bandeauverssite-copie-1.jpg
Mercredi 29 janvier 3 29 /01 /Jan 09:40

affichette-ok.jpgDans le cadre du 41e festival international de la bande dessinée d’Angoulême, une projection du film de Nathalie Marcault David & Fritz (59’) aura lieu ce vendredi 31 janvier à 13h30 dans la salle Nemo du Vaisseau Moebius. La séance sera suivie d’une rencontre de 45 minutes coordonnée par Benjamin Roure.

Batiment-Castro-Angouleme.jpg

Par David Vandermeulen - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 23 décembre 1 23 /12 /Déc 09:59

Quelques images du tome IV qui sera disponible dans les librairies à partir du 15 janvier 2014.

007b.jpg014b.jpg015c1-copie2.jpg

018c1-2-copieb.jpg

Par David Vandermeulen - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Jeudi 19 décembre 4 19 /12 /Déc 08:30

wassemann2Écrit en 1929, ce roman, majeur dans la bibliographie de Wasserman, aborde, avec habilité et une clairvoyance unique dans les lettres allemandes de lʼépoque, la troublante Jüdische Selbsthass (haine de soi juive) qui gagna une part significative de Juifs allemands dans les années 1880 à 1930. Je retranscris ici lʼun des courts chapitres de ce roman ; impossible de ne pas y voir entre les lignes les troubles intérieurs qui auront pu accompagner Rathenau et autres Haber…

JakobWassermann.jpgAh ! oui, c’est vrai , s’écria Etzel, comme si, pendant tout ce temps, il n’y avait plus pensé. Il s’assit de biais près de Warschauer pour mieux entendre et aussi, comme il faisait sombre, pour mieux voir. « Le nom n’a pas grande importance, reprit Warschauer, ce n’est qu’une clef qui ouvre, il est vrai, des portes assez spéciales. Avez-vous jamais fréquenté des Juifs, Mohl ?

— Je crois bien! Il y a un tas de Juifs chez nous.

— Avez-vous eu des Juifs comme camarades?

— Oui.

— Vous étiez bien avec eux?

— Très bien.

— Alors, vous n’avez pas contre eux d’hostilité de principe ? »

Etzel secoua la tête. Il connaissait cette hostilité, il ne l’avait jamais partagée. « Vos parents ne vous ont jamais mis en garde, interdit de les fréquenter?

— N... non.

— Vous hésitez. Si, n’est-ce pas?

 — Parfois. Je ne m’en souciais pas. Quand c’étaient de gentils garçons, je ne m’en souciais pas.

— Bon, c’est ce que je voulais savoir.

Il garda quelques instants le silence, faisant du bout de sa canne des trous dans le sable.

