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BDZoom
(Blois, le dimanche 12 octobre 2008)
http://www.bdzoom.com/spip.php?article3572


David Vandermeulen, vous venez d’obtenir le prix 2008 de la bande dessinée historique des Rendez-Vous de l’histoire et du Château de Cheverny pour le second tome de votre série Frit Haber intitulé Les héros. Aviez-vous conscience de produire une œuvre historique qui puisse être primée ici ?


Avant tout, même si ce prix me fait bien entendu infiniment plaisir, j’aimerais préciser que je ne fais pas des livres pour recevoir des prix ! Cependant, c’est la première fois que je vois l’un de mes ouvrages primé et le fait qu’il le soit au sein d’un événement qui n’appartient pas réellement au monde de la bande dessinée, retenu par un jury composé d’amateurs de bande dessinée mais aussi en grande partie d’historiens, est une chose qui me fait très plaisir. Car finalement, je pense que c’est ça que j’aime faire avec ma série Fritz Haber, c’est conquérir un public qui n’apprécie pas forcément la bande dessinée, qui n’en lit pas. J’ai déjà pu me rendre compte, dans les festivals ou en d’autres endroits, que j’arrivais à intéresser ce genre de public, qui ne lit généralement que de la littérature ou des sciences humaines, et ce prix des Rendez-Vous confirme plus encore mon impression. C’est d’ailleurs un constat qui est assez étonnant avec Fritz Haber, c’est que les véritables bédéphiles, ceux qui consomment vraiment beaucoup de bandes dessinées, ont souvent du mal à me lire. Je pense que cela est dû peut-être au rythme que j’ai installé dans mon travail, et qui dénote peut-être avec la production générale.

Fritz Haber, prix Nobel de chimie 1918 pour la synthèse de l’ammoniaque, reste mal connu et peu cité. Par exemple dans la grosse histoire de l’Allemagne contemporaine de Heinrich A. Winkler, il n’est mentionné qu’un fois pour son éviction en 1933 par les nazis. Alors, ostracisme ou oubli ?

Oui, c’est quelque chose qui m’a beaucoup étonné quand j’ai commencé à m’intéresser de près à Haber, c’est qu’il est très peu connu, des historiens comme des scientifiques. Enfin, depuis quelques années cela va mieux et on peut trouver tout de même de nombreuses biographies de Haber, en Allemagne et aux Etats-Unis, mais c’est vrai qu’il n’existe toujours pas de biographie française de Haber, et que les historiens qui publient des travaux sur cette période que j’appellerais des ouvrages « généraux », ne mentionnent presque jamais Haber. Pourtant, j’en suis maintenant plus que convaincu, Haber fut un personnage clef de l’histoire universelle et ce qu’il a fait a produit des suites de conséquences qui sont les jalons du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Pour s’en tenir à son invention de la synthèse de l’ammoniaque qui reste terriblement importante ; car si nous sommes aujourd’hui plus de 6 milliards et je ne sais combien de millions sur terre, c’est un peu grâce à M. Pasteur, mais aussi et beaucoup grâce à M. Haber : son invention a véritablement contribué à ce que des millions de personnes, tous ces habitants des pays que l’on a regroupés sous le nom de tiers-monde, ne tombent pas sous la coupe de la famine. Les scientifiques aussi, à mon grand étonnement, ne connaissent que très peu Haber. J’ai été invité à plusieurs reprises dans des écoles ou des universités, et j’ai été très surpris du peu de connaissances qu’en avaient les chimistes et les physiciens. C’est souvent moi, humble petit bédéiste, qui leur apprenait des choses sur Haber et son temps. Ceci peut être surprenant mais en réalité, si on y réfléchit un peu, tout cela a sa logique. Car si du temps de Haber et Einstein, les grands scientifiques étaient encore qualifiés de savants, c’est à dire, pour le dire autrement qu’ils étaient à la fois scientifiques et philosophes, les scientifiques de notre époque sont eux tellement ancrés dans des logiques de spécialisations qu’ils n’ont plus vraiment de temps à consacrer à l’histoire de leur sciences. Que ce soit une BD qui comble les lacunes en ce domaine est probablement un signe des temps.

Pourquoi avoir fait le choix d’une biographie consacrée à ce personnage Faustien (un thème qui vous est cher) ? Parce qu’il incarne la force d’une ambition dans une époque tourmentée ?

