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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 12:10

Je n’avais pas encore eu l’occasion de frayer avec des spécialistes des poisons. Mithridate, le bulletin d’histoire des poisons, m’a convié à un entretien que je reproduis ici. Mais on peut également le lire dans sa version originale, pages 28 à 33, et ainsi découvrir cette revue particulièrement intéressante et trop peu connue.

 

Mithridate-7.jpg

 

 

DESSINER L’HISTOIRE : FRITZ HABER DE DAVID VANDERMEULEN

Nous avons toujours considéré – à tort ou à raison – la bande dessinée comme un art mineur. Autant dire que quand des lecteurs nous ont pressés de découvrir le volume trois de Fritz Haber publié par le dessinateur belge David Vandermeulen aux éditions Delcourt, nous avons freiné des pieds. Préjugés, préjugés… Mais voilà : David Vandermeulen est plus qu’un dessinateur : c’est un biographe et, comme l’eussent dit les Chinois il y a de cela trente ans, un scientifique aux pieds nus. Remarquable. 


 Vous avez commencé à vous intéresser à Fritz Haber en 1998 pour démarrer les premières planches en 2003. Sans doute avez-vous lu le livre publié par son fils cadet Ludwig, The poisonous cloud: chemical warfare in the First World War (Oxford University Press). Quelles sont les autres sources sur lesquelles vous vous êtes appuyé pendant ces cinq années ? 

 J’ai en effet lu énormément de livres, pas moins de 300, sur ces cinq années de préparation. Aujourd’hui, j’ai cessé de les compter tant ils se sont accumulés. La lecture est une activité qui ne m’a jamais quitté, et je continue à commander et à lire des livres susceptibles de m’inspirer. Bien entendu, tous ces livres ne parlent pas forcément de Fritz Haber, si je ne devais retenir que ceux qui le citent, cela se résumerait certainement à une petite trentaine. J’ai probablement eu entre les mains tout ce qui a été écrit de majeur sur Haber. Mais en réalité, je ne travaille qu’avec très peu de biographies. J’ai découvert mon sujet au travers d’un article de Max Perutz, publié dans La Recherche vers 1997. C’est précisément par cet article que mon intérêt pour Haber est né. Malgré qu’il ait été écrit par un brillant chimiste détenteur du Prix Nobel, je me souviens à quel point ce texte m’a aussitôt dérangé. Probablement parce que l’article se résumait à trois pages et qu’il tentait d’aborder trop de choses ; il faut dire que la vie et l’époque de Fritz Haber sont des sujets particulièrement riches et complexes. Ce petit papier de Perutz, titré de façon amusante Le cabinet du docteur Fritz Haber, laissait sans réponses un nombre important de questions, dont la plus troublante pour moi était de savoir pourquoi cet étrange savant avait entretenu une relation épistolaire avec Haïm Weizmann… En fait, sans le savoir encore, et pour le dire avec un cynisme amusé, je venais de lire l’excellent pitch d’un biopic qui n’avait pas encore été tourné.  Le premier livre que je me suis procuré sur Haber, fut Les apprentis sorciers de Michel Rival. Un livre étonnant qui abordait les vies de Fritz Haber, Wernher von Braun et Edward Teller. La partie réservée à Haber – j’allais m’en rendre compte quelques mois plus tard – résumait en quelques 80 pages les livres les plus importants consacrés à Haber et son temps. C’est-à-dire celui de Ludwig Haber, que vous connaissez, la biographie américaine de Goran, l’impressionnant ouvrage de Boring sur l’histoire de l’I.G. Farben, celui de Johnson sur l’Allemagne scientifique à l’époque wilhelminienne, ou encore la biographie allemande de Clara Haber de Gerit von Leitner... Mais les livres sur Haber qui ont spécialement retenu mon attention, ce sont surtout la biographie allemande de Margit Szöllösi-Janzen, ainsi que les livres de Fritz Stern. Lire Stern fut pour moi un déclic fondamental. Car lorsque je me suis enfin décidé à m’emparer de l’histoire de Fritz Haber, l’idée de raconter sa vie en développant d’autres trajectoires de vies juives allemandes, comme celles d’Einstein, de Rathenau et Weizmann, fut pour moi l’angle le plus évident. Dès que j’ai découvert la construction de Grandeurs et défaillances de l’Allemagne au XXe siècle de Stern, avec ses chapitres dédiés à Einstein, Weizmann et Rathenau, j’ai su que mon impression première était bonne et que je pouvais enfin me lancer dans l’aventure.  Cela, ce sont les livres purement historiques. Mais en réalité, je devrais également parler de toute la littérature qui a été pour moi une autre source fondamentale. Jamais je n’aurais en effet écrit Fritz Haber si je n’avais pas lu L’Homme sans qualités de Musil. La figure du personnage d’Arnheim, pour ne prendre qu’un seul exemple marquant, est le portrait camouflé et particulièrement juste de Walther Rathenau. Attiré plus par l’histoire des idées et la compréhension d’un certain esprit du temps révolu que par la pure approche historique des faits, les œuvres des grands littérateurs à la mode, entre 1880 et 1930, ont tout autant contribué à écrire mon scénario que n’importe quel autre livre de sciences humaines. Goethe, Carlyle, Schiller, Heine, Wagner, von Salomon ou Wassermann m’ont été indispensables. Connaître les textes qui ont animé les esprits des personnages que je mets en scène est une chose bien plus essentielle pour moi que de savoir où se trouvait tel ou tel, à telle ou telle date. 

