Die Vossische Zeitung, journal de la bourgeoisie libérale. Edition de 1904.
Ce n’est pas être provocateur que de dire de la critique BD qu’elle est rarement intéressante. J’entends par là que la critique
propre au monde de la bande dessinée n’a que peu avoir avec celle que l’on peut lire dans les revues et publications littéraires, telles que, au hasard, Critique, La Quinzaine,
Europe, etc. Des exceptions subsistent, heureusement, mais elles sont trop rares et bénéficient généralement d’une trop médiocre visibilité pour que l’on s’en réjouisse pleinement. Une
chronique de mon ouvrage Les Héros parue en décembre 2007 dans DBD, un organe spécialisé dans l’actualité de la bande dessinée, commentait le second tome de ma biographie de Haber de
façon mi-gentille, mi-railleuse. Ici qualifiée de « hagiobiographie » (le critique bédé compose rarement des néologismes ; l’histoire ne nous dit malheureusement pas si
l’initiative est volontaire), la courte présentation de mon travail y était présentée de façon raccourcie et très maladroite, avançant que, de l’invention du gaz Zyklon B et son usage inattendu,
découlait une « dimension absurde »qui « précisément, fascine Vandermeulen ». Rien n’est plus faux, bien sûr (le gaz Zyklon n’est pas même évoqué en creux dans mes récits),
mais passons, car ce n’est pas ce point de la chronique du DBD qui me semble intéressant. Le passage qui m’inspire ce billet se trouve en fin d’article, précisément dans sa dernière
ligne : « Dommage que l’auteur soit parfois maniéré, jusqu’à déborder parfois vers la faute de goût (la typographie germanisante, bien peu subtile). Sans ce léger bémol, on
frôlerait le sans-faute ».
Die Rote Fahne, feuille révolutionnaire spartakiste. Edition 1919.
On m’avancera que je suis peu fair-play en voulant commenter un avis qui attribue à mon travail un presque « sans-faute », mais que l’on me comprenne bien : la critique en général
n’a que de très faibles effets sur ma personne et l’avis ici ne me fâche aucunement, ni même ne m’agace. Il se fait que je trouve ce passage du DBD assez révélateur pour que je me permette de
revenir sur ce qu’il énonce et met en jeu. A savoir que la puissance évocatrice de la typographie allemande serait prétendument dotée d’une puissance suffisante pour que l’on puisse apporter au
discours critique des arguments nécessaires à la définition de la faute de goût. Car voilà, la typographie gothique allemande, à en croire certains, serait fortement chargée de sens, au même
titre que pourrait l’être un abominable casque à pointe teuton – un casque à pointe allemand n’est-il pas la représentation ultime de l’abject ? C’est une question que l’on brûle de poser à
cet étrange critique du DBD, spécialiste du récit et de l’iconographie… J’illustre ce billet par quelques exemples de typographies germanisantes bien peu subtiles.
Le Vorwärts, journal du Parti social-démocrate des travailleurs d'Allemagne, crée en 1876 et qui dû s’arrêter dès 1933.
Edition du Manifeste du Parti Communiste. Edition de 1848.
Une réflexion m’est venue en contemplant encore une fois l’étrange choix de casting dansEinstein &
Eddingtonpour le rôle de Haber.Anton Lesser ne ressemble certes pas du tout à Fritz Haber, mais par contre, il est très ressemblant à Carl Bosch, le collègue de Haber à qui
l’on doit le fameux procédé Haber-Bosch. Lorsque l’on encode Haber dans un moteur de recherche d’images, c’est d’ailleurs souvent la photo de Bosch qui apparaît en lieu et place de celles de
Fritz Haber. Une erreur de casting pour le directeur de casting ?