Oui, exactement. Ce qui m’a intéressé en me lançant dans cette bande dessinée sur Haber, c’est avant tout la question identitaire. Le vrai sujet de mon livre, en fait, c’est ça : qu’est-ce que cela veut dire être un juif-allemand ? Qu’est-ce que la judéité ? Mais avec Haber cette question accompagne aussi celle de l’éthique du scientifique. Il y a un besoin et une envie d’idéal et d’absolu très marquants chez Haber, ce que les Allemands nomment le Streben, ce besoin, pour ne pas dire ce devoir, qui veut que tout Allemand doive, durant son court passage sur terre, agir sur le monde et l’améliorer. Tout cela fait de Haber un véritable personnage faustien. Le mythe de Faust m’intéresse beaucoup et je l’ai d’ailleurs également traité en bande dessinée, avec un travail d’adaptation du texte de Goethe que mon ami Ambre à dessiné de façon magistrale, aux éditions 6 pieds sous terre. Car en fait Haber est un petit peu un prétexte, j’aurais très bien pu faire une biographie de Rathenau ou d’Einstein, mon livre en réalité est une sorte de biographie de l’Allemagne, et si ma bande dessinée peut être envisagée comme un travail historique, ce sera peut-être plus pour son ambition de couvrir l’histoire des idées que pour évoquer le destin d’un Prix Nobel.

En fil directeur de votre œuvre, se retrouve la question juive en un jeu complexe du nationalisme allemand, de l’antisémitisme, de l’intégration et du sionisme. Et Haber est tout à la fois juif, converti au protestantisme (on retrouve ici le baptême comme ticket d’entrée de l’assimilation selon Heine), nationaliste intransigeant, mais également victime de l’antisémitisme qui freine ses aspirations. Ne peut-on pas dire qu’Haber, l’ami des sionistes mais qui travaille aussi pour l’état-major allemand, se trouve au cœur du choc de deux nationalismes, dans une contradiction qui se cristallise avec la prise de pouvoir par les nazis ?

Oui, bien sûr. Sur ce point j’adhère plutôt à ce que disait Gershom Sholem à propos du dialogue entre Juifs et Allemands. C’est à dire que selon lui, ce dialogue n’a jamais réellement existé. La question de l’identité judéo-allemande est incroyablement complexe. C’est d’ailleurs l’un mes paris avec Fritz Haber – même si je n’aime pas beaucoup cette expression de pari et qu’elle ne fait pas partie de ma façon de voir les choses – je peux dire que ce qui m’a poussé à faire Fritz Haber, c’est la volonté d’aborder la complexité au travers du médium de la bande dessinée. La question que je me suis posée étant celle-ci : la bande dessinée, art de synthèse par excellence, peut-elle réellement, ne fût-ce que timidement, appréhender la complexité ? Voilà l’enjeu en vérité : car Haber est un personnage particulièrement complexe, contradictoire et double, une sorte de Mr Jekyll et Mr Hyde certes, mais qui a vécu durant des temps encore plus complexes, où de nombreuses personnalités et de grandes figures intellectuelles de son époque ont présenté d’autres contradictions toutes aussi effarantes. Ce dont je me suis rendu compte en travaillant sur Haber, c’est que celui-ci était loin d’être un cas particulier. C’est pour ces mêmes raisons que j’essaie de m’intéresser à ce que Theodor Lessing a appelé la haine de soi juive, le jüdische Selbsthass, ce phénomène par lequel on pouvait découvrir de grands intellectuels juifs en train de se positionner en tant judéophobes, mais aussi, et c’est quelque chose de très difficile pour nous qui sommes des enfants d’après la seconde guerre mondiale, en tant que véritables antisémites. Cela, comme l’étaient par exemple, à des niveaux très différents, Karl Marx, Walther Rathenau, Karl Kraus en Autriche, ou encore, le fameux Otto Weininger, ce jeune philosophe viennois mort à 23 ans en 1903 mais dont le livre Sexe et Caractère eut un retentissement considérablement sur de nombreux intellectuels juifs (Rathenau assista d’ailleurs à ses obsèques). On admettra donc que pour répondre à ma question relative à la capacité de la bande dessinée d’aborder le complexe, je n’ai pas essayé d’esquiver le problème. C’est la même chose qui m’a poussé à oser traiter le génocide des Hereros. C’est quelque chose de particulièrement casse-gueule d’évoquer ce que fut le premier génocide du XXe siècle – ce que Hannah Arendt a appelé la grande répétition générale des Allemands – et cela en images et de façon romancée qui plus est. Ce sont curieusement ces types de questions impossibles qui me donnent envie de parler de Fritz Haber en bande dessinée.

Pour vous, on sent bien que la biographie offre un levier d’étude sociale et culturelle de l’Allemagne de la fin du XIXe siècle au années 1930

