Je profite de l’intéressante question posée par Pascal, pour éclaircir la scène dans laquelle j’ai placé Haber en relation avec l’art et la culture de son temps, dans les pages 74 à 77 du tome II. Avant toute chose, cette scène de salon dans la villa de Haber, pages 71 à 92, est à mettre en écho avec celle qui précède chez Mme von Guilleaume, pages 33 à 41. Ces deux scènes de salons s’opposent. La première, celle qui se déroule chez Mme von Guilleaume, déploie une ambiance de salon classique, empreinte de manières et d’élégances. La seconde, chez Haber, est vulgaire, cynique, s’inaugure et se termine sur un désastre.
Henriette Herz
Tenue par une grande bourgeoise d’origine juive, la réception de Mme von Guilleaume se réfère directement à l’âge d’or des mondanités berlinoises du début du XIXe siècle, quand Rahel Levin (future Rahel Varnhagen) et Henriette Herz, premières femmes de l’émancipation juive devenues célèbres, invitaient chez elles les plus grands esprits allemands de leur temps, tels que les princes, les savants, les officiers, ou tout ce que l’époque romantique allemande comptait comme personnalités illustres, des frères von Humbold à Schlegel en passant par Goethe. Souvent tenus par des femmes, ces rendez-vous spirituels et culturels étaient appréciés pour leur haute tenue intellectuelle. Dans les années 1790-1815, les salonnières juives étaient bien entendu tolérées par l’élite prussienne pour leurs dispositions à s’éloigner de l’Ancien Testament au profit du Nouveau, une considération douteuse mais néanmoins largement partagée en Prusse, et qui se confirme dans plusieurs correspondances des personnalités qui fréquentaient ces cercles, comme celle de Jean-Paul par exemple. Ce moment singulier, qui ne dura que peu de temps, reste une période unique dans l’histoire des Juifs et des Allemands.
Dans le salon organisé par Ella von Guilleaume, tous les protagonistes (Harden, Koppel, Rathenau, Hofmannsthal) sont issus de la communauté juive, excepté le prince Guido Henckel von Donnersmarck, marié à une salonnière juive, Esther Lachmann et Eberhard von Bodenhausen, historien d’art influent. La scène du salon d’Ella von Guilleaume, comme je l’ai imaginée, peut donc se lire comme l’une des dernières répliques de ce temps béni du début des années 1800. Mais, on l’aura compris, un siècle plus tard, ce type de salon n’était fréquenté que par des Juifs de Cour ou de rares philosémites.
La réception chez Haber est tout autre. Les invités ne sont pas ici choisis pour leur esprit mais pour l’intérêt tout
pragmatique que leur porte Haber. Ici, pas de Hofmannsthal, mais des collègues, des industriels. Clara Haber, dépressive, ne s’est pas mise en toilette, et dès son entrée, Bernthsen, directeur à
la BASF, se méprend et se persuade qu’elle est la bonne de maison. Quant à Haber, le lecteur très attentif et perspicace devinera, par le mauvais goût de son mobilier qui côtoie certaines pièces
très modernes, voire avant-gardistes, telles sa peinture de Max Pechstein ou encore sa lampe de l’école Behrens, que nous sommes dans le salon d’un homme parvenu, qui désire persuader son
entourage qu’il est un homme en phase avec son temps.
Rahel Levin
Je ne sais pas si Haber possédait un Pechstein, vraisemblablement pas. Par ce choix, j’ai voulu souligner le fait que Haber, s’il fut considéré par beaucoup comme un ambitieux pugnace, fut probablement aussi un arriviste au sens culturel. Devant son tableau, qu’il ne parvient pas à défendre, tout juste en précise-t-il sa valeur marchande (je n’ai par ailleurs pas réussi à me procurer de sources confirmant la cote de Pechstein en 1912, peut-être n’était-il pas si cher que cela…). Haber n’était certainement pas, au grand contraire de Rathenau, un homme d’avant-garde. Ses auteurs de chevet étaient Goethe, Carlyle, ou encore Schiller, pour lequel des larmes lui venaient. Quant à ses lectures contemporaines, elles se résumaient à quelques romans populaires ou aux intrigues policières. Rien de plus étranger à ce que pouvait apprécier Rathenau, qui était, lui, un esthète internationalement reconnu.
Ces deux scènes de salon, l’une nostalgique d’une érudition et d’une spiritualité perdues, l’autre tristement plate et moderne (moderne dans le sens de la fragmentation des individus), sont selon moi les deux types de société représentatives de l’Allemagne bourgeoise d’avant-guerre. Il ne faut pas y voir une charge particulière contre Haber mais un prétexte pour tenter de traduire ce qu’était la société prussienne de cette époque. Je consacrerai bientôt un prochain article aux goûts culturels de Rathenau.
Je n’avais pas encore eu l’occasion de frayer avec des spécialistes des poisons. Mithridate, le bulletin d’histoire des poisons, m’a convié à un entretien que je reproduis ici. Mais on peut également le lire dans sa version originale, pages 28 à 33, et ainsi découvrir cette revue particulièrement intéressante et trop peu connue.
DESSINER L’HISTOIRE : FRITZ HABER DE DAVID VANDERMEULEN
Nous avons toujours considéré – à tort ou à raison – la bande dessinée comme un art mineur. Autant dire que quand des lecteurs nous ont pressés de découvrir le volume trois de Fritz Haber publié par le dessinateur belge David Vandermeulen aux éditions Delcourt, nous avons freiné des pieds. Préjugés, préjugés… Mais voilà : David Vandermeulen est plus qu’un dessinateur : c’est un biographe et, comme l’eussent dit les Chinois il y a de cela trente ans, un scientifique aux pieds nus. Remarquable.
Vous avez commencé à vous intéresser à Fritz Haber en 1998 pour démarrer les premières planches en 2003. Sans doute avez-vous lu le livre publié par son fils cadet Ludwig, The poisonous cloud: chemical warfare in the First World War (Oxford University Press). Quelles sont les autres sources sur lesquelles vous vous êtes appuyé pendant ces cinq années ?