L’acteur britannique Anton Lesser a cette particularité rare d’avoir endossé les rôles d’Albert Einstein et de Fritz Haber dans deux séries télévisées distinctes, The History of the World
Backwards (2007) pour le rôle d’Einstein, et Einstein & Eddington (2008) pour celui de Haber. La première série est une potacherie diffusée sur BBC Four qui ne réclame pas de
commentaire particulier, tandis que le second est un téléfilm historique sérieux. On y voit un Fritz Haber peu ressemblant, à l’air grave et très méchant ; autant dire une représentation
antinomique du Haber rendu par les témoignages des personnes qui l’ont côtoyé. Les clichés sont liés à la figure de Haber pour longtemps ; Haber a fait de mauvaises choses, il sera donc
représenté comme un méchant personnage…
Verloren in de trein Brussel Kortrijk Ieper op 8 u 41 trein op datum van 25 mei het gaat van
farde in zwarte plastic en in die farde bevonden zich 20 aquarellen van Fritz Haber met dank bij voorbaat. Gelieve de auteur te contacteren op volgede adresse :
Ce Jeudi 2 avril 2009 de 14h à 16h, au Centre Alexandre Koyré de Paris (CNRS), séminaire ayant pour titre : « La fabrique du biographique : deux mises en récit de
la vie de Fritz Haber » avec David Vandermeulen & Margit Szöllösi-Janze (Université de Cologne).
Présentation :
De nombreux travaux sur le genre biographique et son histoire ont apporté une perspective critique. Cependant
l’historien ou le sociologue sont confrontés, quoiqu’ils en aient, à un retour non pas de la biographie, mais du biographique. Par biographique, on entend une mise en récit des éléments de la vie
d’un ou plusieurs individus ou d’un groupe. Celle-ci procède d’interprétations qui visent à produire un savoir dépassant éventuellement le cadre de la singularité et de l’idiosyncrasie. Elle
constitue d’autre part le produit d’un traitement du matériau de recherche afin d’organiser en une biographie le « flux » des événements, des actes et parfois même des
sentiments.
La question qui se pose alors est celle de la relation, ou de l’absence de relation, entre le biographique et
l’œuvre scientifique. Ainsi, la vie psychique, la manière de travailler, les rencontres personnelles et les opportunités institutionnelles, l’implication corporelle (maladies, voyages, etc.)
doivent aussi être prises en compte comme faits de cultures scientifiques. De même le constat avéré que la plupart des hommes de science ont été jusqu’à tout récemment... des mâles. Les vies des
savants ont elles-mêmes une historicité qui informe sur la production des savoirs
Organisé par :
Jacqueline CARROY, directrice d’études à l’EHESS (CAK)
Anne COLLINOT, chargée de recherche au CNRS (CAK)
Jean-Marc DROUIN, professeur au Muséum national d’histoire naturelle (CAK)
Rafael MANDRESSI, chargé de recherche au CNRS (CAK)
Jeanne PEIFFER, directeur de recherche au CNRS (CAK)
Kapil RAJ, maître de conférences à l’EHESS (CAK)
Informations pratiques : le séminaire se tient le jeudi, de 14h à 16h, au Centre
Alexandre-Koyré, Pavillon Chevreul, 57 rue Cuvier (3e ét.).
Je ne me suis pas proposé d’étudier dans cet ouvrage les événements de la guerre européenne, mais seulement les phénomènes psychologiques dont sa genèse et son évolution restent
enveloppées.
La narration Adèle d’une telle lutte serait impossible aujourd’hui. Trop de passions nous agitent. Les
générations qui créent l’histoire ne sauraient l’écrire. Le recul du temps est nécessaire à l’intelligence des grands drames que les passions des hommes font surgir. Sans équité pour les vivants,
l’histoire n’est impartiale que pour les morts.
Mais derrière les événements dont nous voyons se dérouler le cours, se trouve l’immense région des forces
immatérielles qui tes firent naître. Les phénomènes du inonde visible ont leur racine dans un monde invisible où s’élaborent les sentiments et les croyances qui nous mènent. Cette région des
causes est la seule dont nous nous proposons d’aborder l’étude.
La guerre qui mit tant de peuples aux prises éclata comme un coup de tonnerre dans une Europe pacifiste,
bien que condamnée à rester en arme..
Le succès de la diplomatie durant la guerre balkanique laissait espérer que les gardiens officiels de la
paix la préserveraient encore. Il n’en fut rien. Après une semaine de pourparlers diplomatiques L’Europe était en feu.
Des événements d’une aussi formidable grandeur ne sauraient dépendre de la volonté d’un seul homme. Les
causes en sont profondes, lointaines et variée.. Elles s’accumulent lentement jusqu’au jour où leurs effets apparaissent brusquement. Il semblerait que dans la genèse des événements historiques,
les causes s’additionnent en progression arithmétique alors que leurs effets croissent avec la rapidité des progressions géométriques.