Vous êtes de nationalité belge, et la première attaque au gaz eut lieu en Flandres (Ypres, le 22 avril 1915). En France, le souvenir des gaz reste vivace. Qu’en est-il en Belgique ? 

Question difficile. Je pense que l’on ne se souvient plus en Belgique des drames de 14-18 de la même façon, au nord comme au sud du pays. J’ai par exemple été très frappé de constater qu’à Ypres, on commémorait encore, tous les jours, depuis 1919, le drame de la première guerre mondiale. 365 jours par an, en fin de journée, une des portes de la ville est fermée durant une minute, en mémoire des terribles assauts qu’a subi la ville. Cela crée bien entendu à chaque fois des désagréments et des embouteillages, mais tout ça ne semble finalement déranger personne, si bien que l’interruption de la commémoration n’est pas prête d’être un jour envisagée. Il faut dire qu’Ypres aura été l’une des villes, sinon la ville du premier conflit mondial, à en avoir subi le plus lourd tribut. Elle fut sous les tirs et les bombes d’août 14 à novembre 18, et cela – n’importe quel Yprois vous le rappellera – alors qu’elle ne fut jamais prise par les Allemands. Je pense avant tout que cette mémoire reste vive parce qu’Ypres fut le théâtre de trois batailles et qu’elle fut entièrement et radicalement rasée. Il me semble avoir perçu que la question des attaques aux gaz ne venait qu’en deuxième chef, plutôt comme la confirmation d’une épreuve supplémentaire. Il est étonnant qu’en tant que Bruxellois francophone, je n’étais pas au courant de cette tradition avant de l’avoir personnellement vécue. Aucun de mes amis ne connaissait d’ailleurs cette histoire qui se joue à quelques dizaines de kilomètres de Bruxelles ; la Belgique est devenue une bien étrange chose... Je pense surtout que l’esprit national reste quelque chose d’assez étranger aux Bruxellois en général. Il n’y a pas, comme en France, cette fascination frappante que l’on loue par exemple encore de nos jours aux poilus. L’esprit des Belges francophones n’est certainement pas lié à la fierté nationale,  alors que la guerre, autant que l’histoire des guerres, reste et demeure, encore et toujours, une affaire nationale. C’est une chose dont je suis convaincu, il n’y a qu’à voir les œuvres qui traitent de la première guerre mondiale, qu’elles soient du domaine des sciences humaines ou artistiques : il est inconcevable d’imaginer ce conflit traité par un auteur qui n’envisagerait pas la guerre sous l’angle de sa propre nationalité. Même le domaine des sciences historiques n’échappe pas à cette étrange tradition, l’histoire comparée restant encore un genre malheureusement mineur. Un film ou un ouvrage australien, traitera la guerre d’un point de vue australien, idem pour les Allemands, les Français ou les Anglais… En tant que Belge, je ne trouve pas cela étonnant du tout de parler d’un conflit d’un point de vue strictement étranger. On n’imagine pas Tardi se pencher sur le destin d’Allemands ou d’Anglais. Je pointe Tardi, mais le problème demeure une spécificité française : il n’existe pratiquement aucune fiction française, qu’elle soit cinématographique, romanesque ou de bande dessinée, qui aborde la première guerre mondiale d’un point de vue spécifiquement allemand. Il faut probablement être un petit peu bâtard soi-même, comme un Bruxellois (un enfant de Bruxelles se dit en patois bruxellois un zineke, ce qui veut dire « petit chien bâtard »)  pour se désintéresser de sa propre fierté et être attiré par celle des autres.