J’ai en effet lu énormément de livres, pas moins de 300, sur ces cinq années de préparation. Aujourd’hui, j’ai cessé de les compter tant ils se sont accumulés. La lecture est une activité qui ne m’a jamais quitté, et je continue à commander et à lire des livres susceptibles de m’inspirer. Bien entendu, tous ces livres ne parlent pas forcément de Fritz Haber, si je ne devais retenir que ceux qui le citent, cela se résumerait certainement à une petite trentaine. J’ai probablement eu entre les mains tout ce qui a été écrit de majeur sur Haber. Mais en réalité, je ne travaille qu’avec très peu de biographies. J’ai découvert mon sujet au travers d’un article de Max Perutz, publié dans La Recherche vers 1997. C’est précisément par cet article que mon intérêt pour Haber est né. Malgré qu’il ait été écrit par un brillant chimiste détenteur du Prix Nobel, je me souviens à quel point ce texte m’a aussitôt dérangé. Probablement parce que l’article se résumait à trois pages et qu’il tentait d’aborder trop de choses ; il faut dire que la vie et l’époque de Fritz Haber sont des sujets particulièrement riches et complexes. Ce petit papier de Perutz, titré de façon amusante Le cabinet du docteur Fritz Haber, laissait sans réponses un nombre important de questions, dont la plus troublante pour moi était de savoir pourquoi cet étrange savant avait entretenu une relation épistolaire avec Haïm Weizmann… En fait, sans le savoir encore, et pour le dire avec un cynisme amusé, je venais de lire l’excellent pitch d’un biopic qui n’avait pas encore été tourné. Le premier livre que je me suis procuré sur Haber, fut Les apprentis sorciers de Michel Rival. Un livre étonnant qui abordait les vies de Fritz Haber, Wernher von Braun et Edward Teller. La partie réservée à Haber – j’allais m’en rendre compte quelques mois plus tard – résumait en quelques 80 pages les livres les plus importants consacrés à Haber et son temps. C’est-à-dire celui de Ludwig Haber, que vous connaissez, la biographie américaine de Goran, l’impressionnant ouvrage de Boring sur l’histoire de l’I.G. Farben, celui de Johnson sur l’Allemagne scientifique à l’époque wilhelminienne, ou encore la biographie allemande de Clara Haber de Gerit von Leitner... Mais les livres sur Haber qui ont spécialement retenu mon attention, ce sont surtout la biographie allemande de Margit Szöllösi-Janzen, ainsi que les livres de Fritz Stern. Lire Stern fut pour moi un déclic fondamental. Car lorsque je me suis enfin décidé à m’emparer de l’histoire de Fritz Haber, l’idée de raconter sa vie en développant d’autres trajectoires de vies juives allemandes, comme celles d’Einstein, de Rathenau et Weizmann, fut pour moi l’angle le plus évident. Dès que j’ai découvert la construction de Grandeurs et défaillances de l’Allemagne au XXe siècle de Stern, avec ses chapitres dédiés à Einstein, Weizmann et Rathenau, j’ai su que mon impression première était bonne et que je pouvais enfin me lancer dans l’aventure. Cela, ce sont les livres purement historiques. Mais en réalité, je devrais également parler de toute la littérature qui a été pour moi une autre source fondamentale. Jamais je n’aurais en effet écrit Fritz Haber si je n’avais pas lu L’Homme sans qualités de Musil. La figure du personnage d’Arnheim, pour ne prendre qu’un seul exemple marquant, est le portrait camouflé et particulièrement juste de Walther Rathenau. Attiré plus par l’histoire des idées et la compréhension d’un certain esprit du temps révolu que par la pure approche historique des faits, les œuvres des grands littérateurs à la mode, entre 1880 et 1930, ont tout autant contribué à écrire mon scénario que n’importe quel autre livre de sciences humaines. Goethe, Carlyle, Schiller, Heine, Wagner, von Salomon ou Wassermann m’ont été indispensables. Connaître les textes qui ont animé les esprits des personnages que je mets en scène est une chose bien plus essentielle pour moi que de savoir où se trouvait tel ou tel, à telle ou telle date.
Vous êtes de nationalité belge, et la première attaque au gaz eut lieu en Flandres (Ypres, le 22 avril 1915). En France, le souvenir des gaz reste vivace. Qu’en est-il en Belgique ?
Question difficile. Je pense que l’on ne se souvient plus en Belgique des drames de 14-18 de la même façon, au nord comme au sud du pays. J’ai par exemple été très frappé de constater qu’à Ypres, on commémorait encore, tous les jours, depuis 1919, le drame de la première guerre mondiale. 365 jours par an, en fin de journée, une des portes de la ville est fermée durant une minute, en mémoire des terribles assauts qu’a subi la ville. Cela crée bien entendu à chaque fois des désagréments et des embouteillages, mais tout ça ne semble finalement déranger personne, si bien que l’interruption de la commémoration n’est pas prête d’être un jour envisagée. Il faut dire qu’Ypres aura été l’une des villes, sinon la ville du premier conflit mondial, à en avoir subi le plus lourd tribut. Elle fut sous les tirs et les bombes d’août 14 à novembre 18, et cela – n’importe quel Yprois vous le rappellera – alors qu’elle ne fut jamais prise par les Allemands. Je pense avant tout que cette mémoire reste vive parce qu’Ypres fut le théâtre de trois batailles et qu’elle fut entièrement et radicalement rasée. Il me semble avoir perçu que la question des attaques aux gaz ne venait qu’en deuxième chef, plutôt comme la confirmation d’une épreuve supplémentaire. Il est étonnant qu’en tant que Bruxellois francophone, je n’étais pas au courant de cette tradition avant de l’avoir personnellement vécue. Aucun de mes amis ne connaissait d’ailleurs cette histoire qui se joue à quelques dizaines de kilomètres de Bruxelles ; la Belgique est devenue une bien étrange chose... Je pense surtout que l’esprit national reste quelque chose d’assez étranger aux Bruxellois en général. Il n’y a pas, comme en France, cette fascination frappante que l’on loue par exemple encore de nos jours aux poilus. L’esprit des Belges francophones n’est certainement pas lié à la fierté nationale, alors que la guerre, autant que l’histoire des guerres, reste et demeure, encore et toujours, une affaire nationale. C’est une chose dont je suis convaincu, il n’y a qu’à voir les œuvres qui traitent de la première guerre mondiale, qu’elles soient du domaine des sciences humaines ou artistiques : il est inconcevable d’imaginer ce conflit traité par un auteur qui n’envisagerait pas la guerre sous l’angle de sa propre nationalité. Même le domaine des sciences historiques n’échappe pas à cette étrange tradition, l’histoire comparée restant encore un genre malheureusement mineur. Un film ou un ouvrage australien, traitera la guerre d’un point de vue australien, idem pour les Allemands, les Français ou les Anglais… En tant que Belge, je ne trouve pas cela étonnant du tout de parler d’un conflit d’un point de vue strictement étranger. On n’imagine pas Tardi se pencher sur le destin d’Allemands ou d’Anglais. Je pointe Tardi, mais le problème demeure une spécificité française : il n’existe pratiquement aucune fiction française, qu’elle soit cinématographique, romanesque ou de bande dessinée, qui aborde la première guerre mondiale d’un point de vue spécifiquement allemand. Il faut probablement être un petit peu bâtard soi-même, comme un Bruxellois (un enfant de Bruxelles se dit en patois bruxellois un zineke, ce qui veut dire « petit chien bâtard ») pour se désintéresser de sa propre fierté et être attiré par celle des autres.
On a la sensation d’avoir déjà vu certaines images dans des courts métrages ou en cartes postales, au point que nous nous sommes fait la réflexion suivante : ce sont des images colorisées et retravaillées au lavis. C’est particulièrement frappant pour les scènes en extérieur. Qu’en pensez-vous ?
