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18 août 2015 2 18 /08 /août /2015 10:15

Au fil du temps, le mot libéralisme a connu de nombreuses et différentes acceptions, si bien qu’aujourd’hui, extrait de son contexte, le mot libéralisme ne veut plus rien dire – ou disons plutôt qu’il parvient à tout dire et son contraire. Définir un courant politique devient encore plus complexe à définir lorsqu’il est composé de deux mots, comme avec le terme sociale-démocratie, par exemple, ou encore avec le mot socialisme, qui accolé au mot prussianité par Spengler dès 1920 s’éloigne déjà fortement de sa définition de base, se rapprochant plutôt de l’expression national-socialisme, chère à Arthur Moeller van den Bruck. Un national-socialisme qui, dès le début, comme le démontra la thèse de Luc Ferry, soumettra des lois non pas nationales ou socialistes, mais belles et bien « écologistes ».

Ce que Social-Chrétien voulait aussi dire

Nous pourrions en dire de même pour la formule social-chrétien. C’est en Allemagne, que le pasteur Adolf Stöcker, en 1878, fonda le Christlich-soziale Partei, le parti social-chrétien. Le programme de ce parti mettait l’accent sur la création de coopératives professionnelles obligatoires, la régulation du système d’apprentissage, l’arbitrage commercial obligatoire pour les veuves et les orphelins, les handicapés et les fonds de pension, l’impôt progressif sur le revenu et l’impôt sur les successions. Mais son argument principal et son premier message était surtout un antisémitisme acharné et sans finesses.

Adolf Stöcker

Adolf Stöcker

Adolf Stöcker ce fit connaitre durant la guerre de 70 en tant que petit aumônier particulièrement zélé. Ses sermons patriotiques étaient si pénétrés qu’ils arrivèrent dit-on jusqu’aux oreilles de l’Empereur. Fort de cette notoriété inattendue, Stöcker se politisa en se donnant pour mission de sauver le peuple allemand, qu’il jugeait menacé par la subversion du libéralisme. Un seul et unique salut à ses yeux, la restauration de l’ordre ancien : Patrie, monarchie, armée et église comme garants d’une vie allemande réussie. Pour Stöcker, le principal ennemi de ce programme était le libéralisme, qui bien entendu était une invention du judaïsme.

Après Adolf Stöcker, le Christlich-soziale Partei fut principalement dirigé, de sa création en 1878 jusqu’à sa dissolution en 1918, par des présidents de triste mémoire comme Franz Behrens, Wilhelm Philipps et Georg Burckhardt…

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22 juillet 2015 3 22 /07 /juillet /2015 16:04

Fritz Haber reçut le prix Nobel de chimie 1918 pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac. Cette découverte majeure permit de fabriquer des engrais en suffisance, ce qui contribua à éradiquer de nombreuses famines dans le monde. Si, en 1920, à cause des exactions qu’il avait commises durant la guerre, Haber est allé chercher son prix à Stockholm sous les huées, tout le monde s’accorde néanmoins pour dire que sa découverte de la synthèse de l’ammoniac fut une avancée scientifique sans précédent pour le bien de l’humanité. Cette production d’azote liquide fut produite grâce à ce que l’on appelle communément le procédé Haber-Bosch. C’est la célèbre firme BASF qui, dès l’année 1912, exploita le procédé dans ses usines de la ville d’Oppau, près de Ludwigshafen, dans le land de Rhénanie-Palatinat. Tout cela n’était pas sans danger, le 21 septembre 1921 se produisit une explosion redoutable. Un silo contenant près de 4000 tonnes d’engrais de synthèse explosa en soufflant l’usine et une partie du village. Ce fut sans conteste l’une des plus importantes catastrophes industrielles de l’Allemagne, avec plus de cinq cents morts et près de deux mille blessés. Plus proche de nous, en 2001, un 21 septembre également, l’usine AZF de Toulouse connut le même type d’accident.

Le site industriel de Oppau en 1921

Le site industriel de Oppau en 1921

On le constate, les inventions apportent toujours leurs lots de bonnes choses, mais aussi de dérives et de catastrophes. L’histoire n’étant jamais simple avec Fritz Haber, revenons un instant sur les dérives déjà perceptibles avant la découverte de l’ammoniac de synthèse. Avant Haber, l’Allemagne utilisait en grande majorité le guano importé des falaises chiliennes et péruviennes. Jusqu’en 1913, plus d’un tiers de la production annuelle de guano chilien était acheté par l’Allemagne pour parfaire ses besoins industriels et agricoles. En réalité, chaque pays usait de ressources particulières. C’est ainsi que pour ses rizières, la Chine préférait les excréments humains ; les grandes villes françaises, le crottin de cheval pour ses parcs et jardins ; les Américains, les os de bisons.

La solution américaine au problème de la ferilisation des terres.

La solution américaine au problème de la ferilisation des terres.