Pour comprendre les véritables origines de la guerre européenne, il faut remonter à des faits antérieurs et
surtout étudier les transformations de l’âme allemande moderne. De la mentalité d’un peuple dérive sa conduite et par conséquent son histoire.
La guerre actuelle est une lutte de forces psychologiques.
Des idéals inconciliables sont aux prises. La liberté individuelle se dresse contre l’asservissement
collectif, l’initiative personnelle contre la tyrannie étatiste, les anciennes habitudes de loyauté internationale et de respect des traités, contre la suprématie des canons.
L’idéal d’absolutisme de la force que l’Allemagne prétend aujourd’hui faire triompher n’est pas nouveau,
puisqu’il régna sur le monde antique. Deux mille ans d’efforts furent nécessaires à l’Europe pour essayer de lui en substituer un autre.
Le triomphe des théories germaniques ramènerait les peuples aux plus dures périodes de leur histoire, à ces
âges de violence dans lesquels la justice n’avait d’autre fondement que la loi du plus fort
L’humanité commençait à oublier ces heures sombres où le faible était écrasé "sans pitié, où l’être devenu
inutile se voyait violemment rejeté, où l’idéal des peuples était la conquête, le meurtre et le pillage..
Ce fut une illusion dangereuse de croire que les progrès de la civilisation avaient définitivement anéantie
les mœurs sauvages des périodes primitives. De nouveaux barbares, dont les siècles n’ont pas adouci la férocité ancestrale, rêvent maintenant d’asservir le monde pour l’exploiter.
Les conceptions dominatrices de l’Allemagne sont redoutables parce qu’elles ont fini par revêtir une forme
religieuse. Hallucinés par leur rêve, les peuples germaniques se croient, comme jadis les Arabes au temps de Mahomet, une race supérieure destinée à régénérer le monde, après l’avoir
conquis.
Les divinités d’un peuple n’incarnent pas seulement ses illusion,, mais aussi ses besoins matériels, ses
jalousies et ses haine.. Tels les dieux nouveaux de la Germanie.
Ils appartiennent à la famille de ces puissances mystiques dont le rôle fut prépondérant dans l’histoire.
Pour les faire triompher, des millions d’hommes périrent misérablement, de florissantes cités furent ravagées, de grands empires fondés. A son origine, un souverain
ayant pendant vingt-cinq ans maintenu une paix nécessaire à la prospérité de son empire et qui, brusquement, se laisse entraîner dans un conflit redoutable qu’il ne souhaitait pas. Un peuple
dont la richesse industrielle et commerciale grandissait chaque jour, acceptant avec une délirante joie cette lutte meurtrière qui le ruinera pour longtemps. Des hommes cultivés incendiant des
villes des bibliothèques séculaires, des chefs-d’œuvre de l’art respectés par les guerres antérieures. Quel prophète aurait pu prédire une telle éclosion d’incohérentes
chose ?
Parmi les imprévisibles phénomènes que cette guerre fit surgir, ne faut-il pas
citer encore l’explosion de fureur mystique dont fut saisi le peuple Allemand et à laquelle les plus illustres savants ne surent pas se soustraire. L’action de la contagion mentale l’emporta sur
la raison et un vent de folie enveloppa leurs Dirigés uniquement par la logique rationnelle dans leurs investigations, les savants veulent toujours la voir conduire le monde et s’indignent dès
que les phénomènes semblent échapper à son influence..
Ils oublient ainsi qu’à côté des lumières intellectuelles, guidant l’homme de
science à travers ses recherches et le philosophe dans ses doctrines, existent des forces affectives, mystiques et collectives, sans parenté avec, l’intelligence. Chacune d’elles possède une
logique spéciale, très différente de la logique rationnelle. Cette dernière bâtit la science, mais ne crée pas l’histoire.
Les formes de logiques indépendantes de l’intelligence élaborent leurs
enchaînements dans cet obscur domaine de l’inconscient, dont ta science commence à peine l’étude.. C’est pourquoi elles restèrent longtemps ignorées.
Notre précédent ouvrage a été consacré à décrire l’âme des races. Nous allons étudier maintenant l’âme des foules.
L’ensemble de caractères communs que l’hérédité impose à tous les individus d’une race constitue l’âme de
cette race. Mais lorsqu’un certain nombre de ces individus se trouvent réunis en foule pour agir, l’observation démontre que, du fait même de leur rapprochement, résultent certains caractères
psychologiques nouveaux qui se superposent aux caractères de race, et qui parfois en diffèrent profondément.