On a la sensation d’avoir déjà vu certaines images dans des courts métrages ou en cartes postales, au point que nous nous sommes fait la réflexion suivante : ce sont des images colorisées et retravaillées au lavis. C’est particulièrement frappant pour les scènes en extérieur. Qu’en pensez-vous ?

Cela me fait très plaisir de vous entendre dire cela car j’ai toujours entretenu la volonté de proposer mon travail comme une réflexion sur l’image. Je dis souvent, en forme de boutade, que Fritz Haber n’est rien d’autre qu’un immense détournement. Textes et images sont tour à tour objets de détournements, si bien que je m’efforce de ne rien produire qui soit de ma propre création. Il n’est aucune image dans Fritz Haber qui n’a d’écho avec quelque chose qui a déjà été vu quelque part, aucune idée qui n’ait déjà été avancée. J’en reviens à Musil et à son lancinant « Toujours la même histoire… ». Ma façon d’écrire est, pourrait-on dire, en adéquation parfaite avec ma façon de créer des images. Pratiquement aucun dialogue n’a été inventé, je puise dans les divers écrits et correspondances les phrases qui pour moi font sens et je ne fais que les mettre bout à bout dans une nouvelle ordonnance, avec le seul objectif de leur octroyer une dynamique qui n’a pas d’autre avantage que celui d’être inédit. Il en est exactement de même pour mes images : il n’est pas un décor, pas un objet, qui n’a déjà été en partie perçu dans une image préexistante. Si je crée bien des images aquarellées « à l’ancienne », avec un pinceau et des eaux pigmentées, elles restent cependant des reproductions d’images qui ont un jour dit autre chose. Cette façon de faire a été le moyen le plus évident et le plus juste que j’ai trouvé pour oser publier mon travail, un travail qui est en réalité mon travail le plus intime et le plus personnel.

Pourquoi le choix de ces teintes ocre/terre de Sienne plutôt qu’un noir et blanc plus filmique ? 

 Les sépias se sont imposées à moi comme une évidence, il s’agit de couleurs chargées de sens, ou plutôt, pour être plus juste, de nuances qui bénéficient de prédispositions évocatrices fortes. Le brun, c’est la couleur du mélange par excellence, il faut toutes les autres teintes du spectre pour l’obtenir. C’est donc aussi la plus complexe et la plus difficile à reproduire. Rien que pour cela, je la trouvais en phase avec mon sujet. Et puis, ces teintes évoquent bien d’autres choses, comme l’idée des vieilles photographies fin de siècle, ou encore, un certain extrémisme des idées qui s’est déployé en même temps que le destin de Haber. Le noir aurait en effet ajouté une surenchère au coté cinématographique de mon travail, mais cela ne m’intéressait pas. Car, encore une fois, mon travail se veut avant tout évocateur, et je ne désire pas en faire trop. Mes bandes dessinées font penser aux films muets, mais ce n’est certainement pas parce que mes images ressemblent à des images de films muets. D’ailleurs, pratiquement aucun cadrage, aucune mise en place, ne correspondent à l’esthétique du muet. On a l’impression d’y être, mais tout cela n’est qu’illusion. Je considère que la bande dessinée est tout sauf une réduction du cinéma. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que la bande dessinée est le cinéma du pauvre, c’est selon moi aussi peu vrai que de dire cela du rapport qui peut exister entre la nouvelle et le roman.

Le récit est entrecoupé d’images extraites du film Die Nibelungen de Fritz Lang (1924). Quel est le sens de cette allégorie ?

Ces passages sont en effet encore un peu obscurs pour l’instant, cela s’explique par le fait très simple que mon récit est en cours de production et que les trois tomes jusqu’ici publiés ne représentent que la moitié de mon récit. On saisira bien mieux le pourquoi de cette référence lorsque j’aborderai les années 1924, et l’avant-première à Berlin du Siegfried de Lang. On y apprendra par exemple que l’un des principaux mécènes du film fut l’I.G. Farben. Mais cette imagerie est en réalité pour moi une sortie poétique qui me permet de dire l’insondable. Le philosophe Heinz Wismann m’a un jour fait cette très belle réflexion, il m’a dit : « On comprend tout le désarroi, les erreurs et le fourvoiement de votre Haber lorsque vous faites surgir dans votre histoire ce grand récit qui a trompé tant d’Allemands. Vous arrivez en quelques pages de poésie à exprimer ce qui à moi me prendrait plusieurs chapitres. ». Voilà, je ne saurais le dire mieux que lui. 