Mais si l’on en croit les affirmations du grand chimiste allemand Justus von Liebig (1803-1873), la dérive capitaliste la plus effarante serait à trouver du côté de l’Angleterre, qui misa quant à elle sur les os humains… C’est en tout cas ce que Liebig avançait lorsqu’il dénonçait les vols d’innombrables squelettes dans plusieurs cimetières européens, vols qu’il attribuait à des équipes anglaises de fossoyeurs clandestins qui sillonnaient selon lui les cimetières allemands dans le but de moudre les os pour la fertilisation des terres anglaises. S’il est un fait avéré que des bandes bien connues sous le nom de Resurrectionists ont développé un important trafic de cadavres durant les XVIIIe et XIXe siècles, nous savons peu de choses à propos des exactions de ces bandes organisées sur le territoire allemand. Liebig affirmait que les Resurrectionists auraient réussi à dépouiller près de quatre millions de squelettes en Europe.

Resurrectionists, gravure de Hablot Knight Browne datant de 1847.

Resurrectionists, gravure de Hablot Knight Browne datant de 1847.

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12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 13:37
Comment la presse a-t-elle créé Einstein ?

La légende raconte qu’une fois sa théorie confirmée par les observations d’Eddington, Albert Einstein est devenu, du jour au lendemain, dès la matinée du 7 novembre 1919, le plus célèbre des scientifiques. S’il est vrai qu’Einstein connut une célébrité mondiale en moins de cinq semaines, le phénomène, lorsque l’on s’y penche un peu, ne manque pas de sel et démontre à quel point la presse créait pour sa propre subsistance – mais Karl Kraus ne le martelait-il déjà pas depuis près de vingt ans ? – des histoires et des sagas de façon aléatoires et maladroites, tout en s’irritant bien sûr, qu’on puisse lui faire remarquer que ses histoires développaient de perverses propriétés performatives qui influaient sur les esprits et la réalité du monde.

Le 7 novembre 1919, le quotidien anglais The Times fut le premier à porter Einstein aux nues en titrant l’un de ses articles : « Une révolution scientifique : Une nouvelle théorie de l’Univers, les idées de Newton renversées ». Chose étrange, Le New York Times, qui lui aussi avait envoyé un correspondant à la conférence de presse d’Eddington à la Royal Astronomical Society de Londres, ne parla d’Einstein que trois jours plus tard. Vu la complexité de la théorie de l’Univers, on pourrait penser que le correspondant du NYT ait préféré prendre son temps pour assimiler au mieux tout ce dont il allait rendre compte. C’est en quelque sorte ce qui arriva. Le correspondant Henry Crouch fut en effet quelque peu perdu lors de la présentation des conclusions d’Eddington. À cela rien de très étrange, car la théorie d’Einstein était à cette époque – elle l’est d’ailleurs toujours un peu – particulièrement difficile à expliquer. En témoigne cette célèbre boutade d’Eddington, qui à la question : Est-ce vrai que seules trois personnes au monde sont capables de comprendre la théorie d’Einstein ? répondit : Ah bon ? Mais quelle est donc la troisième ?

Conscient de ses inaptitudes, le correspondant du New York Times Crouch, qui avait été envoyé à Londres avec la mission de revenir avec une page entière, sécha la conférence de presse, préférant attendre l’article du Times afin de le réécrire à sa mode. Henry Crouch avait bien plus de circonstances atténuantes que l’on pourrait le croire : la rédaction de son journal l’avait choisi un peu au hasard, lui, le correspondant sportif, grand spécialiste du golf… L’article du Times, s’il se faisait fort élogieux, était malheureusement plutôt laconique sur la théorie en tant que telle ; Crouch perdit un jour. Le correspondant sportif ne se démonta pas pour autant et obtint un entretien téléphonique avec Eddington le 8 novembre. Celui-ci lui expliqua en substance la théorie d’Einstein, mais Crouch n’y entendit « que du souahéli ». Le 9, il dût rappeler Eddington et lui demander de lui réexpliquer la chose plus simplement. Voilà pourquoi et dans quelles circonstances la Une du New York Times ne traita de la découverte d’Einstein que trois jours après la presse européenne.

Le titre de l'article du correspondant sportif Henry Crouch dans l'édition du 10 novembre 1919 du New York Times.

Le titre de l'article du correspondant sportif Henry Crouch dans l'édition du 10 novembre 1919 du New York Times.

Pour couvrir la découverte d’Einstein, le Manchester Guardian n’envoya pas l’un de ses journalistes sportifs, mais son critique musical Samuel Langford. Sa maîtrise de l’allemand avait été jugée suffisante pour aller à la rencontre d’Einstein. Quand Langford revint de la conférence d’Einstein donnée à Berlin, à un collègue de sa rédaction qui lui demandait ce qu’il pensait de toute cette affaire, il répondit : « Des lieux communs, mon vieux ! Rien que des lieux communs ! ».