Cela me fait très plaisir de vous entendre dire cela car j’ai toujours entretenu la volonté de proposer mon travail comme une réflexion sur l’image. Je dis souvent, en forme de boutade, que Fritz Haber n’est rien d’autre qu’un immense détournement. Textes et images sont tour à tour objets de détournements, si bien que je m’efforce de ne rien produire qui soit de ma propre création. Il n’est aucune image dans Fritz Haber qui n’a d’écho avec quelque chose qui a déjà été vu quelque part, aucune idée qui n’ait déjà été avancée. J’en reviens à Musil et à son lancinant « Toujours la même histoire… ». Ma façon d’écrire est, pourrait-on dire, en adéquation parfaite avec ma façon de créer des images. Pratiquement aucun dialogue n’a été inventé, je puise dans les divers écrits et correspondances les phrases qui pour moi font sens et je ne fais que les mettre bout à bout dans une nouvelle ordonnance, avec le seul objectif de leur octroyer une dynamique qui n’a pas d’autre avantage que celui d’être inédit. Il en est exactement de même pour mes images : il n’est pas un décor, pas un objet, qui n’a déjà été en partie perçu dans une image préexistante. Si je crée bien des images aquarellées « à l’ancienne », avec un pinceau et des eaux pigmentées, elles restent cependant des reproductions d’images qui ont un jour dit autre chose. Cette façon de faire a été le moyen le plus évident et le plus juste que j’ai trouvé pour oser publier mon travail, un travail qui est en réalité mon travail le plus intime et le plus personnel.
Pourquoi le choix de ces teintes ocre/terre de Sienne plutôt qu’un noir et blanc plus filmique ?
Les sépias se sont imposées à moi comme une évidence, il s’agit de couleurs chargées de sens, ou plutôt, pour être plus juste, de nuances qui bénéficient de prédispositions évocatrices fortes. Le brun, c’est la couleur du mélange par excellence, il faut toutes les autres teintes du spectre pour l’obtenir. C’est donc aussi la plus complexe et la plus difficile à reproduire. Rien que pour cela, je la trouvais en phase avec mon sujet. Et puis, ces teintes évoquent bien d’autres choses, comme l’idée des vieilles photographies fin de siècle, ou encore, un certain extrémisme des idées qui s’est déployé en même temps que le destin de Haber. Le noir aurait en effet ajouté une surenchère au coté cinématographique de mon travail, mais cela ne m’intéressait pas. Car, encore une fois, mon travail se veut avant tout évocateur, et je ne désire pas en faire trop. Mes bandes dessinées font penser aux films muets, mais ce n’est certainement pas parce que mes images ressemblent à des images de films muets. D’ailleurs, pratiquement aucun cadrage, aucune mise en place, ne correspondent à l’esthétique du muet. On a l’impression d’y être, mais tout cela n’est qu’illusion. Je considère que la bande dessinée est tout sauf une réduction du cinéma. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui pensent que la bande dessinée est le cinéma du pauvre, c’est selon moi aussi peu vrai que de dire cela du rapport qui peut exister entre la nouvelle et le roman.
Le récit est entrecoupé d’images extraites du film Die Nibelungen de Fritz Lang (1924). Quel est le sens de cette allégorie ?
Ces passages sont en effet encore un peu obscurs pour l’instant, cela s’explique par le fait très simple que mon récit est en cours de production et que les trois tomes jusqu’ici publiés ne représentent que la moitié de mon récit. On saisira bien mieux le pourquoi de cette référence lorsque j’aborderai les années 1924, et l’avant-première à Berlin du Siegfried de Lang. On y apprendra par exemple que l’un des principaux mécènes du film fut l’I.G. Farben. Mais cette imagerie est en réalité pour moi une sortie poétique qui me permet de dire l’insondable. Le philosophe Heinz Wismann m’a un jour fait cette très belle réflexion, il m’a dit : « On comprend tout le désarroi, les erreurs et le fourvoiement de votre Haber lorsque vous faites surgir dans votre histoire ce grand récit qui a trompé tant d’Allemands. Vous arrivez en quelques pages de poésie à exprimer ce qui à moi me prendrait plusieurs chapitres. ». Voilà, je ne saurais le dire mieux que lui.
Le 2 mai 1915, soit deux semaines après l’attaque d’Ypres, Clara Immerwahr, chimiste et épouse de Fritz Haber, se donne la mort. À vous lire, on a l’impression qu’il ne s’agit que pour lui d’un épisode mineur, presque d’un accident de travail. C’est un homme assez peu sympathique, tout à son art et qui semble négliger les autres proches, et ce alors que la synthèse de l’ammoniaque en 1912 va rendre de précieux services à l’humanité. Comment interprétez-vous ce paradoxe ?
On ne peut comprendre Haber en ces moments-là que si l’on arrive à comprendre ce que représentait véritablement l’esprit prussien de l’époque et avec quelle détermination celui-ci se manifestait encore dans la première année de guerre. La réaction de Fritz Haber en cette année 1915 n’était pas si exceptionnelle ni aussi choquante que cela. N’importe quel bon junker, mû par le sens du devoir et l’engagement patriotique, aurait réagi de la même façon. L’explosion de la guerre a poussé Haber à devenir plus junker qu’un junker. Il faut bien saisir à quel point il se voyait avant tout en Allemand animé par la deutsche Treue, cette fidélité allemande aveugle, ce dévouement total à la Patrie, pour lequel manquer à ses engagements était une chose impensable. À cette époque, cette marque de caractère était véritablement essentielle à tout Allemand digne de ce nom. La Patrie et la victoire de l’Allemagne passaient avant le sort des femmes et des enfants. Max Planck perdit un de ses fils dans chaque guerre. Accusé d’être simplement l’ami des auteurs de l’attentat manqué contre Hitler, le second fut même exécuté par les nazis. Si cela affecta Planck au plus profond de sa chair, ce drame ne fit pas pour autant vaciller son indéfectible sens du patriotisme, et il continua à clamer « Heil Hitler » et à juger le salut nazi comme un simple « phénomène naturel », comme s’il s’agissait d’une sorte de – Stern l’a commenté ainsi – force de l’histoire, contre laquelle il n’y avait rien à faire. Ses correspondances démontrent bien que Fritz Haber fut extrêmement affecté par le suicide de son épouse. Il n’échappa à la déchéance que par une volonté encore plus tenace de se donner à la guerre. C’est son engagement belliciste qui le sauva. Sa rédemption tardive fut ensuite des plus troublantes, puisque Haber se démena de façon toute particulière dans les années 20 pour engager au Kaiser Wilhelm Institut de Berlin dont il était le directeur, un nombre impressionnant de femmes chimistes, une attention pour le moins peu commune à l’époque.
Vous avez déclaré à Angoulême à propos de Fritz Haber : « C’est un personnage à qui on doit des choses extrêmement bienfaisantes (…). C’est lui qui a éradiqué les grandes famines en découvrant la synthèse de l’ammoniaque à grande échelle en 1912 (…). Pour cela, il a reçu le prix Nobel de chimie en 1918, mais c’est aussi quelqu’un qui a vendu sa science à la guerre. » Cette dernière phrase a tout particulièrement retenu notre attention, sachant que vous avez publié en 2006 une adaptation du Faust de Goethe. La guerre a-t-elle été le Méphistophélès de Fritz Haber ?