Les foules organisées ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n’a
jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité consciente des individus est une des principales caractéristiques de l’âge actuel. J’ai
essayé d’aborder le difficile problème des foules avec des procédés exclusivement scientifiques, c’est-à-dire en tâchant d’avoir une méthode et en laissant de côté les opinions, les théories et
les doctrines. C’est là, je crois, le seul moyen d’arriver à découvrir quelques parcelles de vérité, surtout quand il s’agit, comme ici, d’une question passionnant vivement les esprits. Le
savant, qui cherche à constater un phénomène, n’a pas à s’occuper des intérêts que ses constatations peuvent heurter. Dans une publication récente, un éminent penseur, M. Goblet d’Alviela,
faisait observer que, n’appartenant à aucune des écoles contemporaines, je me trouvais parfois en opposition avec certaines conclusions de toutes ces écoles. Ce nouveau travail méritera, je
l’espère, la même observation. Appartenir à une école, c’est en épouser nécessairement les préjugés et les partis pris.
Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes études des conclusions différentes
de celles qu’au premier abord on pourrait croire qu’elles comportent ; constater par exemple l’extrême’ infériorité mentale des foules, y compris les assemblées d’élite, et déclarer pourtant que,
malgré cette infériorité, il serait dangereux de toucher à leur organisation. C’est que l’observation la plus attentive des faits de l’histoire m’a toujours montré aue les organismes sociaux
étant aussi compliqués que ceux de tous les êtres, il n’est pas du tout, en notre pouvoir de leur faire subir brusquement des transformations profondes. La nature est radicale parfois, mais
jamais comme nous l’entendons, et c’est pourquoi la manie des grandes réformes est ce qu’il y a de plus funeste pour un peuple, quelque excellentes que ces réformes puissent théoriquement
paraître. Elles ne seraient utiles que s’il était possible de changer instantanément l’âme des nations. Or le temps seul possède un tel pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les idées, les
sentiments et les mœurs, choses qui sont en nous-mêmes. Les institutions et les lois sont la manifestation de notre âme, l’expression de ses besoins. Procédant de cette âme, institutions et lois
ne sauraient la changer.
L’étude des phénomènes sociaux ne peut être séparée de celle des peuples chez lesquels ils se sont
produits. Philosophiquement, ces phénomènes peuvent avoir une valeur absolue ; pratiquement ils n’ont qu’une valeur relative.
Il faut donc, en étudiant un phénomène social, le considérer successivement sous deux aspects très
différents. On voit alors que les enseignements de la raison pure sont bien souvent contraires à ceux de la raison pratique. il n’est guère le données, même physiques, auxquelles cette
distinction ne soit applicable. Au point de vue de la vérité absolue, un cube, un cercle, sont des figures géométriques invariables, rigoureusement définies par certaines formules. Au point de
vue de notre œil, ces figures géométriques peuvent revêtir des formes très variées. La perspective peut transformer en effet le cube en pyramide ou en carré, le cercle en ellipse ou en ligne
droite ; et ces formes fictives sont beaucoup plus importantes à considérer que les formes réelles, puisque ce sont les seules que nous voyons et que la photographie ou la peinture
puissent reproduire. L’irréel est dans certains cas plus vrai que le réel. Figurer les objets avec leurs formes géométriques exactes serait déformer la nature et la rendre méconnaissable. Si nous
supposons un monde dont les habitants ne puissent que copier ou photographier les objets sans avoir la possibilité de les toucher, ils n’arriveraient que très difficilement à se faire une idée
exacte de leur forme. La connaissance de celte forme, accessible seulement à un petit nombre de savants, ne présenterait d’ailleurs qu’un intérêt très faible.
Le philosophe qui étudie les phénomènes sociaux doit avoir présent à l’esprit, qu’à côté de leur
valeur théorique ils ont une valeur pratique, et que, au point de vue de l’évolution des civilisations, cette dernière est la seule possédant quelque importance. Une telle constatation doit le
rendre fort circonspect dans les conclusions que la logique semble d’abord lui imposer.
