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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 17:22

C’est un trait inhérent à la voracité mais aussi à la véhémence du jeune âge qu’un phé­nomène, une aventure, un modèle en chasse un autre. L’on s’échauffe et l’on s’épanche, l’on se soumet et l’on s’attache avec une pas­sion exclusive. Dès que l’on est déçu par cette idole, on la précipite du haut de son piédestal et on la détruit sans scrupule ; il n’est pas question d’être juste, elle signifiait trop de choses. Et l’on installe la nouvelle idole parmi les décombres de l’ancienne. Peu importe qu’elle s’y sente mal à l’aise. L’on est versatile et tyrannique envers ses idoles, l’on ne s’inquiète guère de ce qu’elles éprouvent de leur côté, elles sont là pour être érigées et renversées et se succèdent en un nombre qui étonne, si diverses et contradictoires que celui qui envisa­gerait de les considérer toutes à la fois pourrait bien prendre peur. L’une ou l’autre réussira à prendre rang de divinité, elle se maintiendra et sera épargnée, on ne s’attaquera pas à elle. Le temps seul l’atteindra, mais pas la malveil­lance du disciple. Une telle divinité se dégra­dera peut-être ou s’enlisera dans un terrain qui cède et pourtant : elle restera intacte dans l’ensemble et ne perdra pas son aspect.

Imaginez les ravages survenus dans les diffé­rents temples qu’un homme porte en lui, lorsqu’il a vécu quelque temps. Nul archéo­logue ne saurait se faire une idée juste de leur agencement. A elles seules, ces images des dieux restées intactes, reconnaissables, consti­tuent déjà un énigmatique Panthéon. Mais sur les ruines, il découvrirait d’autres ruines, de plus en plus étranges, de plus en plus extrava­gantes. Comment comprendrait-il pourquoi telles ruines viennent précisément s’ajouter aux autres ? Leur seul point commun est la ma­nière dont elles sont détruites, si bien qu’il pourrait en déduire simplement que c’est le même barbare qui a exercé ici ses ravages.

Il serait plus sage sans doute de ne pas toucher à toutes ces ruines et temples. Mais j’ai décidé aujourd’hui de ne pas être sage et de parler d’une de mes idoles qui prit rang de divinité et qui, après une souveraineté ab­solue de près de cinq ans, fut cependant évincée puis finalement détrônée après cinq autres an­nées. Il y a très longtemps de cela, et je puis ainsi en avoir à peu près une vue d’ensemble. Je sais aujourd’hui pourquoi Karl Kraus arriva à point nommé pour moi, pourquoi il prit une telle emprise sur moi et pourquoi je dus finale­ment me défendre contre lui.

Au printemps de 1924 — je n’étais rentré à Vienne que depuis quelques semaines — des amis m’emmenèrent pour la première fois à une soirée de lecture de Karl Kraus.

La grande salle du Konzerthaus était bondée. J’étais assis tout au fond et ne pouvais voir grand-chose à cette distance : un petit homme plutôt chétif, légèrement penché en avant, avec un visage effilé d’une vivacité inquiétante et qui me dérouta ; c’était le visage d’une créa­ture inconnue, d’un animal que je découvrais, mais je n’aurais pu dire lequel. La voix était tranchante et irritée et dominait aisément la salle en s’amplifiant brusquement et fréquem­ment.

Ce qu’en revanche je pouvais observer avec précision autour de moi, c’était les gens. Il régnait dans la salle une atmosphère que les grandes réunions m’avaient rendue familière : c’était comme si tout ce que l’orateur avait à dire était déjà connu et prévu. Pour le nouveau venu qui avait été absent de Vienne durant les huit années peut-être les plus importantes — celles qui s’étaient écoulées entre ses onze et ses dix-neuf ans — tout, jusqu’au moindre détail, était nouveau et déconcertant. Car ce qui se disait là avec une emphase passionnée qui en accroissait l’importance, concernait d’innombrables détails de la vie publique, et aussi de la vie privée. Il était d’abord bouleversant de sentir qu’il se passait dans une ville tant de choses qui méritent d’être mises en valeur et concernent tout le monde. La guerre et ses séquelles, le vice, le crime, la cupidité, l’hypo­crisie, mais aussi les fautes d’impression — tout était souligné, mentionné et dénoncé, placé dans un contexte quelconque avec la même véhémente énergie, et déballé devant un millier de personnes qui saisissaient chaque mot, le désapprouvaient, l’acclamaient, en riaient dans la jubilation.