C’est même à mon avis un truisme que de le dire ! Et j’irais plus loin en avançant que Haber ne représente pas selon moi un cas particulier dans l’histoire des sciences ! Il faut lire les livres de Jean-Jacques Salomon qui épinglent minutieusement et sans concession aucune l’histoire des fourvoiements des scientifiques avec le monde militaro-industriel. Le devoir patriotique, tout autant que la libido sciendi, ont causé tant de ravages pour l’histoire des hommes qu’en faire une liste exhaustive est devenu pratiquement impossible. C’est pour cela, en effet, que je tiens les questions que pose le drame de Faust comme l’un des problèmes majeurs de l’humanité. Le cas de Fritz Haber a troublé et fasciné les esprits plus que tout autre probablement parce que les inventions auxquelles il a contribué, l’ypérite et le Zyklon B, ont abouti à des catastrophes meurtrières révoltantes et traumatisantes. Mais mon pessimisme me persuade que si Fritz Haber n’avait pas existé, le monde aurait vu un autre Fritz Haber émerger. L’homme n’échappera selon moi jamais aux puissances sourdes de l’appel prométhéen, c’est un travers qui lui est à jamais consubstantiel. Le Déclin de l’occident de Spengler écrit dans les années 1910 est le livre fascinant d’un visionnaire fou, mais son analyse de la science allemande faustienne reste juste et toujours brûlante d’actualité.
La journaliste française Catherine Coppet (Rue89) a écrit : « Quand la BD fait mieux qu’un livre d’histoire ». Pourtant, dans le tome 3, Albrecht Hase, un entomologiste « qui s’intéresse tout particulièrement aux essais toxicologiques » se trouve aux côtés de Fritz Haber en janvier 1915. Or, il semble qu’ils ne soient rencontrés qu’en 1918. Pourquoi avoir pris cette liberté ?
Ah ! Enfin une question impertinente comme je les aime ! Oui, le titre de l’article de mademoiselle Coppet était un petit peu plus qu’élogieux et, bien sûr, comme il va de soi, j’ai eu la vaniteuse décence de laisser faire et de ne pas commenter. Mais si on lit l’article avec un petit peu d’attention, on comprend ce que le titre sous-entend : c’est en réalité une façon de rappeler qu’il n’existe toujours pas en France, un seul véritable ouvrage de science historique de langue française consacré à un personnage aussi majeur que Fritz Haber. Il faut donc lire ce titre avec l’intention ironique qui l’accompagne, cela sous-entend : mais que font les éditeurs et les auteurs français ? Comment se fait-il qu’en France, il faille que ce soit un auteur de bande dessinée qui s’empare en premier d’un sujet aussi intéressant ? Je me suis posé la même question lorsque j’ai abordé mon chapitre sur le génocide des Hereros, j’ai été abasourdi de me rendre compte à quel point la bibliographie sur ce sujet était pauvre en France. Moi, je ne suis pas historien, et je ne le deviendrai jamais. Mon métier se résume à écrire des récits et à faire de la bande dessinée. L’art de la bande dessinée est une chose difficile, en particulier la maîtrise de la temporalité. Il s’agit d’un art de l’ellipse, et il est très malaisé de lui insuffler des dynamiques de rythme sur un récit au long cours. Ce n’est pas pour rien que la biographie n’est pas un thème très présent dans la bande dessinée… Les pages y sont comptées, aussi, résumer une vie en quelques planches tout en souhaitant éviter l’approche hagiographique devient une chose pratiquement impossible. C’est dans ce sens que je m’autorise beaucoup de libertés de type temporel et qu’il m’arrive de tricher sur certaines dates de rencontres. Je l’ai fait pour la première rencontre entre Haber et Rathenau, par exemple. Ils ne se sont en réalité croisés pour la première fois qu’en 1908, à Berlin, alors que je les fais se rencontrer dès 1901, sur une traversée transatlantique. J’avais appris que Rathenau et Haber s’étaient tous deux rendus dans le même trimestre de 1901 aux États-Unis, j’ai aussitôt profité de cette information pour bouleverser mon scénario et lui insuffler une dynamique que bien entendu les vrais faits n’autorisent pas. Ce sont les mêmes raisons qui m’ont poussé à faire apparaître trois ans plus tôt le Docteur Hase. La seule contrainte que je m’impose dans ces cas-là, c’est que mes libertés doivent rester crédibles. Mon Haber ressemble en quelque sorte au Flaubert de Sartre ; les historiens et philologues qui critiquent encore L’Idiot de la famille n’ont pas compris le sens de son projet. Ce n’est pas de Haber que je parle, mais de mon Haber.
Dans le cadre du festival d’Angoulême en 2011, vous avez déclaré : « Je pense que j’en ai encore pour sept ou dix ans, je ne sais pas, on verra, mais très curieusement, je suis de plus en plus excité, peut-être parce que ce travail me permet de rencontrer aussi des professionnels, des scientifiques (…), des philosophes des sciences (…), des historiens. C’est ça qui me pousse à continuer en fait (…). Le fait de pouvoir aller dans des universités, moi qui n’y ai jamais mis un pied. Ce n’est pas du tout une revanche, mais c’est un beau pied de nez à mon parcours, finalement. » Votre travail ne marque t-il pas l’émergence d’un nouveau type de chercheur, hors des sentiers académiques ?
Oui, probablement. J’avoue que le regard que me portent certains philosophes des sciences, ou d’autres grands scientifiques ou historiens arrive de temps en temps à faire vaciller mes bases. J’ai un jour été approché par une personne qui travaille aux Communautés européennes, à Bruxelles. Face au désintérêt grandissant des jeunes européens pour les études scientifiques, des idées de projets ont semble-t-il été imaginées afin de recruter dans les milieux extra-académiques, des personnalités diverses – comme par exemple un auteur de bande dessinée – pour que celles-ci puissent jouer un rôle de « passeur » et transmettre leur engouement à la jeunesse perdue. Je me souviens avoir accepté la proposition en spécifiant que je me sentirai obligé de préciser en préambule de mon intervention que je ne pouvais envisager ce type de projet autrement que comme un dessein désespéré imaginé par un pauvre poulet sans tête, ne sachant plus vers où ni qui se tourner pour trouver des solutions. Imaginer dire ces mots, traduits simultanément en plus de 23 langues dans l’immense hémicycle de Bruxelles, avait de quoi me faire sourire par avance. Ma mise en garde fut par ailleurs suffisante et l’expérience n’eut jamais lieu. Mais c’est en effet quelque chose qui me trouble et qui ne cesse de me poser question : comment se fait-il que je puisse parfois être tant pris au sérieux, moi qui ai décroché mon dernier diplôme à l’âge de 12 ans ! Et, en même temps, vanitas, vanitatum, comment ne pas admettre que toutes ces marques d’attention me procurent aussi de sombres et de jubilatoires délectations ; je mentirais en disant que je ne les attends pas.
Comment les scientifiques et les historiens ont-ils accueilli votre travail ?