D’autres motifs encore contribuent à lui dicter cette réserve. La complexité des faits sociaux est telle
qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de prévoir les effets de leur influence réciproque. Il semble aussi que derrière les faits visibles se cachent parfois des milliers de
causes invisibles. Les phénomènes sociaux visibles paraissent être la résultante d’un immense travail inconscient, inaccessible le plus souvent à notre analyse. On peut comparer les phénomènes
perceptibles aux vagues qui viennent traduire à la surface de l’océan les bouleversements souterrains dont il est le siège, et que nous ne connaissons pas. Observées dans la plupart de leurs
actes, les foules / font preuve le plus souvent d’une mentalité singulièrement inférieure ; mais il est d’autres actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces mystérieuses que’ les
anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous ignorions leur essence. Il semblerait parfois que
dans le sein des nations se trouvent des forces latentes qui les guident. Qu’y a-t-il, par exemple, de plus compliqué, de plus logique, de plus merveilleux qu’une langue ? Et d’où sort cependant
celte chose si bien organisée et si subtile, sinon de l’âme inconsciente des foules? Les académies les plus savantes, les grammairiens les plus estimés ne font qu’enregistrer péniblementles lois
qui régissent ces langues, et seraient totalement incapables de les créer. Même pour les idées de génie des grands hommes, sommes-nous bien certains qu’elles soient exclusivement leur oeuvre ?
Sans doute elles sont toujours créées par des esprits solitaires ; mais les milliers de grains de poussière qui forment l’alluvion où ces idées ont germé, n’est-ce pas l’âme des foules qui les a
formés ?
Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes ; mais cette inconscience même est peut-être un des
secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement à l’instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne. La raison est chose trop neuve dans l’humanité,
et trop imparfaite encore pour pouvoir nous révéler les lois de l’inconscient et surtout le remplacer. Dans tous nos actes la part de l’inconscient est immense et celle de la raison très
petite. L’inconscient agit comme une force encore inconnue.
Si donc nous voulons rester dans les limites étroites mais sûres des choses que la science peut connaître, et
ne pas errer dans le domaine des conjectures vagues et des vaines hypothèses, il nous faut constater simplement les phénomènes qui nous sont accessibles, et nous borner à cette constatation.
Toute conclusion tirée de nos observations est le plus souvent prématurée, car, derrière les phénomènes que nous voyons bien, il en est d’autres que nous voyons mal, et peut-être même, derrière
ces derniers, d’autres encore que nous ne voyons pas.
Lors d’une représentation de La Boîte de Pandore qu’il organisa à Vienne, en 1905, pour protester contre l’interdiction de ce chef-d’œuvre de
Wedekind, Karl Kraus donna du personnage de Lulu une interprétation majeure. Texte admirable, critique qui va au-delà du théâtre voire de ce monde d’hommes et de pouvoir jusqu’au « chaos ». «
Mais, au milieu des cadavres, passe une somnambule de l’amour, celle en qui tous les privilèges de la femme ont été transformés en vices par un monde imbu de ses idées sociales. »
Frank Wedekind, rivant le clou à ses accusateurs, par le biais de la comtesse Geschwitz, personnage tragique
par excellence, nous oblige à distinguer « morale bourgeoise, que le juge a mission de protéger, et morale humaine, qui échappe à toute juridiction d’ici-bas ». « Pourtant, la seule malédiction
du penchant contre nature n’aurait pu me séduire assez pour en faire l’objet d’un travail théâtral. Je le fis plutôt parce que je pensais que ce type de fatalité, sa façon de nous heurter dans
notre culture, n’avait pas été traité de manière tragique. J’ai eu envie d’arracher au sort du ridicule la puissance tragique de combats physiques extraordinairement forts. »
C’est un trait inhérent à la voracité mais aussi à la véhémence du jeune âge qu’un
phénomène, une aventure, un modèle en chasse un autre. L’on s’échauffe et l’on s’épanche, l’on se soumet et l’on s’attache avec une passion exclusive. Dès que l’on est déçu
par cette idole, on la précipite du haut de son piédestal et on la détruit sans scrupule ; il n’est pas question d’être juste, elle signifiait trop de choses. Et l’on installe la nouvelle idole
parmi les décombres de l’ancienne. Peu importe qu’elle s’y sente mal à l’aise. L’on est versatile et tyrannique envers ses idoles, l’on ne s’inquiète guère de ce qu’elles éprouvent de leur côté,
elles sont là pour être érigées et renversées et se succèdent en un nombre qui étonne, si diverses et contradictoires que celui qui envisagerait de les considérer toutes à la fois pourrait bien
prendre peur. L’une ou l’autre réussira à prendre rang de divinité, elle se maintiendra et sera épargnée, on ne s’attaquera pas à elle. Le temps seul l’atteindra, mais pas la malveillance du
disciple. Une telle divinité se dégradera peut-être ou s’enlisera dans un terrain qui cède et pourtant : elle restera intacte dans l’ensemble et ne perdra pas son aspect.
