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12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 13:37
Comment la presse a-t-elle créé Einstein ?

La légende raconte qu’une fois sa théorie confirmée par les observations d’Eddington, Albert Einstein est devenu, du jour au lendemain, dès la matinée du 7 novembre 1919, le plus célèbre des scientifiques. S’il est vrai qu’Einstein connut une célébrité mondiale en moins de cinq semaines, le phénomène, lorsque l’on s’y penche un peu, ne manque pas de sel et démontre à quel point la presse créait pour sa propre subsistance – mais Karl Kraus ne le martelait-il déjà pas depuis près de vingt ans ? – des histoires et des sagas de façon aléatoires et maladroites, tout en s’irritant bien sûr, qu’on puisse lui faire remarquer que ses histoires développaient de perverses propriétés performatives qui influaient sur les esprits et la réalité du monde.

Le 7 novembre 1919, le quotidien anglais The Times fut le premier à porter Einstein aux nues en titrant l’un de ses articles : « Une révolution scientifique : Une nouvelle théorie de l’Univers, les idées de Newton renversées ». Chose étrange, Le New York Times, qui lui aussi avait envoyé un correspondant à la conférence de presse d’Eddington à la Royal Astronomical Society de Londres, ne parla d’Einstein que trois jours plus tard. Vu la complexité de la théorie de l’Univers, on pourrait penser que le correspondant du NYT ait préféré prendre son temps pour assimiler au mieux tout ce dont il allait rendre compte. C’est en quelque sorte ce qui arriva. Le correspondant Henry Crouch fut en effet quelque peu perdu lors de la présentation des conclusions d’Eddington. À cela rien de très étrange, car la théorie d’Einstein était à cette époque – elle l’est d’ailleurs toujours un peu – particulièrement difficile à expliquer. En témoigne cette célèbre boutade d’Eddington, qui à la question : Est-ce vrai que seules trois personnes au monde sont capables de comprendre la théorie d’Einstein ? répondit : Ah bon ? Mais quelle est donc la troisième ?

Conscient de ses inaptitudes, le correspondant du New York Times Crouch, qui avait été envoyé à Londres avec la mission de revenir avec une page entière, sécha la conférence de presse, préférant attendre l’article du Times afin de le réécrire à sa mode. Henry Crouch avait bien plus de circonstances atténuantes que l’on pourrait le croire : la rédaction de son journal l’avait choisi un peu au hasard, lui, le correspondant sportif, grand spécialiste du golf… L’article du Times, s’il se faisait fort élogieux, était malheureusement plutôt laconique sur la théorie en tant que telle ; Crouch perdit un jour. Le correspondant sportif ne se démonta pas pour autant et obtint un entretien téléphonique avec Eddington le 8 novembre. Celui-ci lui expliqua en substance la théorie d’Einstein, mais Crouch n’y entendit « que du souahéli ». Le 9, il dût rappeler Eddington et lui demander de lui réexpliquer la chose plus simplement. Voilà pourquoi et dans quelles circonstances la Une du New York Times ne traita de la découverte d’Einstein que trois jours après la presse européenne.

Le titre de l'article du correspondant sportif Henry Crouch dans l'édition du 10 novembre 1919 du New York Times.

Le titre de l'article du correspondant sportif Henry Crouch dans l'édition du 10 novembre 1919 du New York Times.

Pour couvrir la découverte d’Einstein, le Manchester Guardian n’envoya pas l’un de ses journalistes sportifs, mais son critique musical Samuel Langford. Sa maîtrise de l’allemand avait été jugée suffisante pour aller à la rencontre d’Einstein. Quand Langford revint de la conférence d’Einstein donnée à Berlin, à un collègue de sa rédaction qui lui demandait ce qu’il pensait de toute cette affaire, il répondit : « Des lieux communs, mon vieux ! Rien que des lieux communs ! ».

Au début de la frénésie médiatique, les articles anglais restèrent relativement courtois envers Einstein, tandis que les journaux américains se montrèrent beaucoup plus critiques. Après la publication d’articles composés par ses propres rédacteurs, la presse alimenta son nouveau feuilleton avec les avis de grandes personnalités de la science. Einstein avait pour lui Eddington, bien sûr, le physicien londonien Oliver Heaviside, Planck, Lorentz, Warburg, von Laue, Meyer, Arrhenius, Born, Haber, Whitehead (même si ce dernier finit par douter que la théorie de la relativité soit définitive) et quelques autres grands noms. Vinrent ensuite les littérateurs, comme Bernard Shaw et H.G. Wells, qui affirmaient qu’Einstein avait effectué une véritable révolution.

La première photo en Une pour Einstein date du 14 décembre 1919. C’est la première fois que la presse allemande, qui s’est montrée très critique depuis le 7 novembre, s’allie à la presse étrangère pour encenser Einstein. Il est présenté comme aussi important que Kepler, Copernic et Newton.

La première photo en Une pour Einstein date du 14 décembre 1919. C’est la première fois que la presse allemande, qui s’est montrée très critique depuis le 7 novembre, s’allie à la presse étrangère pour encenser Einstein. Il est présenté comme aussi important que Kepler, Copernic et Newton.

Mais le camp des sceptiques était bien plus important et de nombreux scientifiques ne s’empêchèrent aucune impolitesse pour discréditer les travaux d’Einstein. À la lecture des conclusions d’Eddington, l’astronome américain Poor avançait qu’il avait eu l’impression d’avoir pris le thé avec le chapelier fou de Carroll. Le New York Times radicalisa sa position en se demandant dans son éditorial : « Einstein n’aurait-il pas pêché l’idée de la quatrième dimension dans La machine à remonter le temps de H.G. Wells ? » Le directeur du département d’astronomie de l’Université de Chicago s’interrogeait sérieusement sur les réelles compétences d’Einstein. L’ingénieur français Gillette se moqua que le monde puisse ainsi s’intéresser aux délires d’un violoniste victime de coliques mentales, prétendant que « d’ici 1940, on considérera la relativité comme une plaisanterie ».  Le député de la chambre des Communes Arthur Lynch considérera Einstein comme un imposteur historique, allant jusqu’à écrire un livre qui réfutait la relativité. Vinrent ensuite Henri Poincaré, le Nobel de mathématiques Gaston Darboux, Nikola Tesla, Ernst Mach…  

Bientôt ce ne fut plus la théorie que l’on attaqua, mais la célébrité d’Einstein. Et après la célébrité, on évita la question scientifique et c’est l’homme qui fut le centre des débats. « Science juive ! » commencèrent à titrer la presse allemande sous l’influence du Nobel de physique Philipp Lenard, qui se plaisait à déclarer, début 1920 : « Le juif est manifestement incapable de comprendre la vérité, contrairement au chercheur aryen qui manifeste un désir sérieux et consciencieux de l’atteindre ». L’affaire médiatique atteignit son summum lorsqu’elle accepta de publier une carte blanche à un certain Rudolph Leibus qui offrait une récompense à qui assassinerait le juif Albert Einstein1.

 

1. Leibus fut condamné pour cela un an plus tard, en 1921. Il reçut une amende de 60 Reichsmarks, soit 16 dollars de l’époque.

Philipp Lenard, Prix Nobel de physique 1905.

Philipp Lenard, Prix Nobel de physique 1905.

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Published by David Vandermeulen - dans Histoire allemande
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