« Pouvez-vous imaginer qu’on cherche à se tromper soi-même sur sa naissance ? C’est une chose bien complexe. Ne pas vouloir être ce qu’on est, renier la souche d’où l’on est issu, cela revient à porter sa propre peau comme un vêtement d’emprunt. Mes parents étaient juifs ; ils appartenaient à la deuxième génération qui ait joui des droits civils. Mon père n’avait pas encore compris du tout que cet état d’égalité apparente n’était au fond que le fait d’une tolérance. Les gens comme mon père, un excellent homme d’ailleurs, n’avaient au point de vue religieux et social d’attaches nulle part. Ils avaient perdu leur ancienne croyance et se refusaient pour des raisons bonnes et mauvaises à en adopter une nouvelle, je veux dire la foi chrétienne. Un Juif veut être juif. Qu’est-ce que cela signifie, un Juif ? Personne ne peut fournir sur ce point une explication satisfaisante. Mon père était fier de l’émancipation, une fameuse invention, allez, qui enlève à l’opprimé tout prétexte pour se plaindre. La société le repousse, l’État le repousse, le ghetto matériel s’est transformé en un ghetto moral et intellectuel ; lui se rengorge et parle de son émancipation. Y avez-vous jamais réfléchi, mon petit Mohl, ou bien avez-vous par hasard rencontré quelqu’un qui ait eu sujet de réfléchir à certaines..., voyons, disons dissonances ? Non ? Vous aviez autre chose à faire, je comprends, mais peut-être avez-vous néanmoins entendu parler de ce qui se passe actuellement dans ce pays. Je ne fais pas allusion au désir qu’ils auraient de reprendre ces misérables droits civils qu’ils ont donnés comme on jette un os à un chien ; que ne le font-ils ? Ce serait du moins agir honnêtement, cela vaudrait mieux que de..., permettez-moi un exemple, que de briser les monuments funéraires des cimetières israélites, vous ne trouvez pas ? Qu’en dites-vous, mon très cher Mohl ? Briser des pierres tombales. Hé ! profaner des cimetières. Voilà du nouveau dans l’histoire, hé ? Dernier cri. Je trouve qu’à côté de cela les empoisonnements de sources et les meurtres rituels étaient des actes criminels et insensés, certes, mais si l’on juge de plus haut, ils s’excusaient par la passion et l’erreur, qu’en dites-vous ? Vous vous taisez, mon petit Mohl, je respecte votre silence. Voyez-vous, cette profanation de tombes est symbolique ; c’est infernal, unique dans l’histoire. Avez-vous jamais remarqué les dernières étincelles qui s’éteignent sur une feuille de papier brûlé avant qu’elle soit toute noire ? Il en va de même ici. Les dernières étincelles de dignité, de respect de soi-même, de scrupule, d’humanité et autres belles choses dont on nous farcit la tête s’éteignent et tout devient noir. Mais je m’égare. Il est vrai que j’ai moi-même posé en principe que s’écarter d’un sujet, c’est l’épuiser. Je ne m’attarderai plus à mes souvenirs de famille. Patience, j’arrive à mes moutons, c’est-à-dire à moi-même. Un axiome encore pourtant, mon cher Mohl, un axiome qui vaut pour tous ; dans chaque vie il arrive un moment où l’on peut choisir entre deux tendances diamétralement opposées de sa nature, un moment où Shakespeare aurait aussi bien pu devenir un brigand de génie comme Robin Hood, qu’un auteur dramatique, Lénine, le chef de la police secrète du tsar, que le destructeur du régime. J’aurais pu sous une impulsion qui, pour des raisons insondables, ne se produisit pas, être un chef des Juifs, un Luther du judaïsme. Tandis que... eh! oui, c’est justement de cela que je parle. Nos actes sont fonction d’une dualité profonde, innée en nous comme la distinction instinctive que nous faisons entre la droite et la gauche. Ne vous laissez jamais conter, Mohl, qu’un homme dans des circonstances données n’aurait pu agir autrement qu’il l’a fait : c’est faux. La question est de savoir jusqu’où il faudrait remonter pour trouver le point où son libre arbitre était encore entier. Si vous le désirez, je peux vous citer des expériences personnelles... je ne vous ennuie pas ? Vraiment pas ? Bon. Ce qui dans mon enfance me