesquels choisir que le concept n’est d’aucun secours. Bien qu’il tende à être asso­cié aux attitudes autodestructrices d’Otto Weininger, les ori­gines de la "haine de soi" ne résident pas dans le judaïsme mais dans un ascétisme chrétien négateur de la vie — d’où la référence à la "haine de soi chrétienne" dans un passage de Theodor Haecker cité pour la première fois en mars 1914 [DF 395-7, mars 1914,20]. Kraus a répudié le concept de la "haine de soi juive" à un bon nombre d’occasions, rejetant les ar­guments de Kuh comme une popularisation de la théorie psychanalytique de la compensation [DF 561-7, mars I921, 56].

 

Pour lui comme l’a observé son ami Berthold Viertel, la "haine de soi" n’était pas un phénomène spécifiquement juif, mais pouvait être appliquée à d’autres groupes sociaux. De fait, s’il y avait une nation qui niait son identité, c’était bien les Autrichiens, puisque la majorité d’entre eux essayaient de se persuader qu’ils étaient allemands » [ASII, 34]. Chamberlain a encore été mentionné à sept ou huit reprises (la dernière fois en 1927, l’année de sa mort) dans la Fackel après que la correspondance entre lui et Kraus a pris fin. Mais, comme l’observe Wilhelm, la seule remarque exprimant une critique sans réserve de l’auteur des Grundlagen que l’on puisse trouver dans la Fackel n’est pas de Kraus, mais du poète autri­chien Franz Janowitz, un de ses amis les plus chers, tué au combat en novembre 1917, dans un texte posthume intitulé « Das Règlement des Teufels [Le règlement du diable] ». Au nombre des commandements du diable figure, d’après Janowitz, le suivant : « Qu’on fasse croire à tout homme que sa nation est la nation préférée de Dieu. (Pour plus de préci­sions, relire les écrits de Chamberlain.) » [DF 691 -6, juillet 1925,9] Etant donné que le danger qui est évoqué dans la première phrase fait partie de ceux que Kraus connaissait depuis long­temps mieux que personne et contre lesquels il n’avait pas cessé, pendant la guerre, de mettre en garde ses compatriotes et leurs alliés allemands, on ne peut que s’étonner qu’il n’ait pas éprouvé le besoin de faire lui-même le lien entre ce qu’elle dit et ce qui est suggéré dans la deuxième. 

Une obscurité presque complète subsiste encore à propos du moment exact où les relations entre Kraus et Chamberlain ont pris fin et des raisons précises qui ont provoqué la rup­ture. L’expérience de la guerre et des lectures à la fois plus approfondies et plus réfléchies des oeuvres de l’auteur fameux des Grundlagen — on peut se demander sérieusement dans quelle mesure il avait réellement lu le livre la première fois -ont-elles convaincu Kraus que les idées de Chamberlain et en particulier son antisémitisme, dont il était loin d’être le seul lecteur juif à avoir cru pendant un temps qu’il n’était pas de l’espèce susceptible de représenter une menace réelle et concrète, étaient en réalité au plus haut point inquiétantes et à peu près aux antipodes de tout ce qu’il pensait lui-même ? Si c’est le cas, il n’en a en tout cas rien dit, ce qui, même en tenant compte de la difficulté que l’on éprouve toujours à se déjuger plus ou moins radicalement, reste, en tout état de cause, difficile à comprendre. On ne sait pas non plus réel­lement quel rôle ont pu jouer, dans l’éloignement et la sépa­ration, le scepticisme manifesté par Kraus à l’égard de la personnalité de l’empereur Guillaume II et la démystification radicale du personnage, à laquelle, avec une clairvoyance qui est cette fois entièrement à son honneur, il s’est livré de façon prémonitoire, une chose dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne risquait sûrement pas de plaire à Chamberlain, familier de l’empereur et défenseur inconditionnel, avant et pendant la guerre, de la légitimité des prétentions de l’Allemagne et de la justice fondamentale de sa cause.