David Vandermeulen : Oui, et ce n’est certainement pas un hasard si le premier tome de ma biographie de Fritz Haber s’appelle L’esprit du temps. Pour moi, il est évident que l’on ne peut comprendre Haber que si l’on prend la peine de se plonger dans ce qu’était cette époque. Et là, le travail des citations qui parsèment mon livre essaie de répondre à cette question. Il y a beaucoup de citations dans mon livre – par rapport au commun des bandes dessinées, je veux dire – il y en a plus d’une vingtaine par album. Celles-ci ne sont bien évidemment pas placées dans le récit gratuitement, elles tentent par leur présence de capter ce qu’était justement cet esprit du temps de l’Allemagne des années 1880-1910. Pour ce travail sur Fritz Haber, j’ai énormément lu, j’ai été jusqu’à lire tout ce qu’il m’était possible de lire sur les auteurs de chevet des personnages dont je retrace quelques scènes. Ainsi j’ai lu Heine parce qu’Einstein l’appréciait, j’ai lu Goethe, Fichte et les Romantiques. Mais aussi Schiller, parce que l’on sait que Haber sortit en pleurant d’une représentation de la Pucelle d’Orléans ; mais surtout, j’ai lu tout ce qu’il m’était possible – parce que c’est un philosophe que malheureusement l’on ne réédite plus du tout en français – tout ce qui était disponible en français sur et de Carlyle. Thomas Carlyle étant l’auteur du jeune Haber par excellence, celui qui offre vraiment, quand on se plonge dans son œuvre, une lecture absolument troublante de la personnalité de Haber. Car Carlyle était un romantique écossais absolument extraordinaire, un très grand germaniste, traducteur de Schiller et de Goethe (avec qui il eut d’ailleurs une correspondance), quelqu’un qui annonçait le Nietzsche qu’aduleront un siècle plus tard les nazis, un véritable fou-furieux si on devait le qualifier avec notre regard contemporain, un anti-démocrate acharné, qui avait établi une philosophie basée sur l’héroïsme, une vision historiciste par laquelle, selon lui, l’humanité allait trouver son salut. C’est David B, le précédent lauréat des Rendez-Vous, qui m’a appris que Borges voyait en lui une sorte de prophète de la catastrophe allemande. Je ne suis pas loin de penser la même chose, et je m’étonne du peu d’études historiques et philologiques à ce propos. Soit dit en passant, Zeev Sternhell en parle magnifiquement dans ses Anti-Lumières.

On retrouve dans cet opus d’autres thèmes très contemporains. Citons la dialectique de l’ambition personnelle et des contraintes sociales, le dévoiement de la science, la puissance montante du complexe militaro-industriel, la naissance de l’Europe, la condition de la femme avec la personnalité extraordinaire de Clara Haber …

Oui, c’est également une facette de Haber qui n’est pas à sa décharge : il fut absolument odieux et goujat envers sa première femme Clara Immerwahr et celle-ci pourrait presque figurer dans une nouvelle version de la Légende Dorée tant elle réunit tous les éléments malheureux qui ont fait d’elle une sainte martyr. Mais si Clara s’est elle aussi, comme Haber, convertie au protestantisme, elle n’en demeure pas moins une grande figure juive, issue elle aussi, comme Haber, d’une famille juive originaire de Breslau. C’est bien simple, Clara Immervahr fut la première femme de l’histoire d’Allemagne à sortir d’une université. Elle était extrêmement brillante, chimiste elle aussi, et lorsqu’elle se maria avec Haber et que celui-ci lui fit un enfant, elle fut immédiatement réduite au statut de simple et triste Hausfrau, obligée de délaisser sa carrière au profit de celle de son mari. Un mari qui -c’est quelque chose qui nous paraît commun aujourd’hui, mais qui en 1901 restait absolument rare et choquant- un mari qui l’abandonna pendant plus de sept mois pour répondre à une offre faite par les Etats-Unis. C’est bien simple, une semaine après leur mariage, le couple faisait déjà chambre à part. Clara eut de plus une fin on ne peut plus tragique puisqu’elle se suicida avec l’arme de son mari, qui, coquin de sort, fut le seul officier juif de l’histoire de l’armée prussienne à avoir bénéficié d’une arme ! Autrement, comme vous l’avez signalé, Haber fut également un acteur historique très important en ce qui concerne la naissance des complexes militaro-industriels, il est même à la source d’un nouveau capitalisme extrêmement moderne, très proche de celui que nous connaissons aujourd’hui puisque c’est lui, Haber, qui le premier tendit des ponts entre la chimie et l’industrie. Haber pensait les applications de ses découvertes théoriques et anticipait les potentialités industrielles de ses recherches.

Vous offrez, dans ce second tome, une véritable galerie de personnages (Albert Einstein, Walter Rathenau, Haïm Weizmann, d’autres encore) qui représentent véritablement le cœur de l’album. Au demeurant, si Haber occupait la couverture du premier tome, ici il n’apparaît plus que tronqué, cédant la première place à Einstein, comme un signe implicite du véritable sujet de cet opus.