faisait déjà souffrir intolérablement, c’était la lâcheté morale de mes coreligionnaires. Ils acceptaient leur existence de parias et se consolaient avec le sentiment mythique et alambiqué d’être un peuple élu. Ou bien ils jouaient aux grands seigneurs dans le coin où l’on avait daigné les parquer, ou plutôt ils singeaient les manières des grands seigneurs, leurs maîtres. Je les haïssais tous tant qu’ils étaient. Je haïssais leur langue, leurs traits d’esprit, leur façon de penser, leur mercantilisme, leur mélancolie atavique, leur présomption, leur manie de se tourner en ridicule. La nuit, je mordais mon oreiller de rage au souvenir d’une insulte, d’une humiliation, que ce fût moi- même, mon père ou tout autre Juif qui en eût été victime. En classe, je tremblais de honte et tout mon être se révoltait lorsqu’on prononçait même en passant le mot de juif, pour signaler simplement un fait ; comprenez-vous cela ? Dans la façon de le dire, on sentait tous les préjugés, la haine invétérée à laquelle les siècles n’ont rien enlevé de son fiel ni de sa férocité. Je savais à quoi m’en tenir (il piqua énergiquement le sol du bout de sa canne). Dès l’âge de neuf ans je savais à quoi m’en tenir ; à quinze ans, j’avais étudié la question à fond et j’étais capable de soutenir n’importe quelle discussion. Mais ce n’est pas avec des discussions qu’on change jamais rien aux faits, même les plus condamnables, pas dans notre monde en tout cas, et de tous les faits, il en était un qui m’était absolument intolérable : la pensée que je serais exclu d’un domaine quelconque de la vie et de l’activité humaine. Eh quoi! moi avec mes capacités, mon intelligence, l’ardeur que je sentais en moi, je ne pourrais jamais, quelles que fussent les circonstances, mettons, obtenir un portefeuille ministériel ; jamais, quelles que fussent les circonstances, devenir président d’une académie scientifique ? Et c’était là, mon cher, avoir de bien hautes visées (il eut un rire sardonique), c’étaient de folles prétentions, mon ambition ne pouvait même songer à briguer une chaire de faculté. Quelles que fussent les circonstances, jamais je ne pourrais me créer la situation à laquelle un esprit moyen trouve tout naturel de prétendre à condition qu’il ne soit pas marqué du signe de Caïn. Cette pensée me mettait en rage. Libre à moi de me livrer à des études, d’enseigner comme je l’entendais, de produire des ouvrages, personne ne m’en empêcherait plus qu’un autre ; finalement ils ne me refuseraient pas leur approbation, voire leur admiration si mes travaux le méritaient, mais... au fond de l’âme, ils n’auraient pas confiance en moi, ils me rejetteraient, moi et mon œuvre, ils ne me rendraient qu’à leur corps défendant l’honneur dont ils se montrent si prodigues entre eux. (Il enleva son chapeau mou, puis s’en recouvrit aussitôt.) Mais c’étaient là des raisonnements. Ce qu’il est impossible de rendre, c’est l’essentiel, le sentiment qu’on me déniait tout cela. Et qu’est-ce qu’on me déniait ? tout simplement d’avoir ma place à côté des autres, le droit d’exister. Car l’existence n’était possible pour moi, alors du moins, que si le monde était à moi, le monde dans toute sa plénitude, sans en rien retrancher ni rogner, et la vie intellectuelle, et tout l’empire qu’elle illumine. Ainsi tombe d’elle-même l’objection qui vous est sans doute venue à l’esprit : qu’une seule de ces raisons eût suffi pour me rendre solidaire de mes coreligionnaires et pour trouver une force nouvelle dans la nécessité d’user ces résistances mêmes. Je vous l’ai dit, je ne les aimais pas, et, ne les aimant pas, je me sentais libéré de toute solidarité. Ils ne pouvaient suppléer à tout ce qui me manquait. En les quittant, je n’étais pas un renégat, j’obéissais à une nécessité intérieure. Dire que je ne les aimais pas, ce n’est dire que la moitié de la vérité ; la vérité tout entière, c’est que mon cœur était avec les autres. Le fait n’est pas rare ; celui qu’on repousse donne son âme à ceux qui le rejettent. C’est la caractéristique du Juif : il fait sa Terre promise de ce qu’on lui refuse, son bien le plus précieux de ce qu’il ne possède pas. C’est toujours l’histoire du Paradis perdu. Cela aussi est très juif : c’est l’histoire du péché originel. Je haïssais d’un côté, j’aimais de l’autre. J’aimais leur langue, leur langue ! leur langue qui était la mienne tout comme mes yeux sont à moi ; j’aimais leur histoire, leurs héros, leurs chants, leurs provinces, leurs villes. Je les aimais d’un amour plus profond que le leur, et je les comprenais mieux qu’eux. Ce n’est pas là fanfaronnade, mon garçon, c’est une fatalité. D’ailleurs, je l’ai prouvé ! Mais revenons en arrière. Pour commencer, j’ai forgé une légende. À la mort de ma mère, brave femme restée fidèle aux coutumes juives, j’ai fait d’elle une chrétienne, fille d’un militaire en retraite. Je me le mis si bien dans la tête, que ce fut pour moi une réalité accompagnée, comme un roman russe, des détails les plus convaincants. Mais cela ne faisait encore de moi qu’un métis et je voulais être chrétien pur sang. En imaginant un adultère avec un riche propriétaire de Silésie, j’écartais délibérément de ma naissance le père israélite qui, entre-temps, avait à son tour quitté ce bas monde. Rien d’audacieux à cela. La nature m’avait favorisé : j’étais blond, du blond germanique le plus franc (il eut de nouveau son rire désagréable) ; la coupe de mon visage, qui n’a rien d’oriental, vous ne pouvez le nier, rappelait dès mon enfance le type des paysans de chez nous. Et puis la volonté modèle les traits. En première, au lycée, je portais déjà le nom de Waremme. Par adoption ; mon père adoptif était un écrivain catholique, il faisait de la propagande et rédigeait de petits traités religieux ; il raffolait de moi et me tenait pour un génie. Peut- être n’avait-il pas tort après tout ; j’en étais peut-être un à l’époque. En tout cas je m’entendais à le faire croire aux gens. N’allez pas vous imaginer que ce fût habileté de ma part, j’avais le monde en main et le modelais à mon gré comme une cire molle. Je n’ai jamais sollicité la faveur des gens, mais jusqu’à un certain moment de ma vie, j’ai fait absolument ce que j’ai voulu de ceux qui se sont trouvés sur ma route ; j’ai appris à subjuguer les hommes, volupté sans égale, art qui exige qu’on s’y exerce. Le changement de nom en question s’effectua sous les auspices d’un chanoine et avec l’aide d’un avocat retors. Il va sans dire qu’il fut accompagné du baptême et d’une conversion au christianisme. La route se trouvait libre devant moi. Vous disiez quelque chose, Mohl ? Je croyais que vous aviez dit quelque chose. Oui, elle était libre. Des mains invisibles l’aplanirent. Mes années d’étude aux Universités de Breslau, Iéna, Fribourg, toujours de l’est à l’ouest, furent une suite de triomphes. Oui, de l’est à l’ouest, de plus en plus loin, des bas-fonds vers les cimes, puis de nouveau vers le fond, jusque dans les dernières profondeurs ; de l’est à l’ouest, comme le soleil. Mais voilà que je m’écarte encore de mon sujet. Je vivais exempt de soucis ; mon père, il est vrai, ne m’avait pour ainsi dire rien laissé, mais les subsides affluaient de toutes parts, de brillantes recommandations m’ouvraient toutes les portes, j’étais admis dans des cercles très fermés, je parlais à des personnages considérables comme à de proches parents, et en même temps je ne me tournais pas les pouces, Mohl. Oh ! que non pas ; une activité dévorante n’est-elle pas l’héritage de ma race ? Je ne savais comment employer les forces que je sentais en moi, forces venues de sources souterraines, du trésor inépuisé, amassé par des générations ; je me sentais appelé à de grandes choses. Ma vie ne me déplaisait pas du tout. Le poète Waremme s’enflammait au contact du philosophe Waremme, le chercheur de trésors spirituels à celui du poète, le médiateur entre les hommes embrasait à son tour Waremme le meneur d’hommes et celui-ci, le politicien, alors apparaissait le but : la politique novatrice et créatrice à laquelle je me sentais destiné.