Dois-je avouer que ce qui, au début, me dérouta le plus ce fut la soudaineté de l’énorme effet produit ? Comment se faisait-il que tous sussent exactement de quoi il s’agissait, qu’ils eussent tout reconnu et désapprouvé à l’avance, attendant avec anxiété qu’en soit prononcée la condamnation ? Toutes les accusations étaient formulées en un langage curieusement compact qui avait quelque chose d’un paragraphe de dossier judiciaire, jamais interrompu, jamais achevé, qui semblait avoir commencé des an­nées auparavant et devoir se dévider exacte­ment ainsi durant des années à venir. La pa­renté avec le domaine juridique était égale­ment perceptible dans le fait que tout présup­posait une loi établie et absolument irréfu­table, intangible. On comprenait clairement ce qui était bien, on comprenait clairement ce qui était mal. Cela avait la dureté naturelle du granit que nul n’aurait réussi à marquer d’une éraflure ou d’un griffonnage. Mais c’était pourtant une loi d’un caractère très particulier et je pus ainsi sentir dès la première fois à quel point je commençais à m’y soumettre, moi qui ne savais rien de ceux qui se rendaient coupables de transgression. Car ce qu’il y avait d’incompréhensible et d’inoubliable pour qui­conque en a été le témoin — inoubliable même s’il devait vivre trois cents ans — c’est que cette loi était du feu : elle irradiait, elle brûlait et anéantissait. Ces phrases construites comme des forteresses cyclopéennes s’ajustant toujours avec précision les unes aux autres lançaient soudain des éclairs qui n’avaient rien d’inno­cent, qui n’illuminaient rien : ce n’était pas non plus des éclairs de théâtre, mais des éclairs meurtriers ; et ce déroulement du châtiment exterminateur qui s’accomplissait publiquement, à la vue et aux oreilles de tous, répandait une telle horreur et une telle violence que personne ne pouvait s’y soustraire.

Chaque verdict était exécuté sur-le-champ. Une fois prononcé, il était irrévocable. Nous assistions tous à l’exécution. Ce qui plongeait les spectateurs dans une sorte d’expectative lancinante, ce n’était pas tant le verdict que son exécution immédiate. Certaines victimes le plus souvent indignes prenaient la défensive et n’acceptaient pas leur exécution. Bon nombre comme s’il faisait parler des voix : les citations étaient acoustiques.

Mais comme il citait toujours sans distinc­tion, n’omettant aucune voix, n’en réprimant aucune, le fait qu’elles se côtoyaient toutes, jouissant d’une sorte d’étrange égalité de droits où ne comptaient ni leur rang, ni leur poids, ni leur valeur, Karl Kraus, unique en son genre, était ce que Vienne avait de plus vivant à offrir à l’époque.

C’était le plus étrange des paradoxes : cet homme qui méprisait tant de choses — depuis l’Espagnol Quevedo et depuis Swift le contemp­teur le plus imperturbable de la littérature mon­diale, une sorte de divin fustigeur de l’huma­nité coupable — donnait la parole à tous. Il était incapable de renoncer à la voix la plus insignifiante, la plus futile, la plus creuse. Sa grandeur consistait à être le seul, littéralement le seul, à faire comparaître, à écouter, inter­roger, attaquer et fouetter le monde dans la mesure où il le connaissait, son monde à lui tout entier, en la personne de ses représen­tants, et ils étaient innombrables. Il était ainsi le contraire de ces poètes, de l’immense majo­rité de tous les poètes qui passent de la pom­made aux hommes afin d’être aimés et glorifiés par eux. Il est sans doute inutile d’insister sur la nécessité de personnages comme lui, juste­ment parce qu’ils sont si rares.

Mes considérations sont consacrées ici essentiellement à Kraus pris sur le vif, à Kraus tel qu’il était lorsqu’il s’adressait à un grand nombre de personnes à la fois. On ne le répétera jamais assez : ce Kraus en chair et en os qui vous arrachait à votre torpeur, vous tourmen­tait, vous écrasait, ce Kraus dont on n’arrivait plus à se passer, qui vous touchait et vous ébranlait si bien qu’il vous fallait des années pour rassembler vos forces et vous affirmer contre lui, c’était l’orateur. Il n’y eut jamais, depuis que j’ai vu le jour, un orateur comme lui dans aucun des espaces linguistiques que je connais.


Source éditeur

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Published by David Vandermeulen - dans Littératures attenantes
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commentaires

effer 25/12/2008 16:02

Joli cadeau, mais il vous faudra renoncer à la technique de l'eau de javel, sur la palette, bien sur!
;-)

Vandermeulen 25/12/2008 15:48

Merci mon bon ! Le Père Noël m'a apporté une "palette radiographique" (dénomination de me fille), je suis à présent un véritable professionnel, et tout devrait aller plus vite ! (Dès que je réussirai à m'en servir convenablement !)
Bien à vous

effer 25/12/2008 15:44

Je vous présente mes meilleurs voeux pour Noël et que l'année 2009 vous soit bonne et fructueuse.
Effer