Le 2 mai 1915, soit deux semaines après l’attaque d’Ypres, Clara Immerwahr, chimiste et épouse de Fritz Haber, se donne la mort. À vous lire, on a l’impression qu’il ne s’agit que pour lui d’un épisode mineur, presque d’un accident de travail. C’est un homme assez peu sympathique, tout à son art et qui semble négliger les autres proches, et ce alors que la synthèse de l’ammoniaque en 1912 va rendre de précieux services à l’humanité. Comment interprétez-vous ce paradoxe ? 

 On ne peut comprendre Haber en ces moments-là que si l’on arrive à comprendre ce que représentait véritablement l’esprit prussien de l’époque et avec quelle détermination celui-ci se manifestait encore dans la première année de guerre. La réaction de Fritz Haber en cette année 1915 n’était pas si exceptionnelle ni aussi choquante que cela. N’importe quel bon junker, mû par le sens du devoir et l’engagement patriotique, aurait réagi de la même façon. L’explosion de la guerre a poussé Haber à devenir plus junker qu’un junker. Il faut bien saisir à quel point il se voyait avant tout en Allemand animé par la deutsche Treue, cette fidélité allemande aveugle, ce dévouement total à la Patrie, pour lequel manquer à ses engagements était une chose impensable. À cette époque, cette marque de caractère était véritablement essentielle à tout Allemand digne de ce nom. La Patrie et la victoire de l’Allemagne passaient avant le sort des femmes et des enfants. Max Planck perdit un de ses fils dans chaque guerre. Accusé d’être simplement l’ami des auteurs de l’attentat manqué contre Hitler, le second fut même exécuté par les nazis. Si cela affecta Planck au plus profond de sa chair, ce drame ne fit pas pour autant vaciller son indéfectible sens du patriotisme, et il continua à clamer « Heil Hitler » et à juger le salut nazi comme un simple « phénomène naturel », comme s’il s’agissait d’une sorte de – Stern l’a commenté ainsi – force de l’histoire, contre laquelle il n’y avait rien à faire. Ses correspondances démontrent bien que Fritz Haber fut extrêmement affecté par le suicide de son épouse. Il n’échappa à la déchéance que par une volonté encore plus tenace de se donner à la guerre. C’est son engagement belliciste qui le sauva. Sa rédemption tardive fut ensuite des plus troublantes, puisque Haber se démena de façon toute particulière dans les années 20 pour engager au Kaiser Wilhelm Institut de Berlin dont il était le directeur, un nombre impressionnant de femmes chimistes, une attention pour le moins peu commune à l’époque. 

Vous avez déclaré à Angoulême à propos de Fritz Haber : « C’est un personnage à qui on doit des choses extrêmement bienfaisantes (…). C’est lui qui a éradiqué les grandes famines en découvrant la synthèse de l’ammoniaque à grande échelle en 1912 (…). Pour cela, il a reçu le prix Nobel de chimie en 1918, mais c’est aussi quelqu’un qui a vendu sa science à la guerre. » Cette dernière phrase a tout particulièrement retenu notre attention, sachant que vous avez publié en 2006 une adaptation du Faust de Goethe. La guerre a-t-elle été le Méphistophélès de Fritz Haber ?

 C’est même à mon avis un truisme que de le dire ! Et j’irais plus loin en avançant que Haber ne représente pas selon moi un cas particulier dans l’histoire des sciences ! Il faut lire les livres de Jean-Jacques Salomon qui épinglent minutieusement et sans concession aucune l’histoire des fourvoiements des scientifiques avec le monde militaro-industriel. Le devoir patriotique, tout autant que la libido sciendi, ont causé tant de ravages pour l’histoire des hommes qu’en faire une liste exhaustive est devenu pratiquement impossible. C’est pour cela, en effet, que je tiens les questions que pose le drame de Faust comme l’un des problèmes majeurs de l’humanité. Le cas de Fritz Haber a troublé et fasciné les esprits plus que tout autre probablement parce que les inventions auxquelles il a contribué, l’ypérite et le Zyklon B, ont abouti à des catastrophes meurtrières révoltantes et traumatisantes. Mais mon pessimisme me persuade que si Fritz Haber n’avait pas existé, le monde aurait vu un autre Fritz Haber émerger. L’homme n’échappera selon moi jamais aux puissances sourdes de l’appel prométhéen, c’est un travers qui lui est à jamais consubstantiel. Le Déclin de l’occident de Spengler écrit dans les années 1910 est le livre fascinant d’un visionnaire fou, mais son analyse de la science allemande faustienne reste juste et toujours brûlante d’actualité.  