L’idée d’une Europe métamorphosée, d’une unité continentale sous l’hégémonie de l’Allemagne, une hégémonie germano-romaine, m’enthousiasmait. Ah ! quels rêves : des rêves fous ! Je ne voulais naturellement me lier par aucun emploi ; je repoussais les offres les plus tentantes : tout me paraissait méprisable, je craignais que mon étoile ne s’éteignît si je m’en servais comme d’une lampe. Puis, au beau milieu de mon essor survint la chute ; dans un essor prométhéen, une chute épouvantable. Mais la catastrophe était d’une logique étrange, d’une logique troublante ; je m’étais refusé à la prévoir, je croyais pouvoir la braver, je... mais, diable, Mohl, vous me laissez là bavarder, vous me regardez comme un affamé regarde une miche de pain... je crois qu’il est joliment tard... en route, en route ! »  

 

Jacob Wasserman, L’affaire Maurizius, pp.365-372. Mémoires du Livre, 2000.

Par David Vandermeulen - Publié dans : Littératures attenantes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 2 décembre 1 02 /12 /Déc 14:26

En attendant le festival d’Angoulême de janvier 2014, une projection du film de Nathalie Marcault David & Fritz (59’) aura lieu ce mercredi 11 décembre à 20h à la SCAM de Paris, 5 avenue Velasquez, 75008 Paris (métro Villiers ou Monceau). La projection sera suivie d’une rencontre avec la réalisatrice. Présence confirmée par email à vivement-lundi@wanadoo.fr souhaitable.

 

 

La projection de David & Fritz à Angoulême aura quant à elle lieu le vendredi 31 janvier à 14h, dans la salle du Vaisseau Moebius. Le film sera suivi d’une rencontre d’une heure.

visuel David&Fritz léger

Par David Vandermeulen - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 27 novembre 3 27 /11 /Nov 11:57

Lissauer.jpg« Ce petit Juif obèse et aveuglé de Lissauer pré­figurait l’exemple d’Hitler ». Cette petite phrase cinglante, qui annonce la loi de Godwin bien avant l’heure, c’est à Stefan Zweig qu’on la doit. C’est peu de dire qu’il n’appréciait guère son confrère coreligionnaire.

Poète juif-allemand, Ernst Lissauer (1882-1937) gagna sa gloire littéraire en 1914, au tout début de la guerre, avec un poème intitulé « Chant de la haine contre l’Angleterre ». Ce petit poème fut publié parmi des dizaines d’autres, lors de l’incroyable élan belliciste qui s’empara des auteurs, poètes, artistes et intellectuels de langue allemande durant les premiers mois de la Première Guerre mondiale.

Dans le flot des productions patriotiques de l’époque, c’est le Chant de Haine qui emporta un succès qui dépassa les attentes les plus insensées de Lissauer. Son texte fut placé dans tous les programmes scolaires, on le déclama dans les bataillons, sur le front, et tous les journaux, de toutes obédiences, le publièrent à plusieurs reprises... La gloire de Lissauer devint incontournable, Guillaume II alla jusqu’à le décorer de l’ordre de l’Aigle rouge de 4e classe, distinction octroyée de façon absolument exceptionnelle à un civil allemand d’origine juive.     

Plus tard, dans son fameux Monde d’hier écrit durant la décennie 1930, Zweig oubliera de rappeler à son lecteur que, lui aussi, comme pratiquement tout le monde, fut grisé par les premiers jours de la guerre. Pour rien au monde, il n’aurait voulu « manquer le souvenir de ces premiers jours ». Lui-même se porta d’ailleurs volontaire pour le service actif, aux archives de guerre, où sa connaissance des langues étrangères pouvait être utile. Dans une lettre qu’il adressa le 18 octobre 1914 à son éditeur Anton Kippenberg, Zweig écrira : « Je vous envie de pouvoir être officier dans cette armée, de pouvoir vaincre en France - en France, oui, ce pays qu’on châtie parce qu’on l’aime ».