Je dois dire que jusqu’à présent, dès qu’un intellectuel daigne pencher sa curiosité sur mon travail, rares sont ceux qui ne me congratulent pas. Il n’y a peut-être que Fritz Stern qui entretient avec mon projet une circonspection véritable. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il m’ai un jour lu. Mais que l’on s’entende bien, je ne cherche certainement pas l’approbation de ces grands intellectuels. Il se trouve que mes livres ont commencé à circuler dans certains milieux académiques et que leur diffusion semble se poursuivre. C’est le philosophe des sciences Jean-Jacques Salomon, décédé en 2010, qui fut l’un des premiers à vanter mon travail. En tant que spécialiste de l’éthique scientifique, il connaissait parfaitement le cas Haber, et lors d’une conférence que je donnais aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois, il est venu me trouver, très enthousiaste. Une amitié forte est née dès ce jour et il m’a vraiment appris énormément de choses. J’ai toujours considéré qu’il me surestimait mais l’amitié qu’il m’offrait me mettait trop en joie pour que je puisse le snober. C’était un vrai intellectuel, de la vieille école, ancien élève d’Aron, qui à vingt ans publiait déjà dans les Temps modernes de Sartre, qui était allé dîner au chalet d’Heidegger avec Jean Beaufret… Rarement quelqu’un m’a autant donné confiance. Après, au fur et à mesure des sorties de mes albums, j’ai commencé à être invité dans divers milieux. Des historiens, des physiciens, des chimistes, des philologues, des philosophes, ont commencé à prendre contact avec moi. J’ai été plusieurs fois invité à m’exprimer dans des universités, dans des colloques… La première fois que j’ai mis les pieds dans une université, ce fut pour y donner un cours, c’est tout de même un peu grotesque, quand on y réfléchit. Enfin, je dis cela, mais le grotesque ne m’a jamais mis mal à l’aise.
Où en sont vos contacts avec l’historien et filleul de Fritz Haber ?
Je n’ai pas de contacts particuliers avec Fritz Stern. La seule chose qu’il m’ait dite peut se résumer à : « je ne vois pas très bien où vous voulez en venir », ou quelque chose de ce genre. Je pense qu’il ne doit pas très bien comprendre comment quelqu’un comme moi arrive à diffuser des produits de divertissement avec un sujet tel que celui de l’histoire de son illustre parrain. Mais ce ne sont là que des suppositions de ma part. Encore une fois, je ne suis pas un garçon très insistant et je ne cherche pas à forcer les choses. Fritz Stern est en quelque sorte le dernier véritable gardien de la mémoire de Fritz Haber, il est le seul à détenir des documents et des lettres, cela lui octroie une autorité mondiale manifeste. Il faut rappeler que Stern n’est pas n’importe qui, en plus d’être un immense historien, il a eu des activités diplomatiques des plus importantes. Des chercheurs en sciences historiques américains m’ont fait part de leur déception quant à la propension de M. Stern à ne pas partager ses sources. Je ne connais pas trop les usages, mais il semble que Haber soit un peu trop le jardin secret de M. Stern au goût de certains. Je ne sais pas si la chose est vraie et je vous avoue que ce n’est pas trop mon souci. Si j’occupe ma vie depuis plus de dix ans avec un personnage aussi peu recommandable que Haber, pensez bien que les supposées petites vanités de M. Stern ne sont pour moi pas très importantes.
Qu’en est-il du documentaire David & Fritz qui sera présenté en avant première à Rennes en novembre 2011 ?
Il s’agit d’un documentaire de création de la réalisatrice Nathalie Marcault. Le film est actuellement en phase de montage, je ne peux donc pas vous en dire grand-chose actuellement, si ce n’est que ce film sera une sorte d’enquête intime sur le rapport étroit que j’entretiens avec la question identitaire de Fritz Haber. On y part de Bruxelles, et l’on suivra les traces de Haber à Wrocław/Breslau, Berlin et Rehovot en Israël, trois lieux fortement marqués par la mémoire de Haber. Je ne me suis jamais vraiment réellement exprimé sur le lien étroit qui m’unit au destin de Haber, et c’est avec une sorte d’irresponsabilité inconsciente que j’ai accepté d’en parler dans un film, et d’être ainsi à la merci du regard d’une tierce personne. J’espère avec une crainte de plus en plus fébrile que j’approuverai le film, d’autant qu’il est à présent question de le vendre à des télévisions, et que c’est seulement maintenant que je mesure toute la portée du projet. Je peux paraître très bavard et très sûr de moi, mais en réalité tout cela tente de cacher une peur réelle du regard des autres sur ma personne. Mais comme on dit chez moi : c’est fait, c’est fait.
Ce mercredi 2 novembre sur Arte, sera diffusé à 20h40 « Un espion au cœur de la chimie nazie - Zyklon B, les Américains savaient-ils ? », un documentaire de Scott Christianson sur l’histoire du gaz Zyklon B, sombre découverte pour laquelle Fritz Haber fut impliqué. Christianson est un journaliste américain qui a déjà publié une enquête sur les liens entre les équipes de Haber, l’IG Farben et l’Etat du Nevada, en 1924, lorsque les Américains cherchaient à mettre en place leur première chambre à gaz destinée aux exécutions de leurs condamnés à mort.
Je traduis ici, en français, en bonne entente avec les auteurs, l’article de Magda Dunikowska et Ludwik Turko sur Fritz Haber, initialement écrit en polonais, et très récemment publié en allemand et en anglais dans la Angewandte Chemie, l’une des plus anciennes revues scientifiques allemandes (crée en 1887).
Il était un fois, une ville charmante…
Sur un mur du Salon Sląski, un de ces endroits charmants du vieux quartier
universitaire de Wrocław, on peut contempler les portraits des titulaires silésiens du Prix Nobel. La disposition, tout en conservant le style fin de siècle de l’époque, porte déjà le
jugement : deux scientifiques ont été condamnés à regarder le délicat intérieur, accrochés la tête en bas. Le premier, honoré pour ses travaux sur les rayons cathodiques, est Philippe
Lenard, futur inventeur de la conception de « physique arienne », qu’il opposera à la « physique juive », selon lui inférieure et mensongère. Le second est Fritz Haber, honoré
pour sa synthèse de l’ammoniaque, et pionnier de l’utilisation des gaz de combat sur les fronts de la Première Guerre Mondiale. Dans cette galerie de personnages célèbres originaires de
Wrocław/Breslau, il n’y a guère de héros plus contradictoires, plus complexes et plus tragiques que Fritz Haber. Le Comité Nobel lui décerna son prix en 1919, pour l’élaboration de la synthèse de
l’ammoniaque à partir de ses composants directs : l’hydrogène et l’azote. Ce procédé permit la production industrielle des engrais, apportant ainsi aux
cultures de blé son azote indispensable.