Le premier tome représente en effet un énorme portrait d’un jeune Haber, visage qui prend toute la couverture, et auquel j’ai voulu rendre l’expression de l’ambition. Sur la seconde couverture, on ne distingue que la moitié de sa tête, et c’est le visage lumineux du jeune Albert Einstein, fraîchement invité à Berlin en 1913, qui s’impose dans la composition. Mais les couvertures de cette collection Mirages, dont font partie mes deux premiers volumes, ont cette spécificité d’être également des jaquettes particulièrement larges. Ainsi, quand on déploie la jaquette du tome 2 qui s’intitule Les Héros, on découvre aux côtés de Haber et d’Einstein, d’autres personnalités juives qui ont accompagné le parcours de Haber. Il y a Haïm Weizmann, grande figure sioniste et futur président du futur Etat d’Israël ; Walther Rathenau, celui que les Allemands appelaient l’industriel-philosophe, qui deviendra le premier ministre juif de l’Allemagne, sous Weimar (mais quelques mois seulement puisqu’il se fit assassiner par les corps-francs comme le raconte très bien von Salomon dans son roman Les Réprouvés)…

Oui, les ultranationaliste du groupe Konsul, issus des Freikorps de Kapp dont le putsch échoua en 1920…


Il y a aussi Otto Sackur, peut-être le moins connu de tous, mais qui fut un excellent chimiste, qui mourut d’une explosion dans le laboratoire de la section Haber, alors qu’il expérimentait la toxicité des gaz chlorés en pleine guerre mondiale ; et enfin Maximilian Harden, un très important journaliste de cette époque, sorte de Karl Kraus Berlinois, qui subira après la guerre lui aussi un attentat. Il faut dire que les années 1918 à 1924 furent très violentes et Einstein lui-même, lorsque Rathenau se fera assassiné en 1922, recevra une lettre lui indiquant assez laconiquement : « le prochain, c’est toi ». C’est ce message qui le décida à quitter l’Allemagne, d’ailleurs. Si j’ai placé tous ces personnages sur ma couverture, c’est parce qu’ils représentent bien ce que je tente de faire avec la biographie de Haber, c’est à dire que cela symbolise ma volonté de comprendre ce que d’autres juifs-allemands ont fait, comment ceux-ci ont réagi face à l’antisémitisme ambiant, face au capitalisme, face à la guerre.

Ces héros au final n’en sont pas vraiment, à l’image d’un titre qui fonctionne comme une antiphrase.

Ce qui est très étonnant, c’est que ce n’est pas toujours Haber qui prendra les pires décisions, toutes ces personnalités ne sont pas aussi héroïques que cela, en réalité. D’où le titre Les Héros qui contient une certaine note ironique. Titre qui était également celui de l’œuvre maîtresse de Thomas Carlyle, soit dit en passant, tout comme le premier, L’esprit du temps, était un titre de Arndt, un auteur allemand surtout connu pour son bellicisme et ses chants patriotiques.

Vous mettez pleinement en lumière leurs ambiguïtés, à l’image d’Einstein qui est demeuré l’ami d’Haber ?

Oui, c’est aussi l’une des grandes questions qui m’ont poussé à me plonger dans ce travail : comment se fait-il que Einstein resta l’ami indéfectible de Haber, et ceci jusqu’à la mort de ce dernier ? Enfin, j’exagère un peu parce qu’Einstein avait fini par prendre quelques distances par rapport à Haber, mais très peu finalement, il ne l’a jamais vraiment critiqué, alors qu’il était aux premières loges bien entendu, et qu’il connaissait pertinemment tous ses agissements. C’est d’ailleurs par ce même type de questionnement que j’ai dessiné cette scène incroyable où l’on voit Einstein invité chez les Nernst occupé à jouer du violon durant le réveillon de Noël 1914, alors que Nernst, trois jours avant, testait encore ses solutions toxiques sur le front ! Et Einstein savait tout ça, et tout cela est véridique, bien entendu. Ma volonté n’est évidemment pas de salir la réputation d’Albert Einstein, il reste et restera pour toujours, l’un des plus grands antimilitaristes du XXe siècle, et la position politique qu’il prit dès août 1914 est absolument exemplaire et, pour le coup, franchement héroïque, car rappelons-nous tout de même qu’à cette époque, le simple fait d’émettre une remarque sur la politique allemande était considéré comme un acte antipatriotique, ce n’était d’ailleurs pas une exclusivité allemande.

Vous offrez une approche globale de la biographie, qui permet d’aborder un milieu, une époque, un phénomène. Il s’agit donc d’une conception de la biographie comme révélateur ?


On peut le formuler comme ça, oui. En même temps, tout cela reste aussi de la bande dessinée, n’est-ce pas, je n’ai aucune ambition de changer le monde ou quoique ce soit, je ne suis pas allemand, et mon Streben ne me chatouille pas tellement, je suis un simple petit Belge, vous savez.

On est en droit de s’interroger sur les sources de tout travail historique. Les vôtres sont présentées de manière exemplaire sur un site et un blog consacrés au héros éponyme de la série. Et l’on y découvre un véritable travail universitaire, fouillé, érudit et relevant d’une vraie maîtrise historique. Ce qu’annonçaient déjà la rigueur de la restitution ou les citations qui émaillent vos albums. Or, a priori, vous n’avez pas une formation d’historien.