  

Dans le Monde d’Hier, Zweig fera de Lissauer un portrait au vitriol, et décrira l’étrange ambiance guerrière des années 1914 de façon un peu différente... :

 

« Ma situation dans le cercle de mes amis viennois se révéla plus délicate que mes fonctions officielles. N’ayant que peu de culture européenne et vivant dans un horizon purement allemand, la plupart de ces écrivains ne croyaient pouvoir jouer mieux leur partie qu’en exaltant l’enthousiasme des foules, et en étayant d’appels poétiques ou d’idéologies scientifiques la prétendue beauté de la guerre. Presque tous les écrivains allemands, Hauptmann et Dehmel en tête, se croyaient obligés, pareils aux bardes de l’ancienne Germanie, d’enflammer avec leurs chants et leurs rimes les combattants qui allaient au front et de les encourager à bien mourir. Des poésies pleuvaient par centaines, qui faisaient rimer gloire et victoire, effort et mort. Les écrivains se juraient solennellement de n’entretenir plus jamais des relations culturelles avec un Français, avec un Anglais; bien plus, ils niaient du jour au lendemain qu’il y eût jamais eu une culture anglaise, une culture française. Tout cela était insignifiant et sans valeur en regard de l’esprit de l’Allemagne, de l’art allemand et des mœurs allemandes. Les savants étaient pires. Les philosophes ne connaissaient soudain plus d’autre sagesse que de déclarer la guerre un « bain d’acier » bienfaisant qui préservait de l’énervement les forces des peuples. À leurs côtés se rangeaient les médecins, qui vantaient leurs prothèses avec une telle emphase qu’on aurait presque eu envie de se faire amputer une jambe afin de remplacer le membre sain par un appareil artificiel. Les prêtres de toutes les confessions ne voulaient pas rester en arrière et donnaient de leurs voix dans le chœur; il semblait parfois qu’on entendît vociférer une horde de possédés, et Cependant tous ces hommes étaient les mêmes dont nous avions encore admiré une semaine, un mois auparavant la raison, la force créatrice, la dignité humaine.

Mais ce qu’il y avait de plus affligeant dans cette folie, c’est que la plupart de ces hommes étaient sincères. La plupart, ou trop âgés ou physiquement inaptes à faire du service militaire, se croyaient décemment tenus de « collaborer » d’une manière ou d’une autre à l’action commune. Ce qu’ils avaient créé, ils le devaient à la langue et par conséquent au peuple. Ils voulaient servir leur peuple par la langue et lui faire entendre ce qu’il désirait entendre : que dans cette lutte tout le droit était de son côté, tous les torts de l’autre, que l’Allemagne serait victorieuse et que ses adversaires succomberaient ignominieusement, — ils ne se doutaient pas qu’ainsi ils trahissaient la vraie mission du poète qui est de protéger et de défendre ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme. Plusieurs, à la vérité, ont bientôt senti sur la langue la saveur amère du dégoût que leur inspirait leur propre parole, quand la mauvaise eau-de-vie du premier enthousiasme se fut évaporée. Mais durant les premiers mois, ceux-là étaient les plus écoutés qui hurlaient le plus fort, et ainsi, au près et au loin, ils chantaient et criaient en un chœur sauvage.

Le cas le plus typique et le plus bouleversant d’une telle extase sincère encore qu’insensée, fut pour moi celui d’Ernest Lissauer. Je le connaissais bien. Il écrivait de petits poèmes succincts et durs, et il était avec cela l’homme le plus bienveillant qu’on pût imaginer. Je me souviens encore que je dus me mordre les lèvres pour dissimuler un sourire quand il me rendit visite pour la première fois. Je m’étais représenté ce lyrique comme un jeune homme élancé et ossu, à en juger par ses vers très allemands et nerveux, qui recherchaient en tout l’extrême concision. Dans ma chambre entra en tanguant un petit bonhomme à panse de tonneau, avec un visage qui respirait la cordialité sur un double menton, débordant de vivacité et d’amour-propre, qui bredouillait en parlant, était possédé par sa poésie et que rien ne pouvait retenir de citer et de réciter ses vers. Avec tous ses ridicules, on ne pouvait se défendre de l’aimer, parce qu’il était d’un cœur généreux, bon camarade, loyal et presque démoniaquement dévoué à son art.