Au début de la frénésie médiatique, les articles anglais restèrent relativement courtois envers Einstein, tandis que les journaux américains se montrèrent beaucoup plus critiques. Après la publication d’articles composés par ses propres rédacteurs, la presse alimenta son nouveau feuilleton avec les avis de grandes personnalités de la science. Einstein avait pour lui Eddington, bien sûr, le physicien londonien Oliver Heaviside, Planck, Lorentz, Warburg, von Laue, Meyer, Arrhenius, Born, Haber, Whitehead (même si ce dernier finit par douter que la théorie de la relativité soit définitive) et quelques autres grands noms. Vinrent ensuite les littérateurs, comme Bernard Shaw et H.G. Wells, qui affirmaient qu’Einstein avait effectué une véritable révolution.

La première photo en Une pour Einstein date du 14 décembre 1919. C’est la première fois que la presse allemande, qui s’est montrée très critique depuis le 7 novembre, s’allie à la presse étrangère pour encenser Einstein. Il est présenté comme aussi important que Kepler, Copernic et Newton.

La première photo en Une pour Einstein date du 14 décembre 1919. C’est la première fois que la presse allemande, qui s’est montrée très critique depuis le 7 novembre, s’allie à la presse étrangère pour encenser Einstein. Il est présenté comme aussi important que Kepler, Copernic et Newton.

Mais le camp des sceptiques était bien plus important et de nombreux scientifiques ne s’empêchèrent aucune impolitesse pour discréditer les travaux d’Einstein. À la lecture des conclusions d’Eddington, l’astronome américain Poor avançait qu’il avait eu l’impression d’avoir pris le thé avec le chapelier fou de Carroll. Le New York Times radicalisa sa position en se demandant dans son éditorial : « Einstein n’aurait-il pas pêché l’idée de la quatrième dimension dans La machine à remonter le temps de H.G. Wells ? » Le directeur du département d’astronomie de l’Université de Chicago s’interrogeait sérieusement sur les réelles compétences d’Einstein. L’ingénieur français Gillette se moqua que le monde puisse ainsi s’intéresser aux délires d’un violoniste victime de coliques mentales, prétendant que « d’ici 1940, on considérera la relativité comme une plaisanterie ».  Le député de la chambre des Communes Arthur Lynch considérera Einstein comme un imposteur historique, allant jusqu’à écrire un livre qui réfutait la relativité. Vinrent ensuite Henri Poincaré, le Nobel de mathématiques Gaston Darboux, Nikola Tesla, Ernst Mach…  

Bientôt ce ne fut plus la théorie que l’on attaqua, mais la célébrité d’Einstein. Et après la célébrité, on évita la question scientifique et c’est l’homme qui fut le centre des débats. « Science juive ! » commencèrent à titrer la presse allemande sous l’influence du Nobel de physique Philipp Lenard, qui se plaisait à déclarer, début 1920 : « Le juif est manifestement incapable de comprendre la vérité, contrairement au chercheur aryen qui manifeste un désir sérieux et consciencieux de l’atteindre ». L’affaire médiatique atteignit son summum lorsqu’elle accepta de publier une carte blanche à un certain Rudolph Leibus qui offrait une récompense à qui assassinerait le juif Albert Einstein1.

 

1. Leibus fut condamné pour cela un an plus tard, en 1921. Il reçut une amende de 60 Reichsmarks, soit 16 dollars de l’époque.

Philipp Lenard, Prix Nobel de physique 1905.

Philipp Lenard, Prix Nobel de physique 1905.

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17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 19:27

Lorsque l’on se penche de près sur la biographie de Paul de Lagarde, il est frappant de constater à quel point ce personnage était paranoïaque, psychiquement perturbé, et à quel point aussi sa parole fut tout de même entendue et appliquée en tant que programme politique. Nous connaissons tous aujourd’hui des personnages médiatiques qui ne s’expriment que par une déploration acariâtre et tourmentée, pour ne pas la qualifier de paranoïaque. Ces ultraréactionnaires sont heureusement majoritairement dépréciés et leurs propos, s’ils trouvent de plus en plus d’échos, ne sont pas prêts de s’imposer. Point commun troublant, c’est exactement avec la même réserve que fut reçue la pensée de Paul de Lagarde par ses contemporains allemands, dans les années 1860 à 1890.

Il s’est cependant produit quelque chose d’inattendu quelques années après sa mort. Trente ans plus tard, les nazis allaient envisager Paul de Lagarde comme l’un des plus importants théoriciens réactionnaires du XIXe siècle. Lagarde, et avec lui, quelques autres penseurs du XIXe siècle, comme Wilhelm Heinrich Riehl, Houston Stewart Chamberlain, Julius Langbehn, Arthur Moeller van den Bruck et – dans une moindre mesure – Nietzsche, n’ont pas seulement fourni au national-socialisme certaines de ses principales « idées forces », mais ils ont aussi préparé des multitudes d’Allemands à croire les promesses pseudo-religieuses de rédemption faites par Hitler après que l’Allemagne eut subi les coups de la défaite, de l’humiliation et des désastres économiques.