Cela signifiait, pour des centaines de millions de personnes du monde entier, lors des années de mauvaises récoltes, la fin du spectre menaçant de la famine. Dès cette
découverte, on associa le nom de Fritz Haber à l’expression « faire du pain avec de l’air ». Il est difficile de trouver meilleure illustration de la dernière volonté d’Alfred Nobel,
lequel invita ses exécutants testamentaires à attribuer son prix à ceux qui apportent des avancées majeures au bien pour
l’humanité. Et pourtant… Fritz Haber reste le plus souvent absent des encyclopédies qui permettent au
grand public de prendre connaissance des auteurs des inventions les plus significatives pour la civilisation. Il en est de même des manuels scolaires, et cela, jusqu’à la
terminale.
Dix ans après avoir mis au point la méthode de production « du pain avec de l’air », Fritz
Haber travailla avec succès à l’utilisation de gaz mortels, procédés estimés plus efficaces dans un cadre de conflit armé. En scientifique consciencieux, il se rendit au front en 1915, pour
superviser personnellement l’application de la première attaque chimique, sur les lignes anglo-franç
aises, près d’Ypres.
Pour Norman Davies et Roger Moorhouse, les auteurs de Microcosme – Portrait d’une ville de l’Europe Centrale, le cas Haber a le mérite d’avoir reçu les points sur les « i » :
« Fritz Haber (1868-1934) a emporté le titre de « Docteur La Mort » allemand. Après des études berlinoises, Haber retourna à Breslau afin de reprendre l’entreprise de son père. Toutefois, la vie de marchand le lassa, et il préféra entamer une carrière académique. Essentiellement autodidacte, il devint dans un premier temps professeur dans un lycée technique de Karlsruhe, puis, en 1898, professeur de chimie physique […] Quand la guerre écla ta en 1914, Haber remit son institut à la disposition des autorités militaires et se consacra à ses travaux sur les armes chimiques. Quelques mois plus tard, il dirigeait l’attaque au gaz d’Ypres. […] Sa femme, Clara Immerwahr, chimiste comme lui, s’insurgea des travaux de son mari et se suicida. Mais ce drame n’apporta aucune interruption à ses recherches. Plus tard, il contribua à la confection du gaz « Zyklon B ».[1]
À la lumière du texte ci-dessus, il apparaîtrait comme légitime d’accrocher le « Docteur La Mort », non seulement la tête en bas, in effigie, mais également à l’envers, face au mur. Toutefois, avant d’entreprendre, sous les auspices de l’indignation, une croisade[2] anti-haberienne par trop facile, il serait préférable de porter un regard attentif sur ce personnage qui a cristallisé les plus grands défis et phobies d’une époque. Pour commencer, il serait sage de mettre de côté Microcosm, du moins en tant que source d’informations sur Fritz Haber : présenter un diplômé de l’Université d’Heidelberg et un docteur ès chimie de l’Université de Berlin comme un autodidacte est une affirmation pour le moins étonnante. Avec la même imprécision, l’on pourrait avancer que l’HEC de Paris est un lycée économique, ou que L’institut National Supérieur des Sciences Agronomiques est un lycée agricole…
Breslau
La légende sombre associée à ce savant moderne mérite cependant une révision, et ce pour au moins deux
raisons. Primo : l’importante complexité de son caractère, qui ne desservit aucunement son talent mais qui contribua, au contraire, à la réussite de ses recherches. Cette seule
force de caractère dont était habité Haber nous autorise à le considérer comme un héros de son temps. Secundo : L’étude de sa vie demeure une parfaite porte d’entrée pour comprendre
quelles étaient les élites de cette époq
ue à la source de la nôtre, qu’elles soient scientifiques, politiques ou issues de l’industrie. Fritz Haber, à
l’instar d’une lentille, a en effet focalisé sur lui tous les dilemmes de l’époque qui nous ont précédés, au temps où l’on associait encore de façon particulièrement vivace la conception
romantique de l’histoire.
Envisageons dès lors son personnage comme un passage secret menant à la Wrocław/Breslau d’antan, à l’Europe fin de siècle et ses conflits, ses espoirs, ses réussites… De cette période où s’est produit un nouveau changement de paradigme, l’une de ces grandes césures que connaissent toutes civilisations ; car après l’application des inventions de Haber, le monde ne fut plus jamais comme avant. De la même manière que le fit son ami Albert Einstein, il laissa derrière lui une époque révolue. Notre paysage contemporain, avec ses centaines de millions de magasins débordant d’aliments frais et prêts à être consommés, la multiplication constante de bars et restaurants sur tous les continents et îles lointaines, tout cela est né directement des travaux de Haber.
Fritz Haber, véritable breslauer de naissance, fut élève au sein d’un microcosme européen mélangeant nationalités, cultures et religions. Toute l’histoire de sa ville,
y compris son développement actuel, laisse à penser qu’elle a toujours été habitée par ce que l’on appelle le genius loci, l’esprit du lieu. Ce fut un endroit qui s’est parallèlement
déployé entre le pôle de l’élégance citadine et celui d’un lugubre désir de puissance, au risque de s’abîmer dans un tourbillon destructif. Ce genius loci s’est peut-être manifesté au
chevet d’une femme en couche, le jour de la naissance de Fritz Haber, lorsqu’un petit garçon allait bientôt modifier le destin des futures générations. Descendant d’une famille juive de Galicie,
Haber allait devenir un intellectuel à la posture et à la personnalité d’un véritable junker prussien. Sa synthèse de l’ammoniac permit la production massive d’engrais, mais rendit également
possible la fabrication industrielle de nitrates, composants tout aussi indispensables à la production en masse des explosifs. Haber se bâtit en patriote acharné, à une époque où le nationalisme
passait pour une vertu autant que pour une attitude citoyenne volontaire. Il était convaincu que le choc que peut provoquer l’utilisation d’une arme nouvelle forcerait les alliés à une
capitulation rapide et épargnerait de nombreuses victimes. Il se trompa sur ce point : des millions de soldats périrent dans la boue des tranchées de la Grande Guerre, trois ans
durant ; les gaz toxiques, utilisés par toutes les parties du conflit ne contribuèrent à aucun dénouement. L’efficacité des armes dites traditionnelles s’avéra considérablement plus
supérieure à celle des armes chimiques.
Les grands albums illustrés publiés en France dans les années vingt en témoignent : sur les dizaines de centaines de dessins publiés, on en recense à peine quelques-uns concernant la bataille d’Ypres de 1915. Il fallut attendre la Seconde Guerre Mondiale pour mesurer le sinistre degré de rendement des gaz dans les camps d’extermination nazis.
À partir de la prise de pouvoir d’Hitler, lorsque le nationalisme d’État en Allemagne céda face au nationalisme ethnique, l’Allemand Haber devint le juif Haber. Un an plus tard, il mourrait en Suisse (1934). Au cours de la cérémonie établie en sa mémoire et organisée dans des circonstances semi-clandestines au Kaiser-Wilhelm Institut, fondé et dirigé pendant plusieurs années par Haber, l’autre Prix Nobel Max Planck souligna à quel point l’Allemagne aurait perdu la guerre après seulement quelques mois de combats si elle n’avait bénéficié des travaux de Haber sur la synthèse de l’ammoniaque. Et cela aussi bien d’un point de vue économique (manque de vivres), que d’un point de vue militaire (manque de munitions). Car c’est bien la même réaction chimique qui fait du pain avec de l’air qui rend possible la fabrication industrielle d’explosifs. Le discours de Planck sonna dans une salle pleine à craquer. La majorité de l’audience était féminine et composée des épouses des professeurs. Elles représentaient leur mari, lesquels, pour avoir choisi « le moindre mal » et pour « protéger les valeurs », avaient préféré rester à la maison.