Absolument pas. J’ai d’ailleurs un cursus scolaire tout à fait singulier et catastrophique puisque l’administration belge m’a fait récemment savoir que le plus haut diplôme qu’elle retenait de moi était celui de la fin de mon cycle primaire, que j’ai décroché in extremis à l’âge de 12 ans. Bien sûr, j’ai été inscrit dans des établissements scolaires jusqu’au-delà de mon adolescence, dans des sections artistiques principalement, mais plutôt sous le statut d’élève libre, c’est à dire que je n’étais guère présent et je ne me présentais pas aux examens. Je n’ai jamais non plus reçu un seul cours de bande dessinée. Je suis donc, je crois, ce que l’on peut appeler un véritable autodidacte, qui n’a jamais mis les pieds dans une université de sa vie, si ce n’est dernièrement, pour donner quelques cours sur l’histoire des sciences allemandes (ceci, dit devant vous, non sans une certaine vanité jubilatoire, vous l’aurez deviné). Alors je ne sais pas si mon travail peut mériter le titre de travail universitaire puisque je ne sais absolument pas si ma méthode s’inscrit dans une quelconque orthodoxie, mais toujours est-il – et c’est tout ce que je sais – de plus en plus d’universitaires osent venir jusqu’à moi en admettant volontiers que mon travail a été réalisé avec sérieux et avec une certaine probité. Pour ce qui est du site et du blog, c’est vrai que j’y ai consacré beaucoup de temps – et encore, je suis loin d’y avoir publié tout ce que je m’étais promis de publier – ces sites représentent de bons outils je pense pour tous ceux pour qui la période allemande couvrant les années 1880 à 1930 n’est pas très connue (et je me doute qu’en francophonie, ça peut faire du monde). Sur ces sites on peut découvrir des notes sur tous les termes, géographiques, culturels ou autres qui apparaissent dans mon récit. C’est absolument didactique et le fait que cela soit consultable sur Internet et non en fin de bouquin sous forme de dossier, rend la chose sainement facultative (c’est un peu stratégique aussi, je vous l’avoue, car le bédéphile n’apprécie généralement pas beaucoup les donneurs de leçons !). Ainsi, chaque personnage qui apparaît dans mes récits (une bonne centaine, déjà) bénéficie de sa petite note biographique et si possible de sa petite anecdote qui le lie à Haber ou à un autre protagoniste important. Car je ne l’ai peut-être pas encore dit mais tous les personnages qui apparaissent dans Fritz Haber ont véritablement existés bien entendu. Seuls deux ou trois personnages ont été inventés, comme la bonne qui s’occupe du bébé de Clara dans le premier tome ou le majordome noir de Rathenau dans le second volume. Dans ce cas seulement je vais chercher des modèles dans la littérature allemande. Ainsi la bonne se nomme Zerline, comme la célèbre servante créée par Hermann Broch et le majordome de Rathenau n’est autre que le Soliman d’Arnheim, personnage secondaire qui apparaît dans L’Homme sans Qualités de Musil (Arnheim étant le modèle de Rathenau). Ce sont des petits clins d’œil que j’aime faire à mon lecteur et qui sont pour le coup complètement gratuits. Je précise néanmoins qu’il n’y a aucune démarche hautaine dans cette façon de distiller des petites subtilités à tout va, cela tient à ma façon même de concevoir ce qu’est un livre et de comment j’entrevois mon rôle d’auteur : je ne fais pas des livres pour que les gens qui les lisent puissent s’évader et oublier leurs tracas, je m’interdis au contraire d’imaginer mon lecteur, tout ce dont je suis certain c’est que mon lecteur est plus intelligent et cultivé que moi, et que j’ai un devoir d’élever mon propos. C’est ma façon à moi de respecter le lecteur, même si je ne doute pas qu’elle soit un peu à contre-courant.

Si l’on se penche à présent sur la dimension plus proprement artistique de votre œuvre, on trouve un procédé graphique original. Vous produisez des lavis en sépia traité à l’eau de javel. Si je le décris comme un hyperréalisme flou et contrasté, que répondez- vous ?

J’apprécie généralement les oxymores et celui-ci me convient, oui. J’essaie avec cette technique de passer dans chacune de mes cases d’un point très réaliste à un point totalement abstrait. Comme si j’arrivais à capter un moment réellement historique et qu’en même temps cette vérité inévitablement m’échapperait. Il faut peut-être expliquer aux gens qui ne connaissent pas mon travail que j’essaie à chaque livre de me trouver un nouveau style. Car une chose me fait peur plus que tout, voire même me terrorise : c’est d’un jour faire école. Ainsi, chacune de mes bandes dessinées est très différente, si bien que l’on peut à peine reconnaître mon trait. Quand je me suis décidé à faire Fritz Haber en bande dessinée – c’est difficile à croire tellement c’est une image bateau, mais c’est l’exacte vérité – je me suis mis devant une page blanche et je me suis dit : « bon, et maintenant, comment raconter cette histoire ? ». Et tout, en moins de vingt minutes s’est agencé dans mon esprit, c’est tout juste si un rayon de lumière divine ne m’arrosait pas à cet instant ! Tout d’abord, c’est le brun qui s’est imposé, et la couleur sépia m’est directement venue à l’esprit. Parce qu’elle évoquait bien sûr les vieilles photographies du XIXe siècle et aussi les couleurs de certains vieux films du début du siècle mais aussi parce que le sépia, la teinte brune en général, symbolisait pour moi la couleur complexe par excellence, je veux dire par là qu’il faut tout le spectre pour composer un brun. Ensuite, ce sont les contrastes qui se sont imposés comme une évidence, et là j’ai directement pensé à la technique de l’eau de Javel à laquelle m’avait initié un ami, Xavier Löwenthal pour ne pas le citer. Cette technique à la particularité de proposer des contrastes très étonnants et très appuyés car la Javel mange littéralement la couleur et redonne au papier ses blancheurs initiales. En plus, comme j’allais traiter l’histoire d’un chimiste spécialiste des gaz, vous pensez bien que tout cela m’est apparu comme une évidence. Car la Javel propose des contrastes très forts mais aussi apporte à mes aquarelles un flou très particulier, qui convient parfaitement à l’idée que j’avais de créer des images paraissant issues d’un vieux film imaginaire de la UFA. Le traitement de mes images trouve donc sa naissance dans une réflexion aussi immanente que méditée, les contrastes appuyés, les flous et l’approche quasi photographique, les monochromes sépias, rien de cela ne tient du hasard.