La journaliste française Catherine Coppet (Rue89) a écrit : « Quand la BD fait mieux qu’un livre d’histoire ». Pourtant, dans le tome 3, Albrecht Hase, un entomologiste « qui s’intéresse tout particulièrement aux essais toxicologiques » se trouve aux côtés de Fritz Haber en janvier 1915. Or, il semble qu’ils ne soient rencontrés qu’en 1918. Pourquoi avoir pris cette liberté ?

 Ah ! Enfin une question impertinente comme je les aime ! Oui, le titre de l’article de mademoiselle Coppet était un petit peu plus qu’élogieux et, bien sûr, comme il va de soi, j’ai eu la vaniteuse décence de laisser faire et de ne pas commenter. Mais si on lit l’article avec un petit peu d’attention, on comprend ce que le titre sous-entend : c’est en réalité une façon de rappeler qu’il n’existe toujours pas en France, un seul véritable ouvrage de science historique de langue française consacré à un personnage aussi majeur que Fritz Haber. Il faut donc lire ce titre avec l’intention ironique qui l’accompagne, cela sous-entend : mais que font les éditeurs et les auteurs français ? Comment se fait-il qu’en France, il faille que ce soit un auteur de bande dessinée qui s’empare en premier d’un sujet aussi intéressant ? Je me suis posé la même question lorsque j’ai abordé mon chapitre sur le génocide des Hereros, j’ai été abasourdi de me rendre compte à quel point la bibliographie sur ce sujet était pauvre en France. Moi, je ne suis pas historien, et je ne le deviendrai jamais. Mon métier se résume à écrire des récits et à faire de la bande dessinée. L’art de la bande dessinée est une chose difficile, en particulier la maîtrise de la temporalité. Il s’agit d’un art de l’ellipse, et il est très malaisé de lui insuffler des dynamiques de rythme sur un récit au long cours. Ce n’est pas pour rien que la biographie n’est pas un thème très présent dans la bande dessinée… Les pages y sont comptées, aussi, résumer une vie en quelques planches tout en souhaitant éviter l’approche hagiographique devient une chose pratiquement impossible. C’est dans ce sens que je m’autorise beaucoup de libertés de type temporel et qu’il m’arrive de tricher sur certaines dates de rencontres. Je l’ai fait pour la première rencontre entre Haber et Rathenau, par exemple. Ils ne se sont en réalité croisés pour la première fois qu’en 1908, à Berlin, alors que je les fais se rencontrer dès 1901, sur une traversée transatlantique. J’avais appris que Rathenau et Haber s’étaient tous deux rendus dans le même trimestre de 1901 aux États-Unis, j’ai aussitôt profité de cette information pour bouleverser mon scénario et lui insuffler une dynamique que bien entendu les vrais faits n’autorisent pas. Ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussé à faire apparaître trois ans plus tôt le Docteur Hase. La seule contrainte que je m’impose dans ces cas-là, c’est que mes libertés doivent rester crédibles. Mon Haber ressemble en quelque sorte au Flaubert de Sartre ; les historiens et philologues qui critiquent encore L’Idiot de la famille n’ont pas compris le sens de son projet. Ce n’est pas de Haber que je parle, mais de mon Haber. 

Dans le cadre du festival d’Angoulême en 2011, vous avez déclaré : « Je pense que j’en ai encore pour sept ou dix ans, je ne sais pas, on verra, mais très curieusement, je suis de plus en plus excité, peut-être parce que ce travail me permet de rencontrer aussi des professionnels, des scientifiques (…), des philosophes des sciences (…), des historiens. C’est ça qui me pousse à continuer en fait (…). Le fait de pouvoir aller dans des universités, moi qui n’y ai jamais mis un pied. Ce n’est pas du tout une revanche, mais c’est un beau pied de nez à mon parcours, finalement. » Votre travail ne marque t-il pas l’émergence d’un nouveau type de chercheur, hors des sentiers académiques ?