Paul de Lagarde

Paul de Lagarde

Comme le rappelle très justement l’historien et filleul de Fritz Haber Fritz Stern1, Paul de Lagarde a mérité de rester dans les mémoires parce qu’il fut l’un des premiers à percevoir l’existence d’une crise culturelle dans l’Allemagne impériale. Sa parole, méchante autant que folle, a gagné un nombre considérable d’esprits parce qu’elle a su prédire à la fois ce qui allait advenir à toute une culture mais aussi parce qu’elle a su prévoir ce que serraient les aspirations d’un peuple désenchanté. En 1878, Lagarde en appelait à l’avènement d’un Führer pour son idéal pangermaniste Grossdeutschland ; sous Weimar, époque de la renaissance de Lagarde, l’Allemagne a cru trouvé en lui son prophète national. Même une partie des intellectuels juifs-allemands fut séduite par ses propositions qui aujourd’hui, nous feraient froid dans le dos tant nous savons trop ce que de tels ressentiments mauvais peuvent donner. Comme le rappelle Fritz Stern, Lagarde n’a pas réellement été pris comme source d’inspiration des nationaux-socialistes, les nazis l’ont au contraire utilisé comme une légitimation spirituelle, comme un manteau de respectabilité. C’est à croire que tout le monde le lisait mais que personne ne souhaitait véritablement le comprendre. Sa prose n’était pourtant aucunement ambiguë. Il est parfois des prophéties qui se réalisent parce que quelques individus déterminés ne souhaitent rien d’autre. Et la foi dans les annonces prophétiques de se répandre dans une société avec une telle conviction que les prévisions, par une sorte de cécité maladivement affective, se substituent en constats et agissent un temps sur une société comme un placebo.

Le prochain article développera les idées phares de Paul de Lagarde.

 

(1) Pour une analyse détaillée de la pensée de Paul de Lagarde ainsi qu’une biographie documentée, voir Politique & Désespoir de Fritz Stern – Armand Colin 1990.

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 17:40
Caricature du chancelier Heinrich Brüning qui, le 18 Juillet 1930, usa de l’article §48 afin d'adopter son programme d’impôt et dissoudre le Reichstag.

Caricature du chancelier Heinrich Brüning qui, le 18 Juillet 1930, usa de l’article §48 afin d'adopter son programme d’impôt et dissoudre le Reichstag.

Je profite de ce jour qui a presque vu pour la première fois un membre de la N-VA être appelé à assurer les fonctions de chef du gouvernement belge, pour faire remarquer – avec toute l’ironie que cela suppose, bien entendu – qu’il n’existe étrangement toujours pas de page en langue française au sein de l’encyclopédie Wikipedia traitant de l’« Article 48 de la constitution de Weimar ».

 

L’usage de l’article §48 est pourtant l’un des faits les plus marquants de la république de Weimar.

En effet, de nombreux troubles politiques des années 1919 à 1924, comme la crise de la Ruhr ou l’hyperinflation, ont fourni l’occasion d’un usage répété de l’article 48. Le voici traduit dans son intégralité :

Si un Land ne remplit pas les devoirs qui lui incombent en vertu de la Constitution et des lois du Reich, le président du Reich peut l'y contraindre en utilisant la force.

Le président du Reich peut, lorsque la sûreté et l'ordre public sont gravement troublés ou compromis au sein du Reich, prendre les mesures nécessaires à leur rétablissement ; en cas de besoin, il peut recourir à la force. A cette fin, il peut suspendre totalement ou partiellement l'exercice des droits fondamentaux garantis aux articles 114, 115, 117, 118, 123, 124 et 153.

Le président du Reich doit sans retard communiquer au Reichstag toutes les mesures prises en application du premier ou du deuxième alinéa du présent article. Ces mesures doivent être abrogées à la demande du Reichstag.

En cas de danger, le gouvernement d'un Land peut, sur son territoire, prendre des mesures provisoires analogues à celles mentionnées à l'alinéa 2. Ces mesures doivent être abrogées à la demande du président du Reich ou du Reichstag.

Les modalités sont fixées par une loi du Reich.

 

Inutile de préciser toute la dangerosité de cet article 48 ; on connaît en particulier les conséquences désastreuses qu’il apporta dans le basculement définitif du régime de Weimar vers la dictature nazie.

Sous la République, l’article 48 fut utilisé à plus de 250 occasions et, à partir des années 30, suite à l’arrivée au pouvoir de Brüning, le fonctionnement des institutions reposa principalement sur son application.