Il était issu d’une famille allemande fort aisée, il avait fait ses classes au lycée Frédéric-Guillaume à Berlin, et il était peut-être le plus prussien ou le plus prussianisé des Juifs que je connusse. Il ne parlait point d’autre langue vivante que la sienne, il n’était jamais sorti d’Allemagne. L’Allemagne était pour lui le monde, et plus une chose était allemande, plus elle l’enthousiasmait. York, et Luther, et Stein étaient ses héros, la guerre d’indépendance allemande était son thème favori, Bach son dieu en musique ; il le jouait merveilleusement, malgré ses petits doigts courts, épais et spongieux. Personne ne connaissait mieux que lui le lyrisme allemand, personne n’était plus amoureux, plus enchanté de la langue allemande, — comme beaucoup de Juifs dont les familles ne sont entrées que tard dans la culture germanique, il croyait en l’Allemagne plus que le plus croyant des Allemands.

Quand la guerre éclata, son premier soin fut de courir à la caserne et de s’annoncer comme volontaire. Et je puis me figurer les éclats de rire des sergents-majors et des appointés, quand cette masse épaisse gravit l’escalier, en soufflant. Ils le renvoyèrent aussitôt. Lissauer était désespéré; mais, comme les autres, il voulait au moins servir l’Allemagne avec sa poésie. Pour lui tout ce que rapportaient les journaux allemands était vérité indiscutable. Son pays avait été attaqué, et le pire criminel, conformément à la mise en scène de la Wilhelmstrasse, était ce perfide Lord Grey, le ministre anglais des Affaires étrangères. Il donna une expression à ce sentiment, que l’Angleterre était la grande coupable envers l’Allemagne et la principale responsable de la guerre, dans un Chant de haine à LAngleterre, un poème, — je ne l’ai pas sous les yeux, — qui, en vers durs, serrés, saisissants, portait la haine de l’Angleterre jusqu’au serment inviolable de ne jamais pardonner à cette nation son « crime ». Malheureusement, il apparut bientôt combien il est facile d’agir au moyen de la haine (ce petit Juif obèse et aveuglé de Lissauer préfigurait l’exemple d’Hitler). Le poème tomba comme une bombe dans un dépôt de munitions. Jamais peut-être une poésie allemande, pas même la Wacht am Rhein, n’a connu, une popularité aussi rapide que ce fameux Chant de haine à l’Angleterre. L’empereur était enthousiasmé et conféra à Lissauer l’ordre de l’Aigle rouge, on reproduisait sa poésie dans tous les journaux, les instituteurs la lisaient aux enfants dans les écoles, les officiers s’avançaient devant le front et la récitaient aux soldats jusqu’à ce que chacun sût par cœur cette litanie de la haine. Mais on ne s’en tint pas là. Le petit poème fut mis en musique et développé en un chœur qui fut exécuté dans les théâtres; entre les soixante-dix millions d’Allemands, il n’y en eut bientôt plus un seul qui ne connût de la première ligne à la dernière ce Chant de haine à l’Angleterre, et bientôt le monde entier le connut, mais sans doute l’accueillit-il avec moins d’enthousiasme. Du jour au lendemain Lissauer avait conquis une réputation qu’aucun poète n’égala au cours de cette guerre, une réputation qui, certes, devait plus tard brûler sa chair comme la tunique de Nessus. Car dès que la guerre fut finie et que les marchands songèrent à renouer les relations commerciales, que les politiciens s’efforcèrent loyalement de recréer une entente, on fit tout pour désavouer ce poème, qui réclamait une haine éternelle à l’An­gleterre. Et pour se décharger de toute complicité, on mit au pilori le pauvre « Lissauer de la haine » comme le seul responsable de cette hystérie haineuse que tous, en 1914, avaient partagée, du premier au dernier. En 1919, ceux qui l’avaient fêté en 1914 , se détournaient ostensiblement de lui. Les journaux ne publiaient plus ses poèmes ; quand il se montrait parmi ses camarades, il s’établissait un silence contraint. L’abandonné fut ensuite expulsé par Hitler de cette Allemagne à laquelle il était attaché par toutes les fibres de son cœur, et il mourut oublié, victime tragique de ce seul poème qui ne l’avait élevé si haut que pour le briser dans une chute d’autant plus profonde. »