J’en avais été averti depuis quelques mois, la ville de Wrocław était en lisse pour devenir ville européenne de la culture en 2016. Le projet défendu par la ville était selon moi d’une audace et d’une intelligence rares : car la plus grande partie du dossier reposait sur l’idée très simple et pourtant très peu séduisante d’un point de vue purement touristique et culturel : louer les mérites de Wrocław, en mettant en lumière la vie de grands Nobel du début du XXe siècle qui y ont habités ou qui y ont professés, tout cela en plaçant principalement l’accent sur le Nobel le plus controversé de tous : Fritz Haber. Pour dire la vérité, je n’ai jamais été véritablement persuadé que la ville puisse emporter quoique ce soit avec un tel dossier. Non pas que l’angle ne soit pas intéressant, mais bien parce que – et je suis bien placé pour le savoir – tenter de faire comprendre toute la mesure de la complexité d’un personnage tel que le fut Haber est selon moi un tour de force des plus difficiles qui soit. De plus, délicate provocation supplémentaire : vanter la culture d’une ville polonaise en se focalisant sur son passé prussien, avait le mérite de personnellement me séduire.
On l’aura compris, Wrocław a finalement décroché son futur statut : elle sera bien élue ville européenne de la culture en 2016, et elle fera la part belle à son histoire qui la lie aux destins complexes et tragiques de Fritz et Clara Haber. Ce sont surtout Magda Dunikowska, journaliste, et Ludwik Turko, physicien et homme politique au parlement polonais, que j’ai tous deux rencontré à Wrocław cette année, qui ont bâti et remporté à eux deux ce pari fou. Par la suite, je traduirai et publierai l’excellent article d’une vingtaine de pages que ce téméraire duo a récemment consacré au breslauer Fritz Haber.
Ludwik Turko
Un parallèle amusant me vient, à propos de la genèse des faits historiques : si de nos jours il se dit qu’un événement existe pour le monde seulement s’il est corroboré par des images, ne pourrait-on pas avancer avec cette même logique, que les événements de l’an Mille l’ont été, uniquement parce que la Chrétienté les a reconnus et en a fait part ? En tout cas, c’est ce genre de réduction simpliste qui vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on se penche sur la conversion au christianisme de Mieszko Ier, en 966, une conversion qui fut, tous les livres d’histoire s’accordent sur ce point, à la base de l’acte fondateur de la nation polonaise. C’est donc ainsi que les historiens définissent la naissance de la nation polonaise : inexistante tant qu’elle était plongée dans les méandres du paganisme, la Pologne sortit de la préhistoire et émergea à la face du monde dès que Mieszko Ier se fit baptisé à Ratisbonne (évitant par cet acte une conversion que le Saint Empire germanique comptait de toute façon lui imposer), tout en gagnant une réelle souveraineté, reconnue par le Saint Siège. La logique historique semble imparable : dès cet acte précis, le baptême de Mieszko Ier, la Pologne apparut officiellement sur les cartes de l’Europe chrétienne. La Pologne trouvait enfin son identité, du fait que celle-ci fut confirmée et légitimée par la chrétienté.
Cette apparition de l’identité polonaise semble pourtant tenir de la pure construction. Même christianisée, la Pologne progressa très lentement dans la voie de la civilisation. Les trois siècles suivants, seul le clergé, composé en grande partie d’ecclésiastiques allemands qui ne s’exprimaient que par le latin, entretint des foyers de culture réduits, dont le rayonnement demeura particulièrement limité. Quant aux cours royales, princières et seigneuriales, leurs éclats autant que leurs raffinements étaient quasi inexistants, pas même une trace d’un quelconque art oral semble avoir été en usage. Et ce n’est encore rien dire de l’influence quasi nulle que la Pologne avait à cette époque sur l’échiquier géopolitique. La Pologne fut à l’aube de sa légitimité, isolée, fragile et menacée, les invasions mongoles et le sac de Cracovie en 1241 en sont de funestes exemples. Ce sont par ailleurs les menaces croissantes sur l’indépendance polonaise des prétentions des chevaliers teutoniques installés en Prusse qui ont, semble-t-il, fait naître une première conscience nationale, une conscience nationale qui a très souvent rimée avec antigermanisme. Il faudra attendre le XIVe siècle, sous le règne de Casimir III, le roi bâtisseur ayant à son actif la fortification de près de trente villes et autant d’églises, pour que la Pologne s’impose comme nation politique et obtienne pour la première fois de son histoire le contrôle d’une route de commerce quelque peu importante. C’est donc seulement sous Casimir III, dont on disait qu’il avait trouvé un pays fait de bois et qu’il l’avait laissé fait de pierres, que la Pologne, enfin, s’imposa un tant soit peu. Avec, comme événement majeur de la vie culturelle polonaise, la date de 1364 et la création de l’Université de Cracovie. Ce ne fut qu’à partir de ce moment que, petit à petit, les intellectuels de l’Europe centrale commencèrent à se rendre en Pologne et que la science latine enfin se déploya. Il faudra cependant encore attendre un siècle avant qu’une pensée véritablement polonaise puisse émerger, et un siècle de plus, avant de voir la langue polonaise véritablement se développer. Le cas même de Copernic, héros polonais par excellence, demeura très longtemps un sujet de controverse puisque le grand scientifique, né à Thorn, ville située sur le territoire polonais mais passée sous la direction des princes-électeurs Hohenzollern, ne parlait que l’allemand et le latin. Copernic fit par ailleurs l’essentiel de ses études en Italie, sans jamais décrocher le moindre diplôme à l’université de Cracovie.
Du XIIe siècle, époque du premier texte rédigé en polonais, au XVIe siècle, les récits en polonais se réduisaient à très peu de choses. Quelques psaumes, l’une ou l’autre compilation hagiographique, une traduction de la Bible ou de textes apocryphes, et c’en était tout. Mais la littérature polonaise, toute aussi chiche fut-elle durant plusieurs siècles, n’en demeura pas moins fondatrice de l’identité du pays. Le texte inaugural de l’histoire littéraire polonaise dont je viens de faire mention plus haut, était un Cantique de la Sainte Vierge, et il servit plusieurs siècles durant de principal chant de guerre. Cette réelle naissance identitaire, longue et pénible, quand elle se déploya enfin, eut à subir une croissance, un essor culturel et politique si rapides, que tout cela coûta à une élite encore trop peu nombreuse. Le pays s’épuisa aussitôt et une décadence prompte autant que brutale s’imposa pour faire place à un obscurantisme clérical étouffant toute pensée émancipée. L’universalisme fut proscrit et le nationalisme de quelques piètres patriotes tenta de faire face aux multiples invasions et guerres civiles que la ruine du pays avait attirées. À la merci des grandes puissances voisines, Prusse, Russie, Suède, Autriche, la Pologne se démantela, évita la spoliation générale mais non la déchéance morale et politique qui trouva son comble au XVIIIe siècle, sous les rois saxons. Au XIXe siècle, en face du désastre qu’était devenue la pauvre Pologne, même Napoléon ne trouva pas l’audace de restaurer l’indépendance polonaise ; il se contenta d’établir un Grand-duché de Varsovie qui, dès la chute de l’empereur, fut écrasée par la Russie. Les intellectuels fuirent, les romantiques tels qu’Adam Mickiewicz ou Chopin s’exilèrent en France.