 

L’utilisation généralisée de l’article 48 comme instrument para-législatif se radicalise en effet en 1930 lorsqu’advient l’effondrement de la grande coalition qui rassemblait les partis favorables à la République ainsi que la démission du chancelier Müller, le 27 mars 1930. Le chancelier Brüning, leader du Zentrum au Reichstag, mais également ancien officier de l’armée avec laquelle il conserve des liens, prend la tête d’un cabinet minoritaire quelques jours plus tard, et annonce clairement l’orientation politique antiparlementaire de son gouvernement.

De l’importance capitale de l’article §48 de la Constitution de Weimar

Vint ensuite le célèbre « Coup de Prusse » du 20 juillet 1932. Les élections d’avril 1932, au Landtag (Parlement prussien), qui voient la coalisation gouvernementale SPD-Zentrum s’affaiblir considérablement tandis que les partis communistes et nazis remportent une large victoire, laissent le Landtag sans véritable majorité. Peu auparavant, en prévoyance du cas où les nazis pourraient obtenir la majorité au Landtag prussien, la coalition gouvernementale encore au pouvoir en Prusse avait modifié le régime électoral en vigueur en exigeant désormais la majorité absolue des suffrages pour élire le ministre-président du Land. C’est pourquoi, en dépit de la très forte hausse des votes en faveur du parti nazi, celui-là ne peut donc obtenir la majorité suffisante pour fonder un nouveau gouvernement, et le cabinet Braun-Severing demeure donc en place pour expédier les affaires courantes. Dans ce contexte, le chancelier von Papen profite de l’occasion donnée par les affrontements d’Altona du 17 juillet 1932, qui opposent communistes et nazis et provoquent plusieurs morts, pour appliquer un plan qui avait déjà vu le jour sous Brüning et qui vise clairement à imposer l’administration directe du Reich sur le Land prussien. Le 20 juillet 1932, von Papen obtient du président Hindenbourg qu’il use de l’article 48 en vue de promulguer une ordonnance qui, dans l’objectif de « rétablir l’ordre public et la sécurité publique sur le territoire de la Prusse », investisse le chancelier du Reich de la fonction de « commissaire du Reich pour le Land de la Prusse » pour une période indéterminée. Investi de sa nouvelle fonction, von Papen destitue les ministres prussiens de l’ancien gouvernement, tandis que l’état de siège est proclamé dans toute la Prusse. Le gouvernement destitué, ainsi que d’autres Länder, décident de déposer un recours devant la Cour de Leipzig ( Staatsgerichtshof ) – qui rendra un jugement mitigé, en reconnaissant au commissaire du Reich le droit d’administrer le Land, tandis que le gouvernement destitué était admis comme seul représentant de la Prusse auprès du Reich ou des autres Lander.

Ainsi, il est certain que les pouvoirs de crise ont lourdement contribué au basculement du système parlementaire vers un gouvernement présidentiel qui laisse peu à peu glisser le régime vers l’autoritarisme.

 

Cet article reprend en grande partie des passages de la thèse de doctorat de philosophie de Marie Goupy titrée : L'essor de la théorie juridico-politique sur l'état d'exception dans l'entre-deux guerres en France et en Allemagne : une genese de l'état d'exception comme enjeu pour la démocratie"

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 11:32

cahiersJuifs1933.jpg

 

En septembre 1933, Joseph Roth publiait dans les Cahiers juifs un article qui répondait aux autodafés nazis initiés en mai.

 

En ce qui concerne les Junkers prussiens, le monde civilisé se rend compte quʼils savent tout juste lire et écrire ; un de leurs représentants, le président Hindenburg, a publiquement reconnu que JRothde sa vie il nʼavait jamais lu de livre. Cependant, soit dit en passant, ce fut cette statue, antique depuis sa première jeunesse, que les ouvriers, sociaux-

démocrates, journalistes, artistes, Juifs, adorèrent pendant la guerre et que le peuple allemand (ouvriers, Juifs, journalistes, artistes, sociaux-démocrates) élut à deux reprises, après la guerre, président du Reich. Un peuple qui élit pour chef suprême une statue nʼayant jamais lu un livre est-il si loin de brûler les livres eux-mêmes? Et les écrivains, savants et philosophes juifs qui élurent Hindenburg, ont-ils réellement le droit de se plaindre du bûcher sur lequel grillent maintenant nos pensées ?[1]


[1] Extrait de Joseph Roth à Berlin - Les Belles Lettres 2013.

 

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 12:14

Je profite de l’intéressante question posée par Pascal, pour éclaircir la scène dans laquelle j’ai placé Haber en relation avec l’art et la culture de son temps, dans les pages 74 à 77 du tome II. Avant toute chose, cette scène de salon dans la villa de Haber, pages 71 à 92, est à mettre en écho avec celle qui précède chez Mme von Guilleaume, pages 33 à 41. Ces deux scènes de salons s’opposent. La première, celle qui se déroule chez Mme von Guilleaume, déploie une ambiance de salon classique, empreinte de manières et d’élégances. La seconde, chez Haber, est vulgaire, cynique, s’inaugure et se termine sur un désastre. 