Ce brun qui caractérise vos planches, clin d’œil rétro à l’époque du cinéma muet et des daguéréotypes, n’évoque-t-il pas également la montée envahissante de l’idéologie des nazis aux chemises brunes ?

Oui, vous n’êtes pas le premier à me le faire remarquer, c’est vrai que le brun est la couleur qui s’associe inévitablement aux idées extrêmes des années 30. Mais pour être tout à fait honnête, cet aspect des choses ne m’est pas apparu durant mes fameuses 20 minutes !

Quant au coté vaporeux de votre expression graphique, il amène un rapprochement avec les vapeurs des gaz de combat dont Haber à non seulement assuré la production mais également promu l’utilisation, alors même que l’état-major allemand était réticent ?

Bien entendu, je suis d’ailleurs occupé à réaliser actuellement le troisième tome et je peins notamment pour le moment des scènes de gaz. Réaliser celles-ci avec ma technique à l’eau de Javel me procure de très étranges sentiments car j’ai parfois l’impression de recréer pour de vrais les nuages toxiques de Haber, car il faut savoir que la réaction de la Javel est assez lente et les effets se constatent souvent après que le geste soit accompli, je deviens donc le spectateur de l’effet chimique qui se développe sous mes yeux et qui participe à la formation de ces nuages, c’est vraiment très troublant. C’est dans ces moments que je pourrais paraphraser Flaubert et dire : « Fritz Haber, c’est moi ! »

Vous utilisez un tempo narratif très particulier, vous prenez votre temps et les dialogues dominent l’album. On peut dire que l’image ralentit la lecture et que l’accélération vient du texte auquel vous attachez beaucoup d’importance mais également beaucoup de soin.

Oui, comme je l’ai déjà dit, travailler un rythme lent, ça m’intéresse aussi. C’est selon moi l’une des forces que la bande dessinée a sur le cinéma, c’est qu’avec la bande dessinée on peut revenir en arrière, lire, s’arrêter, relire, revenir… J’essaie d’exploiter cette spécificité au maximum, car elle est pour moi l’essence même du médium. J’ai beaucoup pensé et travaillé le rythme même si cette notion en bande dessinée est très subjective et très complexe à cerner. Mon récit est résolument lent, fait de cassures et d’invitations à s’arrêter ou à revenir en arrière, avec Fritz Haber j’essaie de composer de l’anti MTV.

Vos choix de présentation (bd sans bulle, texte en bas de l’image, encadrés, etc.) tous ces effets rétro vous rattachent au cinéma muet, au roman-photo, mais aussi à la vieille école de bande dessinée française à l’image d’un Christophe. Revendiquez-vous ces connexions ?

Oui, tout à fait. Là aussi, la construction narrative de mon récit s’est décidée durant ces mêmes étranges vingt minutes dont je vous parlais tout à l’heure. La juxtaposition de deux modes de narration propres au cinéma s’est immédiatement imposée. D’une part il y aurait de vieux cartons de cinéma muet, et de l’autre des sous-titres luminescents contemporains, le passé et l’avenir dans un tout, ce fut là encore une évidence. Cette idée m’était venue car j’avais découvert quelques temps auparavant un livre très étrange, un roman photo tiré du Jeanne D’Arc de Flemming. Je suis parti sur cette idée que je n’allais pas véritablement faire une bande dessinée, mais une sorte de roman-photo tiré d’un film mythique de la UFA, ce fut vraiment ça mon idée de départ. Et puis il est vrai que j’apprécie fortement Christophe, ou encore Forton. Tous ces auteurs que plus personne ne lit, en somme.