Je vais clore ici cette brève et succincte histoire de la Pologne, en rappelant toutefois que ce n’est que depuis les accords de Yalta de 1945 que la Pologne connut enfin une stabilité territoriale et qu’il faudra encore attendre quelques décennies avant que le pays puisse se démarquer totalement de l’emprise soviétique. Dans mon prochain papier, mon lecteur perdu devrait enfin comprendre pourquoi je digresse tel un Tristram Shandy sur ces histoires polonaises.

En vieux polonais, son nom, Wrócisław, signifiait : « celui qui reviendra glorieux ». Si l’on se penche sur le destin de cette ville, c’est en effet ce que l’on peut appeler un nom de baptême aux étonnantes puissances performatives. Car la naissance de la Pologne est trouble, et Wrocław n’a cessé d’être sous la coupe de différents états et royaumes. Wrocław ne fut, en fin de compte, que très peu polonaise. Ce n’est qu’il y a très peu de temps que cette vieille nation a eu, elle aussi, l’opportunité de se sentir enfin polonaise. La naissance de la Pologne se fonde donc sur une légende qui, comme beaucoup d’autres légendes, singe les grands récits – c’est du moins l’intérêt que je porte à la philologie qui m’a toujours fait voir les choses sous cet angle. La légende originelle de la Pologne me rappelle furieusement un passage de la Genèse, qui raconte l’histoire des trois fils de Noé – Sem, Cham et Japhet – qui s’étaient séparés en trois directions distinctes afin de se partager le monde. Pour résumer l’histoire et ses conséquences grossièrement, on dira que Sem devint le père des Sémites, Hébreux et Arabes ; Cham, celui des peuples noirs ; et Japhet, celui de l’héritage grec, des Européens. On évalue généralement la naissance de la nation Polonaise aux alentours de l’an Mille, date vers laquelle le christianisme s’imposa dans la région. La Chronique de la Grande Pologne, premier texte anonyme connu abordant la naissance de la Pologne, a, chose amusante, été écrite (probablement à Poznań), en 1295, en plein essor du christianisme. Ce texte rappelle l’histoire de trois frères, Rus, Czech et Lech, qui, comme les fils de Noé, ont également cherché des endroits différents afin que chacun d’entre eux se trouve une place dans le monde. Comme dans la Genèse, cette légende suggère que les peuples du monde bénéficient d’une ascendance commune, à cette particularité près que, dans le cas qui nous occupe, les peuples du monde se résument aux seuls peuples slaves : Rus ira vers l’Est et s’installera en Ruthénie, forgeant ainsi les peuples russes et ukrainiens ; Czech ira vers le sud et donnera naissance à la Tchéquie ; tandis que Lech choisira l’ouest, trouvant une clairière où il aperçut le nid d’un aigle blanc. Il baptisa le lieu Gniezno, ce qui veut dire nid, et y établit son peuple, appelé les « habitants des champs », ce que, d’un point de vue étymologique, polonais veut dire.
Ce qui m’a toujours intéressé chez Fritz Haber, c’est son questionnement identitaire, ou, plus précisément, son non-questionnement. Haber s’est toujours senti Prussien et a évacué de façon presque constante la question juive ; du moins officiellement, puisqu’il fut toute sa vie Prussien pour son environnement administratif et militaire, et Juif pour ses amis et ses femmes. Ce ne sera qu’à la fin de sa vie que ce réel questionnement identitaire commencera à le tarauder. Comme le prouve, par exemple, cette fameuse phrase qu’il écrivit à son ami Albert Einstein en 1933, quelques semaines avant de mourir : « Je ne me suis jamais senti autant juif qu’aujourd’hui ! ». L’actuelle ville de Wrocław en Pologne, est la ville natale de Fritz et Clara Haber. Comme celle de Fritz Haber, l’histoire de Wrocław est particulièrement complexe d’un point de vue identitaire. J’aborderai bientôt, en plusieurs papiers, une réflexion sur les rapports identitaires que m’inspirent Haber et la ville de Wrocław.
Cimetière juif de Wrocław - Caveau familial.
Après Angoulême et Paris, l’exposition collective Génération Spontanée ? sera présentée à Bruxelles, dès le 10 septembre, dans le très chic Hôtel de Lalaing de la Place Royale (affreusement rebaptisé BIP, pour faire plus franco-flamand). Le vernissage aura lieu le samedi 10 septembre dans le cadre du week-end de la BD organisé par la Région Bruxelloise.L’exposition sera visible durant un mois.
Parallèlement, le même week-end, sera présentée dans l’ancien cinéma Romandie de Lausanne, une importante expo « Fritz Haber/Vandermeulen », cela dans le cadre du festival BD-FIL.
Je l’ai déjà dit, chaque personnage mis en scène dans la série Fritz Haber a existé et pratiquement rien de ce que
je fais dire à ces personnages n’a été inventé. De même, j’essaie autant que je le peux de les représenter comme ils étaient. Il
m’a fallu bien évidemment pour cela retrouver des photographies. Certains personnages ont posé
problème, comme par exemple celui de Clara Haber, dont on ne connait qu’une seule photo de jeunesse ; pas même
la famille Haber ne possède aujourd’hui d’autre cliché. Pour d’autres cas, il m’a été impossible de retrouver la
moindre photo. C’est le cas par exemple du banquier juif Leopold Koppel, celui qui finança le Kaiser Wilhelm Institut et qui intercéda auprès de l’Empereur pour imposer Haber comme directeur.
J’ai donc dû inventer le physique de Koppel, sur la seule base des quelques textes et documents écrits que j’avais en ma possession. Récemment, le Kaiser Wilhelm Institut, qui cette année, en novembre, commémorera son centenaire, s’est retrouvé en face de ce même problème.
Pour illustrer un ouvrage qui relate l’histoire du Kaiser Wilhelm Institut (baptisé de nos jours, le Fritz Haber Institute), il manquait également à l’auteur une photographie d’Alfred Koppel.
Finalement, ce sera l’un de mes dessins de Koppel qui sera choisi pour illustrer le banquier dans l’ouvrage. C’est plus récemment encore que j’ai découvert une autre représentation de Koppel, une
gravure d’époque. Chose amusante, mon dessin, totalement imaginé, ne s’éloigne pas trop de l’autre…

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