Henriette.jpg

Henriette Herz

Tenue par une grande bourgeoise d’origine juive, la réception de Mme von Guilleaume se réfère directement à l’âge d’or des mondanités berlinoises du début du XIXe siècle, quand Rahel Levin (future Rahel Varnhagen) et Henriette Herz, premières femmes de l’émancipation juive devenues célèbres, invitaient chez elles les plus grands esprits allemands de leur temps, tels que les princes, les savants, les officiers, ou tout ce que l’époque romantique allemande comptait comme personnalités illustres, des frères von Humbold à Schlegel en passant par Goethe. Souvent tenus par des femmes, ces rendez-vous spirituels et culturels étaient appréciés pour leur haute tenue intellectuelle. Dans les années 1790-1815, les salonnières juives étaient bien entendu tolérées par l’élite prussienne pour leurs dispositions à s’éloigner de l’Ancien Testament au profit du Nouveau, une considération douteuse mais néanmoins largement partagée en Prusse, et qui se confirme dans plusieurs correspondances des personnalités qui fréquentaient ces cercles, comme celle de Jean-Paul par exemple. Ce moment singulier, qui ne dura que peu de temps, reste une période unique dans l’histoire des Juifs et des Allemands.

Dans le salon organisé par Ella von Guilleaume, tous les protagonistes (Harden, Koppel, Rathenau, Hofmannsthal) sont issus de la communauté juive, excepté le prince Guido Henckel von Donnersmarck, marié à une salonnière juive, Esther Lachmann et Eberhard von Bodenhausen, historien d’art influent. La scène du salon d’Ella von Guilleaume, comme je l’ai imaginée, peut donc se lire comme l’une des dernières répliques de ce temps béni du début des années 1800. Mais, on l’aura compris, un siècle plus tard, ce type de salon n’était fréquenté que par des Juifs de Cour ou de rares philosémites.

La réception chez Haber est tout autre. Les invités ne sont pas ici choisis pour leur esprit mais pour l’intérêt tout pragmatique que leur porte Haber. Ici, pas de Hofmannsthal, mais des collègues, des industriels. Clara Haber, dépressive, ne s’est pas mise en toilette, et dès son entrée, Bernthsen, directeur à la BASF, se méprend et se persuade qu’elle est la bonne de maison. Quant à Haber, le lecteur très attentif et perspicace devinera, par le mauvais goût de son mobilier qui côtoie certaines pièces très modernes, voire avant-gardistes, telles sa peinture de Max Pechstein ou encore sa lampe de l’école Behrens, que nous sommes dans le salon d’un homme parvenu, qui désire persuader son entourage qu’il est un homme en phase avec son temps. Rahel.jpg

Rahel Levin

 

Je ne sais pas si Haber possédait un Pechstein, vraisemblablement pas. Par ce choix, j’ai voulu souligner le fait que Haber, s’il fut considéré par beaucoup comme un ambitieux pugnace, fut probablement aussi un arriviste au sens culturel. Devant son tableau, qu’il ne parvient pas à défendre, tout juste en précise-t-il sa valeur marchande (je n’ai par ailleurs pas réussi à me procurer de sources confirmant la cote de Pechstein en 1912, peut-être n’était-il pas si cher que cela…). Haber n’était certainement pas, au grand contraire de Rathenau, un homme d’avant-garde. Ses auteurs de chevet étaient Goethe, Carlyle, ou encore Schiller, pour lequel des larmes lui venaient. Quant à ses lectures contemporaines, elles se résumaient à quelques romans populaires ou aux intrigues policières. Rien de plus étranger à ce que pouvait apprécier Rathenau, qui était, lui, un esthète internationalement reconnu.

Ces deux scènes de salon, l’une nostalgique d’une érudition et d’une spiritualité perdues, l’autre tristement plate et moderne (moderne dans le sens de la fragmentation des individus), sont selon moi les deux types de société représentatives de l’Allemagne bourgeoise d’avant-guerre. Il ne faut pas y voir une charge particulière contre Haber mais un prétexte pour tenter de traduire ce qu’était la société prussienne de cette époque. Je consacrerai bientôt un prochain article aux goûts culturels de Rathenau.

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 09:31

J’en avais été averti depuis quelques mois, la ville de Wrocław était en lisse pour devenir ville européenne de la culture en 2016. Le projet défendu par la ville était selon moi d’une audace et d’une intelligence rares : car la plus grande partie du dossier reposait sur l’idée très simple et pourtant très peu séduisante d’un point de vue purement touristique et culturel : louer les mérites de Wrocław, en mettant en lumière la vie de grands Nobel du début du XXe siècle qui y ont habités ou qui y ont professés, tout cela en plaçant principalement l’accent sur le Nobel le plus controversé de tous : Fritz Haber. Pour dire la vérité, je n’ai jamais été véritablement persuadé que la ville puisse emporter quoique ce soit avec un tel dossier. Non pas que l’angle ne soit pas intéressant, mais bien parce que – et je suis bien placé pour le savoir – tenter de faire comprendre toute la mesure de la complexité d’un personnage tel que le fut Haber est selon moi un tour de force des plus difficiles qui soit. De plus, délicate provocation supplémentaire : vanter la culture d’une ville polonaise en se focalisant sur son passé prussien, avait le mérite de personnellement me séduire.