On fait le rapprochement avec d’autres auteurs dont le style graphique, la thématique ou la grammaire narrative peuvent être (nolens volens) rapprochés de votre style. On songe à Séra et à son Bram Stoker publié chez Casterman, ou encore à Jérôme Deleers pour Hurlevent également chez Casterman. Assiste-t-on à la naissance d’une école qui ferait le lien entre tradition et modernité, dépassant le clivage du texte et de l’image pour allier forme picturale et ambition littéraire, un courant dont vous seriez un des chefs de file ? Ou au contraire travaillez-vous sans connexion ?

Je connais un peu le travail de Séra, mais c’est tout. Et pour vous dire la vérité, devenir le chef de file de quoique ce soit me ferait tout aussi peur que d’un jour faire école, j’espère bien que j’échapperai à ça ! En réalité, si je me sens proche d’un quelconque courant au sein de la bande dessinée, ce serait le courant de ces auteurs qui ne lisent pas et ne s’intéressent plus à la bande dessinée, comme le sont devenus mes confrères Ambre, Pierre Duba, Morvandiau, Daniel Casanave ou encore David B, qui me disait pas plus tard qu’hier appartenir lui aussi à cette étrange nouvelle secte !

Il est temps de parler aussi un peu de vous et de votre parcours atypique. Vous êtes venu relativement tard à la bande dessinée après un passé de musicien et d’homme de théâtre qui a fait de vous une figure de la scène alternative belge.

Oui, je viens de là, en effet. Un jour le quotidien Le Soir m’a appelé « le Prince de l’Underground bruxellois », ça m’a vraiment fait rire, et comme ça a été écrit dans le journal, ça doit être vrai… Je suis en effet venu assez tard à la bande dessinée, ou disons plutôt que je l’ai abandonnée très jeune pour n’y revenir que plus tard. A la place j’ai préféré passer du bon temps avec mes amis, puis à devenir le tenancier d’un bar clandestin à Bruxelles, un café-théâtre assez actif et un peu fou : on brassait notre bière nous-même, en créant des publicité absolument terrifiantes, mais qui étaient très efficientes du type « la bière qui tue les chiens ». Autres temps, autres mœurs, dirons-nous, nous sommes loin de Fritz Haber, là…

Il convient aussi de signaler ce vrai faux manuel philosophique sur l’ontologie de Jean-Claude van Damme savoureusement sous titré Le concept aware, la pensée en mouvement.

Pourquoi vrai faux ? Taratata ! Cet essai est un véritable essai qui tente d’analyser la pensée de ce grand karatéka ! C’est un livre très sérieux et qui plonge très profondément au cœur de la question vandammienne ! Mais j’ai un peu de mal à en parler car je n’en ai réalisé que les illustrations, le mieux serait que vous en parliez avec mon oncle, le véritable auteur de ce livre…

Vous êtes venu à la bande dessinée, une passion ancienne, en créant votre propre structure d’édition.


Oui, je fais partie de cette vieille génération qui n’a pas connu les blogs et qui, pour s’autoproduire, utilisait encore le papier et le sac-à-dos ! Ha ! Il fallait de bons mollets pour parcourir les grandes librairies d’Europe ! Les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus cela ! Tout fout le camp, mon bon Monsieur ! C’est vrai que mes débuts dans la bande dessinée sont à mille lieues de Fritz Haber. J’ai commencé dans ce qu’on a appelé le mouvement de la small press, c’est à dire que je fabriquais des petits livres, parfois pas plus grands que cinq centimètres, je proposais des récits exclusivement humoristiques, rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui. Mais ce parcours à sa logique, avec ces petits livres jetables et crétins, j’ai osé devenir auteur ; cela m’a vraiment apporté de l’assurance, car bien sûr, même si je ne connaissais pas encore Fritz Haber à cette époque, l’envie de m’engager dans un récit sérieux et complexe me chatouillait déjà. J’ai attendu que la maturité vienne pour me lancer.

Puis vous signez chez les Requins marteaux, 6 pieds sous terre ou encore Rakam avant d’entrer chez Delcourt en 2005 avec Fritz Haber et récemment chez Dargaud. Etre édité par les plus grands marque-t-il une nouvelle phase dans votre œuvre ou simplement une opportunité éditoriale ?


Heu… Disons que pour ma part, c’est un peu le hasard tout en étant une suite logique. Les livres que j’ai publiés dans ce que l’on nomme le mainstream ont jusqu’à présent tous répondu à des invitations des éditeurs. Il m’est arrivé de proposer des dossiers à de grandes maisons historiques, mais je me suis toujours fait jeter avec une incroyable systématique. Comme le Faust que j’ai commis avec Ambre, par exemple, personne n’a voulu de ce livre, sauf 6 pieds bien évidemment, puisque eux ont cette délicatesse de ne pas réfléchir quand l’un de leurs auteurs propose un projet de livre, celui-ci serait-il difficile ou non. C’est ce type d’attitude qui m’apporte une certaine identité d’auteur et qui me fait dire que je suis un auteur 6 pieds sous terre et pas autre chose. Quand bien même m’arrive-t-il de leur être infidèle des fois. Mais ne rentrons pas dans le débat de la fidélité de l’auteur car le système socio-économique actuel ne permet pratiquement pas à l’auteur d’exploiter sa vertu, et cette question est de toute façon devenue taboue.