Oui, probablement. J’avoue que le regard que me portent certains philosophes des sciences, ou d’autres grands scientifiques ou historiens arrive de temps en temps à faire vaciller mes bases. J’ai un jour été approché par une personne qui travaille aux Communautés européennes, à Bruxelles. Face au désintérêt grandissant des jeunes européens pour les études scientifiques, des idées de projets ont semble-t-il été imaginées afin de recruter dans les milieux extra-académiques, des personnalités diverses – comme par exemple un auteur de bande dessinée – pour que celles-ci puissent jouer un rôle de « passeur » et transmettre leur engouement à la jeunesse perdue. Je me souviens avoir accepté la proposition en spécifiant que je me sentirai obligé de préciser en préambule de mon intervention que je ne pouvais envisager ce type de projet autrement que comme un dessein désespéré imaginé par un pauvre poulet sans tête, ne sachant plus vers où ni qui se tourner pour trouver des solutions. Imaginer dire ces mots, traduits simultanément en plus de 23 langues dans l’immense hémicycle de Bruxelles, avait de quoi me faire sourire par avance. Ma mise en garde fut par ailleurs suffisante et l’expérience n’eut jamais lieu. Mais c’est en effet quelque chose qui me trouble et qui ne cesse de me poser question : comment se fait-il que je puisse parfois être tant pris au sérieux, moi qui ai décroché mon dernier diplôme à l’âge de 12 ans ! Et, en même temps, vanitas, vanitatum, comment ne pas admettre que toutes ces marques d’attention me procurent aussi de sombres et de jubilatoires délectations ; je mentirais en disant que je ne les attends pas. 

Comment les scientifiques et les historiens ont-ils accueilli votre travail ?

 Je dois dire que jusqu’à présent, dès qu’un intellectuel daigne pencher sa curiosité sur mon travail, rares sont ceux qui ne me congratulent pas. Il n’y a peut-être que Fritz Stern qui entretient avec mon projet une circonspection véritable. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il m’ai un jour lu. Mais que l’on s’entende bien, je ne cherche certainement pas l’approbation de ces grands intellectuels. Il se trouve que mes livres ont commencé à circuler dans certains milieux académiques et que leur diffusion semble se poursuivre. C’est le philosophe des sciences Jean-Jacques Salomon, décédé en 2010, qui fut l’un des premiers à vanter mon travail. En tant que spécialiste de l’éthique scientifique, il connaissait parfaitement le cas Haber, et lors d’une conférence que je donnais aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, il est venu me trouver, très enthousiaste. Une amitié forte est née dès ce jour et il m’a vraiment appris énormément de choses. J’ai toujours considéré qu’il me surestimait mais l’amitié qu’il m’offrait me mettait trop en joie pour que je puisse le snober. C’était un vrai intellectuel, de la vieille école, ancien élève d’Aron, qui à vingt ans publiait déjà dans les Temps modernes de Sartre, qui était allé dîner au chalet d’Heidegger avec Jean Beaufret… Rarement quelqu’un m’a autant donné confiance. Après, au fur et à mesure des sorties de mes albums, j’ai commencé à être invité dans divers milieux. Des historiens, des physiciens, des chimistes, des philologues, des philosophes, ont commencé à prendre contact avec moi. J’ai été plusieurs fois invité à m’exprimer dans des universités, dans des colloques… La première fois que j’ai mis les pieds dans une université, ce fut pour y donner un cours, c’est tout de même un peu grotesque, quand on y réfléchit. Enfin, je dis cela, mais le grotesque ne m’a jamais mis mal à l’aise. 

Où en sont vos contacts avec l’historien et filleul de Fritz Haber ?