Une partie importante de l’explication (qu’on n’est sûre­ment pas obligé de considérer également comme une excuse), en ce qui concerne l’attitude de Kraus, réside sûrement, comme le souligne très justement Timms, dans sa tendance à considérer la satire essentiellement comme un art des contrastes, dont l’objet consiste, pour une part essentielle, à faire ressortir la contradiction entre les idéaux déclarés et les fins réellement poursuivies. Ce mode de perception de la réa­lité peut amener assez facilement quelqu’un à se convaincre qu’un raciste qui défend ouvertement des idées complète­ment perverses peut, tout compte fait, être moins dangereux qu’un libéral qui affiche de grands principes et de grands idéaux que son comportement contredit à chaque instant de façon patente : « Un écrivain sensible avant tout à la dupli­cité, et expert dans la démolition des façades, sera de façon compréhensible enclin à minimiser le danger des mouvements politiques qui ne font pas mystère de leurs buts. Un raciste qui proclame ouvertement son hostilité aux Juifs peut, selon sa conception, apparaître comme moins sinistre qu’un intel­lectuel libéral qui trompe son public pour son propre profit financier. Car le langage de l’un est sans équivoque, alors que celui de l’autre est rempli de mystification. C’est ainsi que desessais de Houston Stewart Chamberlain ont été imprimés dans la Fackel de cette période initiale sans être assortis de réserves critiques. Kraus respectait clairement la franchise sans compromission des polémiques de Chamberlain. Les journa­listes Bahr et Benedikt, en revanche, [...] attirent sans relâche son attention critique précisément parce que leurs buts réels sont dissimulés derrière un tel camouflage plausible. Le même schéma se répète quinze ans plus tard, quand la propagande de guerre panallemande grossière de Chamberlain ‘ est igno­rée, alors que les tentatives faites par Bahr et Benedikt pour envelopper un programme politique assez semblable dans des couches de verbiage idéaliste sont dénoncées de façon incisive. Pour l’amateur de déguisements idéologiques, un hypocrite pharisien, de quelque persuasion politique que ce soit, sera toujours une cible plus intéressante qu’un fanatique qui parle ouvertement. » [ASI, 46]
 
Effectivement, Kraus donne l’impression de trouver à tout prendre beaucoup moins redoutable le pangermanisme ouvertement proclamé de Chamberlain que le pangerma­nisme dissimulé et hypocrite d’un journal libéral comme la Neue Freie Presse. On ne pourrait certainement pas dire d’une attitude de cette sorte qu’elle favorise particulièrement la sûreté du jugement politique et l’appréciation correcte du rapport des forces politiques et idéologiques. Mais il est pour le moins peu probable que ce soient, de façon générale, les qualités dominantes du satiriste; et il est clair que cela n’a jamais été, en tout cas, celles de Kraus.

 

1) Dans les Kriegsaufsätze (1914) et les Neue Kriegsaufsätze (1915), Chamberlain a plaidé vigoureusement la cause de l’Allemagne, célébrée notamment pour son amour profond de la paix et de la vérité, contre l’incompréhension et les calomnies de l’étranger, en particulier celles du pays dont il était originaire, l’Angleterre ; et il a pris en 1916 la natio­nalité allemande. La prétention de l’Allemagne à exercer, au nom des valeurs universelles qu’elle défendait et sous le patronage de génies incomparables comme Goethe et Kant, un rôle dirigeant et dominant dans le monde, y était présentée ouvertement comme tout à fait justi­fiée. À bien des égards, la conception qui est développée dans ces essais constitue une illustration exemplaire de ce que Kraus a appelé la théo­rie de l’« innocence persécutrice » (le concept apparaît pour la première fois en 1915 [DF 406-12, 158]) : même quand elle cherche à dominer, à conquérir et à asservir, l’Allemagne, qui suscite une sorte de haine uni­verselle et contre laquelle le monde entier est prêt à se liguer parce qu’il ne la connaît et ne la comprend en aucune façon, ne fait en réalité jamais que mener une guerre défensive au nom de principes éthiques et ne veut que le bien de tous. Dans les dernières pages du volume I des Grundlagen, la germanité était décrite comme l’enfant innocente et ingénue qui vient de faire une entrée timide et hésitante dans l’histoire mondiale, et il était question de la manière dont « nous suivons notre chemin sans arme, sans défense, sans conscience d’un danger quel­conque, toujours à nouveau éblouis, toujours prêts à avoir une haute opinion des choses étrangères et à faire peu de cas de celles que nous avons en propre, les plus savants de tous les hommes et en sachant pourtant moins que n’importe qui d’autre sur le monde qui nous envi­ronne immédiatement, les plus grands découvreurs et pourtant frappés de cécité chronique ». Compte tenu de la façon dont Kraus a été capable par la suite de réagir à des affirmations de cette sorte, il est Pour le moins curieux que celles de Chamberlain, s’il les a lues, ne I aient pas inquiété davantage sur le moment.