Imaginez les ravages survenus dans les différents temples qu’un homme porte en lui, lorsqu’il a vécu quelque
temps. Nul archéologue ne saurait se faire une idée juste de leur agencement. A elles seules, ces images des dieux restées intactes, reconnaissables, constituent déjà un énigmatique Panthéon.
Mais sur les ruines, il découvrirait d’autres ruines, de plus en plus étranges, de plus en plus extravagantes. Comment comprendrait-il pourquoi telles ruines viennent précisément s’ajouter aux
autres ? Leur seul point commun est la manière dont elles sont détruites, si bien qu’il pourrait en déduire simplement que c’est le même barbare qui a exercé ici ses ravages.
Il serait plus sage sans doute de ne pas toucher à toutes ces ruines et temples. Mais j’ai décidé aujourd’hui
de ne pas être sage et de parler d’une de mes idoles qui prit rang de divinité et qui, après une souveraineté absolue de près de cinq ans, fut cependant évincée puis finalement détrônée après
cinq autres années. Il y a très longtemps de cela, et je puis ainsi en avoir à peu près une vue d’ensemble. Je sais aujourd’hui pourquoi Karl Kraus arriva à point nommé pour moi, pourquoi il
prit une telle emprise sur moi et pourquoi je dus finalement me défendre contre lui.
Au printemps de 1924 — je n’étais rentré à Vienne que depuis quelques semaines — des amis m’emmenèrent pour
la première fois à une soirée de lecture de Karl Kraus.
La grande salle du Konzerthaus était bondée. J’étais assis tout au fond et ne pouvais voir grand-chose à
cette distance : un petit homme plutôt chétif, légèrement penché en avant, avec un visage effilé d’une vivacité inquiétante et qui me dérouta ; c’était le visage d’une créature inconnue, d’un
animal que je découvrais, mais je n’aurais pu dire lequel. La voix était tranchante et irritée et dominait aisément la salle en s’amplifiant brusquement et fréquemment.
Ce qu’en revanche je pouvais observer avec précision autour de moi, c’était les gens. Il régnait dans la
salle une atmosphère que les grandes réunions m’avaient rendue familière : c’était comme si tout ce que l’orateur avait à dire était déjà connu et prévu. Pour le nouveau venu qui avait été absent
de Vienne durant les huit années peut-être les plus importantes — celles qui s’étaient écoulées entre ses onze et ses dix-neuf ans — tout, jusqu’au moindre détail, était nouveau et déconcertant.
Car ce qui se disait là avec une emphase passionnée qui en accroissait l’importance, concernait d’innombrables détails de la vie publique, et aussi de la vie privée. Il était d’abord bouleversant
de sentir qu’il se passait dans une ville tant de choses qui méritent d’être mises en valeur et concernent tout le monde. La guerre et ses séquelles, le vice, le crime, la cupidité,
l’hypocrisie, mais aussi les fautes d’impression — tout était souligné, mentionné et dénoncé, placé dans un contexte quelconque avec la même véhémente énergie, et déballé devant un millier de
personnes qui saisissaient chaque mot, le désapprouvaient, l’acclamaient, en riaient dans la jubilation.
Dois-je avouer que ce qui, au début, me dérouta le plus ce fut la soudaineté de l’énorme effet produit ?
Comment se faisait-il que tous sussent exactement de quoi il s’agissait, qu’ils eussent tout reconnu et désapprouvé à l’avance, attendant avec anxiété qu’en soit prononcée la condamnation ?