Le troisième tome de la série Fritz Haber qui en contera cinq, semble bien avancé. Vous avez récemment donné également d’autres biographies dont un Faust et un Cid. Quels sont vos projets ?

Je me disperse beaucoup en ce moment et j’ai plusieurs livres en préparation, principalement en collaboration avec d’autres dessinateurs. Je prends donc beaucoup de retard dans tous mes projets ! Je dis ceci mais il faut bien comprendre que si je me disperse, c’est un peu parce qu’encore une fois, le système tel qu’il existe m’y oblige. Si je ne veux pas compenser mon salaire d’auteur par un travail purement alimentaire (beaucoup de mes collègues sont profs de dessin, par exemple), il faut produire d’autres livres, chercher d’autres contrats, c’est un sacré jeu, mais c’est comme ça. Mais soyons juste aussi, cette contrainte m’apporte finalement énormément de joies parce qu’elle me permet d’avoir des relations rapprochées avec plusieurs auteurs dont j’admire le travail et surtout la philosophie. Alors… mes projets, sont dans l’ordre de leur sortie : en février 2009, un second tome des Aventures du Commissaire Crémer, que dessine Daniel Casanave pour les éditions Dargaud (chez Poisson Pilote). Il s’agira d’une nouvelle pseudo-enquête pseudo-philosophique d’un pseudo-commissaire Maigret que j’espère très drôle, qui s’intitule L’Enquête Intérieure, une aventure ponctuée de psychotropes lourds, pris au sein d’une faune psychédélique des années 1967, avec un arrière goût de festival de la Libre Expression de Saint-Tropez, des temps un peu débridés que la jeunesse d’aujourd’hui ne peut pas même envisager… En avril 2009, sortira le premier volume d’une nouvelle série intitulée Science-Fiction Pour Tous et qui prendra place dans la Petite Bibliothèque des Cultures contemporaines de 6 Pieds sous terre. Il s’agit pour le coup d’une adaptation d’une nouvelle de Jules Verne écrite initialement en 1888 et qui s’intitule Journée d’un journaliste américain en 2889, c’est un brûlot extraordinaire, absolument prophétique sur ce que deviendra la société médiatique, et c’est magistralement illustré dans un très beau style steampunk par Guillaume Guerse, fondateur historique avec Marc Pichelin et quelques autres des Requins Marteaux. En septembre ou octobre 2009 devrait sortir, chez 6 pieds toujours, mon nouveau grand projet avec Ambre. Ce premier volet, qui en comptera trois, s’intitulera Joss Fritz, du nom de ce célèbre héros (En Allemagne, s’entend) de la Guerre des Paysans. Ce livre, s’il pourra se lire en tant que tel, s’inscrira dans une trilogie qui couvrira l’histoire de Martin Luther et des Anabaptistes, cette secte protestante qui tenta d’établir une sorte de proto-communisme mystique par le biais de la violence. Cela se passe donc dans le premier quart du XVIe siècle dans l’Allemagne profonde, et les planches d’Ambre sont absolument magnifiques, très proches des gravures de l’époque et donc de Dürer. Nous avons essayé, et je pense qu’il n’existe pas beaucoup de tentatives semblables, de rendre l’esprit de l’époque en créant une bande dessinée qui, et par le texte, et par le style graphique, se rapproche au mieux de ce qu’étaient les temps de la Réforme. C’est en quelque sorte une démarche de travail assez similaire à celle que j’utilise pour Fritz Haber, c’est à dire que le graphisme tente d’évoquer l’époque tout autant que les textes. J’ai encore un autre très grand projet, que je suis un peu obligé de mettre pour le moment sur le côté parce que sinon mon retard sur Haber prendra des proportions importantes, c’est celui de L’Histoire de la bombe atomique, d’après les travaux de Jean-Jacques Salomon, qui fut un grand philosophe des Sciences français, décédé en janvier 2008. Nous avions entrepris de publier cela chez Dargaud, mais sa disparition a bien entendu stoppé net le projet. Ce qui était tout à fait exceptionnel dans notre collaboration, c’est que Jean-Jacques Salomon était probablement la personne en France qui avait le mieux étudié la question atomique : c’est bien simple, il était l’ami d’Oppenheimer et il avait rencontré personnellement les principaux acteurs du Projet Manhattan. Il m’a laissé ses notes et de nombreuses bribes de scénario, mais le travail à accomplir est encore énorme, et j’avoue que la responsabilité qui m’incombe, si elle ne me paralyse pas, m’intimide tout de même fortement. On verra dans quelques temps, car cette histoire est encore trop proche pour moi. Voilà pour mes prochains grands projets, sans parler des trois tomes de Fritz Haber qu’il me reste à écrire ni de mes projets purement littéraires !


Propos menés avec Joël Dubos


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