 

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23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 09:30
B--low1.jpgAutre source fondamentale de mon Fritz Haber, les Mémoires du prince von Bülow, ancien chancelier de l’Empire et Premier ministre de la Prusse. Dans le second des quatre imposants tomes de cette source précieuse et même indispensable pour comprendre la politique wilhelminienne, à propos du génocide des Hereros, toujours, von Bülow évoque brièvement, dans une conversation avec l’empereur, quelles étaient les façons d’agir du général von Trotha, et par ce biais, les positions politiques de Guillaume II : « Au printemps 1904, la direction des opérations avaient été confiée au général de Trotha, énergique officier de l’infanterie de la garde. Pour en finir plus vite avec les Hereros, il proposa de les refouler avec femmes et enfants dans un désert dépourvu d’eau, où ils trouveraient une mort affreuse et certaine. Je déclarai à Sa Majesté que je n’autoriserais pas ce procédé. L’Empereur commença à ouvrir de grands yeux, puis se fâcha. Comme je lui objectais la charité chrétienne, il repartit que les Commandements ne s’appliquaient ni aux païens, ni aux sauvages. Je répliquai : « Je renonce à tout argument théologique ; je n’invoquerai pas le Sermon de la Montagne, mais un homme tout à fait dépourvu de sainteté, Talleyrand, qui déclara, après l’exécution du duc d’Enghien : « C’est pire qu’un crime, c’est une faute ! » Le « pas de quartier » du discours de Votre Majesté a déjà fait beaucoup de mal et ce n’était qu’une proclamation. Si maintenant, vous passez de la théorie à la pratique, vous causerez un dommage dépassant l’enjeu. On ne peut pas faire de guerre uniquement militaire, la politique doit dire son mot. » L’Empereur s’emporta et nous nous quittâmes en assez mauvais termes. Quelques heures plus tard, il m’envoya une lettre où il acceptait mes observations et, avec ce mélange d’esprit et de bonté qui le caractérisait souvent, il signait : GUILLAUME I. R., qui laudabiliter se subjecit »

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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 07:30
Russel-HistoireId--esXIXe.jpgJ’aime beaucoup Bertrand Russel, et notamment son très drôle et intelligent Science & Religion, un texte que l’on n’apprend pas à l’école, malheureusement (je pense d’ailleurs que ce titre est indisponible depuis de nombreuses années). Dans sa somme Histoire des idées au XIXe siècle (ne cherchez pas non plus, c’est également épuisé), Russel, bien plus clément que Hannah Arendt, analyse l’histoire coloniale allemande : « Pendant la Grande Guerre, on prit l’habitude de citer la campagne Herrero [sic] comme une preuve de la cruauté de la politique coloniale allemande. Pourtant la politique générale des Allemands […] était exactement la même que celle des Britanniques dans le Matabéléland [région du sud-ouest du Zimbabwe]. Le Général von Trotha fut exagérément féroce ; mais ne fut pas soutenu par la métropole et dut donner sa démission. Avant la guerre, certaines autorités compétentes admiraient les tentatives de colonisations en Afrique. Comme conséquence de la guerre, l’Allemagne perdit toutes ses possessions en Afrique, soit plus de 260.000.000 d’hectares ».
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12 novembre 2007 1 12 /11 /novembre /2007 08:19
Mécène et homme de culture, le comte Harry Kessler était un ami personnel de Rathenau. En France, on se souvient de lui parce qu’il entretint avec Gide une correspondance (de 1903 à 1933). C’est aussi, certainement, le meilleur biographe de Rathenau. Plus qu’une simple biographie, ce livre a été pour moi un ouvrage fondamental, qui aura pour beaucoup, au même titre que l’Homme sans Qualités que je relisais au même moment, changé ma façon de comprendre le monde. C’est aussi à sa lecture que je me suis décidé à développer mieux le personnage de Rathenau dans ma propre biographie de Haber. Un livre fondamental, donc, et comme souvent, totalement introuvable.

Kessler-Rathenau.jpg
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