Je n’ai pas de contacts particuliers avec Fritz Stern. La seule chose qu’il m’ait dite peut se résumer à : « je ne vois pas très bien où vous voulez en venir », ou quelque chose de ce genre. Je pense qu’il ne doit pas très bien comprendre comment quelqu’un comme moi arrive à diffuser des produits de divertissement avec un sujet tel que celui de l’histoire de son illustre parrain. Mais ce ne sont là que des suppositions de ma part. Encore une fois, je ne suis pas un garçon très insistant et je ne cherche pas à forcer les choses. Fritz Stern est en quelque sorte le dernier véritable gardien de la mémoire de Fritz Haber, il est le seul à détenir des documents et des lettres, cela lui octroie une autorité mondiale manifeste. Il faut rappeler que Stern n’est pas n’importe qui, en plus d’être un immense historien, il a eu des activités diplomatiques des plus importantes. Des chercheurs en sciences historiques américains m’ont fait part de leur déception quant à la propension de M. Stern à ne pas partager ses sources. Je ne connais pas trop les usages, mais il semble que Haber soit un peu trop le jardin secret de M. Stern au goût de certains. Je ne sais pas si la chose est vraie et je vous avoue que ce n’est pas trop mon souci. Si j’occupe ma vie depuis plus de dix ans avec un personnage aussi peu recommandable que Haber, pensez bien que les supposées petites vanités de M. Stern ne sont pour moi pas très importantes. 

Qu’en est-il du documentaire David & Fritz qui sera présenté en avant première à Rennes en novembre 2011 ?

Il s’agit d’un documentaire de création de la réalisatrice Nathalie Marcault. Le film est actuellement en phase de montage, je ne peux donc pas vous en dire grand-chose actuellement, si ce n’est que ce film sera une sorte d’enquête intime sur le rapport étroit que j’entretiens avec la question identitaire de Fritz Haber. On y part de Bruxelles, et l’on suivra les traces de Haber à Wrocław/Breslau, Berlin et Rehovot en Israël, trois lieux fortement marqués par la mémoire de Haber. Je ne me suis jamais vraiment réellement exprimé sur le lien étroit qui m’unit au destin de Haber, et c’est avec une sorte d’irresponsabilité inconsciente que j’ai accepté d’en parler dans un film, et d’être ainsi à la merci du regard d’une tierce personne. J’espère avec une crainte de plus en plus fébrile que j’approuverai le film, d’autant qu’il est à présent question de le vendre à des télévisions, et que c’est seulement maintenant que je mesure toute la portée du projet. Je peux paraître très bavard et très sûr de moi, mais en réalité tout cela tente de cacher une peur réelle du regard des autres sur ma personne. Mais comme on dit chez moi : c’est fait, c’est fait.

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Published by David Vandermeulen - dans De la création
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commentaires

Pascal 01/07/2012 12:45

Bonjour,

En lisant aujourd'hui le remarquable "roman graphique" (comme ils disent) d'Ottaviani et Myrick consacré à Richard Feynmann, je pensais à votre projet de BD sur le projet Manahttan évoqué lors
d'entretien dans la presse. j'espère qu'il verra le jour.

http://www.vousnousils.fr/2012/06/28/bd-feynman-529573

En attendant le tome IV de Fritz Haber.

Il fut un temps où vous publiez sur votre site une planche du futur opus pour soulager l'attente de vos fidèles lecteurs...

Cordialement,

Pascal

Pascal 24/04/2012 19:51

Bonsoir,

Pour info, Site sur Albert Einstein

"Lancé par l'Université hébraïque de Jérusalem lors d'une conférence de presse du 19 Mars dernier, le site contient un catalogue de plus de 80.000 documents liés à Einstein, et un affichage visuel
de 2.000 documents jusqu'à l'année 1921, avec à venir plus de documents numérisés".

En tapant Fritz Haber, des références s'affichent, mais apparemment pas de documents numérisés...

www.alberteinstein.info

Pascal

PS: mon commentaire ne passait pas sous biographies

Pascal 11/02/2012 10:07

Bonjour,
J'ai lu hier que deux tableaux de Wilhem Lehmbruck avaint été rendus à l'héritier de la succession du critique d'art et collectionneur Paul Westheim qui avait fondé à Berlin en 1917 la revue
mensuelle "der Kunstblatt". A ce propos, pourriez-vous nous en dire plus sur les goûts artistiques d'Haber ainsi que ceux des autres protagonistes (Rathenau, Einstein,...)
Vous faîtes allusion dans le tome 2 à un tableau de Pechstein chez Haber.
Avec mon moteur de recherche, j'ai trouvé un livre qui à l'air intéressant :
Berlin les années vingt: Art et culture 1918-1933 par Rainer Metzger et co
http://www.amazon.fr/Berlin-ann%C3%A9es-vingt-culture-1918-1933/dp/2754101128
Cordialement,
Pascal

PS: mon commentaire ne passait pas sous "Haber amateur de Behrens"