On l’aura compris, Wrocław a finalement décroché son futur statut : elle sera bien élue ville européenne de la culture en 2016, et elle fera la part belle à son histoire qui la lie aux destins complexes et tragiques de Fritz et Clara Haber. Ce sont surtout Magda Dunikowska, journaliste, et Ludwik Turko, physicien et homme politique au parlement polonais, que j’ai tous deux rencontré à Wrocław cette année, qui ont bâti et remporté à eux deux ce pari fou. Par la suite, je traduirai et publierai l’excellent article d’une vingtaine de pages que ce téméraire duo a récemment consacré au breslauer Fritz Haber. 

044Ludwik Turko

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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 10:04

Un parallèle amusant me vient, à propos de la genèse des faits historiques : si de nos jours il se dit qu’un événement existe pour le monde seulement s’il est corroboré par des images, ne pourrait-on pas avancer avec cette même logique, que les événements de l’an Mille l’ont été, uniquement parce que la Chrétienté les a reconnus et en a fait part ? En tout cas, c’est ce genre de réduction simpliste qui vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on se penche sur la conversion au christianisme de Mieszko Ier, en 966, une conversion qui fut, tous les livres d’histoire s’accordent sur ce point, à la base de l’acte fondateur de la nation polonaise. C’est donc ainsi que les historiens définissent la naissance de la nation polonaise : inexistante tant qu’elle était plongée dans les méandres du paganisme, la Pologne sortit de la préhistoire et émergea à la face du monde dès que Mieszko Ier se fit baptisé à Ratisbonne (évitant par cet acte une conversion que le Saint Empire germanique comptait de toute façon lui imposer), tout  en gagnant une réelle souveraineté, reconnue par le Saint Siège. La logique historique semble imparable : dès cet acte précis, le baptême de Mieszko Ier, la Pologne apparut officiellement sur les cartes de l’Europe chrétienne. La Pologne trouvait enfin son identité, du fait que celle-ci fut confirmée et légitimée par la chrétienté.

Cette apparition de l’identité polonaise semble pourtant tenir de la pure construction. Même christianisée, la Pologne progressa très lentement dans la voie de la civilisation. Les trois siècles suivants, seul le clergé, composé en grande partie d’ecclésiastiques allemands qui ne s’exprimaient que par le latin, entretint des foyers de culture réduits, dont le rayonnement demeura particulièrement limité. Quant aux cours royales, princières et seigneuriales, leurs éclats autant que leurs raffinements étaient quasi inexistants, pas même une trace d’un quelconque art oral semble avoir été en usage. Et ce n’est encore rien dire de l’influence quasi nulle que la Pologne avait à cette époque sur l’échiquier géopolitique. La Pologne fut à l’aube de sa légitimité, isolée, fragile et menacée, les invasions mongoles et le sac de Cracovie en 1241 en sont de funestes exemples. Ce sont par ailleurs les menaces croissantes sur l’indépendance polonaise des prétentions des chevaliers teutoniques installés en Prusse qui ont, semble-t-il, fait naître une première conscience nationale, une conscience nationale qui a très souvent rimée avec antigermanisme. Il faudra attendre le XIVe siècle, sous le règne de Casimir III, le roi bâtisseur ayant à son actif la fortification de près de trente villes et autant d’églises, pour que la Pologne s’impose comme nation politique et obtienne pour la première fois de son histoire le contrôle d’une route de commerce quelque peu importante. C’est donc seulement sous Casimir III, dont on disait qu’il avait trouvé un pays fait de bois et qu’il l’avait laissé fait de pierres, que la Pologne, enfin, s’imposa un tant soit peu. Avec, comme événement majeur de la vie culturelle polonaise, la date de 1364 et la création de l’Université de Cracovie. Ce ne fut qu’à partir de ce moment que, petit à petit, les intellectuels de l’Europe centrale commencèrent à se rendre en Pologne et que la science latine enfin se déploya. Il faudra cependant encore attendre un siècle avant qu’une pensée véritablement polonaise puisse émerger, et un siècle de plus, avant de voir la langue polonaise véritablement se développer. Le cas même de Copernic, héros polonais par excellence, demeura très longtemps un sujet de controverse puisque le grand scientifique, né à Thorn, ville située sur le territoire polonais mais passée sous la direction des princes-électeurs Hohenzollern, ne parlait que l’allemand et le latin. Copernic fit par ailleurs l’essentiel de ses études en Italie, sans jamais décrocher le moindre diplôme à l’université de Cracovie.