Toutes les accusations étaient formulées en un langage curieusement compact qui avait quelque chose d’un paragraphe de dossier judiciaire, jamais interrompu, jamais achevé, qui semblait avoir
commencé des années auparavant et devoir se dévider exactement ainsi durant des années à venir. La parenté avec le domaine juridique était également perceptible dans le fait que tout
présupposait une loi établie et absolument irréfutable, intangible. On comprenait clairement ce qui était bien, on comprenait clairement ce qui était mal. Cela avait la dureté naturelle du
granit que nul n’aurait réussi à marquer d’une éraflure ou d’un griffonnage. Mais c’était pourtant une loi d’un caractère très particulier et je pus ainsi sentir dès la première fois à quel point
je commençais à m’y soumettre, moi qui ne savais rien de ceux qui se rendaient coupables de transgression. Car ce qu’il y avait d’incompréhensible et d’inoubliable pour quiconque en a été le
témoin — inoubliable même s’il devait vivre trois cents ans — c’est que cette loi était du feu : elle irradiait, elle brûlait et anéantissait. Ces phrases construites comme des
forteresses cyclopéennes s’ajustant toujours avec précision les unes aux autres lançaient soudain des éclairs qui n’avaient rien d’innocent, qui n’illuminaient rien : ce n’était pas non plus des
éclairs de théâtre, mais des éclairs meurtriers ; et ce déroulement du châtiment exterminateur qui s’accomplissait publiquement, à la vue et aux oreilles de tous, répandait une telle horreur et
une telle violence que personne ne pouvait s’y soustraire.
Chaque verdict était exécuté sur-le-champ. Une fois prononcé, il était irrévocable. Nous assistions tous à
l’exécution. Ce qui plongeait les spectateurs dans une sorte d’expectative lancinante, ce n’était pas tant le verdict que son exécution immédiate. Certaines victimes le plus souvent indignes
prenaient la défensive et n’acceptaient pas leur exécution. Bon nombre comme s’il faisait parler des voix : les citations étaient acoustiques.
Mais comme il citait toujours sans distinction, n’omettant aucune voix, n’en réprimant aucune, le fait
qu’elles se côtoyaient toutes, jouissant d’une sorte d’étrange égalité de droits où ne comptaient ni leur rang, ni leur poids, ni leur valeur, Karl Kraus, unique en son genre, était ce que Vienne
avait de plus vivant à offrir à l’époque.
C’était le plus étrange des paradoxes : cet homme qui méprisait tant de choses — depuis l’Espagnol Quevedo et
depuis Swift le contempteur le plus imperturbable de la littérature mondiale, une sorte de divin fustigeur de l’humanité coupable — donnait la parole à tous. Il était incapable de
renoncer à la voix la plus insignifiante, la plus futile, la plus creuse. Sa grandeur consistait à être le seul, littéralement le seul, à faire comparaître, à écouter, interroger, attaquer et
fouetter le monde dans la mesure où il le connaissait, son monde à lui tout entier, en la personne de ses représentants, et ils étaient innombrables. Il était ainsi le contraire de ces poètes,
de l’immense majorité de tous les poètes qui passent de la pommade aux hommes afin d’être aimés et glorifiés par eux. Il est sans doute inutile d’insister sur la nécessité de personnages comme
lui, justement parce qu’ils sont si rares.
Mes considérations sont consacrées ici essentiellement à Kraus pris sur le vif, à Kraus tel qu’il
était lorsqu’il s’adressait à un grand nombre de personnes à la fois. On ne le répétera jamais assez : ce Kraus en chair et en os qui vous arrachait à votre torpeur, vous tourmentait, vous
écrasait, ce Kraus dont on n’arrivait plus à se passer, qui vous touchait et vous ébranlait si bien qu’il vous fallait des années pour rassembler vos forces et vous affirmer contre lui, c’était
l’orateur. Il n’y eut jamais, depuis que j’ai vu le jour, un orateur comme lui dans aucun des espaces linguistiques que je connais.
A l’heure où j’écris
ces lignes, ma question « Existe-t-il des fictions françaises (ceci excluant les essais historiques et les reportages télévisés) qui abordent la guerre 14-18 d’un point de vue spécifiquement
allemand, que ce soit sur le mode du roman, du théâtre, du film, ou encore de la bande dessinée ? » a été lue plus de 100 fois par des personnes inscrites sur un forum consacré à 14-18, cela sans
qu’aucune de celles-ci n’y proposent de réponse. J’ai posé la question à mon ami Dominiek Dendooven (chercheur au Flanders Fields Museum, un musée basé à Ypres, la ville d’Europe qui connut le
plus long conflit, de 14 à 18, avec 4 batailles). Pas de réponse non plus. Son collègue aura néanmoins cette très belle remarque : il n’existe pas de fictions françaises ou belges traitant
la guerre d’un point de vue allemand, parce que la guerre, c’est la matière nationale.
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