Du XIIe siècle, époque du premier texte rédigé en polonais, au XVIe siècle, les récits en polonais se réduisaient à très peu de choses. Quelques psaumes, l’une ou l’autre compilation hagiographique, une traduction de la Bible ou de textes apocryphes, et c’en était tout. Mais la littérature polonaise, toute aussi chiche fut-elle durant plusieurs siècles, n’en demeura pas moins fondatrice de l’identité du pays. Le texte inaugural de l’histoire littéraire polonaise dont je viens de faire mention plus haut, était un Cantique de la Sainte Vierge, et il servit plusieurs siècles durant de principal chant de guerre. Cette réelle naissance identitaire, longue et pénible, quand elle se déploya enfin, eut à subir une croissance, un essor culturel et politique si rapides, que tout cela coûta à une élite encore trop peu nombreuse. Le pays s’épuisa aussitôt et une décadence prompte autant que brutale s’imposa pour faire place à un obscurantisme clérical étouffant toute pensée émancipée. L’universalisme fut proscrit et le nationalisme de quelques piètres patriotes tenta de faire face aux multiples invasions et guerres civiles que la ruine du pays avait attirées. À la merci des grandes puissances voisines, Prusse, Russie, Suède, Autriche, la Pologne se démantela, évita la spoliation générale mais non la déchéance morale et politique qui trouva son comble au XVIIIe siècle, sous les rois saxons. Au XIXe siècle, en face du désastre qu’était devenue la pauvre Pologne, même Napoléon ne trouva pas l’audace de restaurer l’indépendance polonaise ; il se contenta d’établir un Grand-duché de Varsovie qui, dès la chute de l’empereur, fut écrasée par la Russie. Les intellectuels fuirent, les romantiques tels qu’Adam Mickiewicz ou Chopin s’exilèrent en France.

Je vais clore ici cette brève et succincte histoire de la Pologne, en rappelant toutefois que ce n’est que depuis les accords de Yalta de 1945 que la Pologne connut enfin une stabilité territoriale et qu’il faudra encore attendre quelques décennies avant que le pays puisse se démarquer totalement de l’emprise soviétique. Dans mon prochain papier, mon lecteur perdu devrait enfin comprendre pourquoi je digresse tel un Tristram Shandy sur ces histoires polonaises.

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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 09:55

En vieux polonais, son nom, Wrócisław, signifiait : « celui qui reviendra glorieux ». Si l’on se penche sur le destin de cette ville, c’est en effet ce que l’on peut appeler un nom de baptême aux étonnantes puissances performatives. Car la naissance de la Pologne est trouble, et Wrocław n’a cessé d’être sous la coupe de différents états et royaumes. Wrocław ne fut, en fin de compte, que très peu polonaise. Ce n’est qu’il y a très peu de temps que cette vieille nation a eu, elle aussi, l’opportunité de se sentir enfin polonaise. La naissance de la Pologne se fonde donc sur une légende qui, comme beaucoup d’autres légendes, singe les grands récits – c’est du moins l’intérêt que je porte à la philologie qui m’a toujours fait voir les choses sous cet angle. La légende originelle de la Pologne me rappelle furieusement un passage de la Genèse, qui raconte l’histoire des trois fils de Noé – Sem, Cham et Japhet – qui s’étaient séparés en trois directions distinctes afin de se partager le monde. Pour résumer l’histoire et ses conséquences grossièrement, on dira que Sem devint le père des Sémites, Hébreux et Arabes ; Cham, celui des peuples noirs ; et Japhet, celui de l’héritage grec, des Européens. On évalue généralement la naissance de la nation Polonaise aux alentours de l’an Mille, date vers laquelle le christianisme s’imposa dans la région. La Chronique de la Grande Pologne, premier texte anonyme connu abordant la naissance de la Pologne, a, chose amusante, été écrite (probablement à Poznań), en 1295, en plein essor du christianisme. Ce texte rappelle l’histoire de trois frères, Rus, Czech et Lech, qui, comme les fils de Noé, ont également cherché des endroits différents afin que chacun d’entre eux se trouve une place dans le monde. Comme dans la Genèse, cette légende suggère que les peuples du monde bénéficient d’une ascendance commune, à cette particularité près que, dans le cas qui nous occupe, les peuples du monde se résument aux seuls peuples slaves : Rus ira vers l’Est et s’installera en Ruthénie, forgeant ainsi les peuples russes et ukrainiens ; Czech ira vers le sud et donnera naissance à la Tchéquie ; tandis que Lech choisira l’ouest, trouvant une clairière où il aperçut le nid d’un aigle blanc. Il baptisa le lieu Gniezno, ce qui veut dire nid, et y établit son peuple, appelé les « habitants des champs », ce que, d’un point de vue étymologique, polonais veut dire.

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