 

Toute la production de Lissauer fut interdite sur le territoire allemand dès 1933. Il mourut oublié et renié de tous, à Vienne, en 1937.

 

Chant de haine à LAngleterre

 

« Que nous importent le Russe et le Français! Coup pour

coup et botte, pour botte! Nous ne les aimons pas, nous ne les

haïssons pas: nous - protégeons la Vistule et les passages des

Vosges. Nous n’avons qu’une seule haine. Nous aimons (en

commun, nous haïssons en commun, nous n’avons qu’un seul

ennemi. Vous le connaissez fous, vous, le connaissez tous, li est

blotti derrière la mer grise, plein de jalousie, de courroux, de

malice et de ruse, séparé de nous par des eaux plus épaisses que

le sang. Nous voulons nous présenter au tribunal pour prêter

un’ serment face contre face, un serment d’airain que ne saurait

disperser aucun souffle, un serment qui vaudra pour nos enfants

’ et les enfants de nos enfants. Ecoutez ces paroles, répétez

ces paroles, qu’elles se propagent à travers toute l’Allemagne :

nous ne voulons pas renoncer à notre haine, nous n’avons tous

qu’une haine, nous aimons en commun, nous haïssons en commun,

nous n’avons tous qu’un ennemi: l’Angleterre. Que nous importent

les Russes et les Français? Coup pour coup et botte pour botte.

Nous menons le combat avec le bronze et l’acier et conclurons

la paix un jour ou l’autre. Toi, nous te haïssons d’une longue

haine -et nous ne renoncerons pas à notre haine, haine sur les

eaux, haine sur la terre, haine du cerveau, haine de nos mains,

haine des marteaux et haine des couronnes, haine meurtrière

de soixante-dix millions d’hommes. Ils aiment en commun, ils

haïssent en commun, tous n’ont qu’un ennemi : l’Angleterre. »

Par David Vandermeulen - Publié dans : Documents
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 20 novembre 3 20 /11 /Nov 11:56

Le tome IV de Fritz Haber est terminé. Il sortira fin janvier 2014, à l’occasion du festival d’Angoulême, qui programme pour l’occasion une séance du film David & Fritz de Nathalie Marcault. 

FRITZ-HABER-4---C1C4--JAQUETTE--ok.jpg  

Quelles ont été les responsabilités et les contradictions de l’élite scientifique et politique juive-allemande durant la Première Guerre mondiale ? Comment une communauté sans nation a-t-elle évalué les flambées nationalistes occidentales et quelles ont été les répercussions de ces troubles sur la question identitaire juive ? 

C’est ce à quoi tente de répondre ce quatrième tome titré DES CHOSES À VENIR, en référence à l’ouvrage à succès de Walter Rathenau qui, en 1917, y prédisait avec une acuité exceptionnelle l’Europe d’aujourd’hui.

Par David Vandermeulen - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 12 novembre 2 12 /11 /Nov 11:14

214875 L’année 1917 est une période charnière dans la vie de Haber puisque c’est en 1917, à Ypres, que Haber a mis au point son célèbre gaz Ypérite. L’Ypérite tient bien entendu son nom de la ville d’Ypres. C’est en effet aux alentours de la ville d’Ypres, le 12 juillet 1917, que ce gaz fut pour la première fois expérimenté. Ceci est du moins la version historique officielle. Car dernièrement, M. Roland Crabbe, le bourgmestre de la petite station balnéaire de Nieuwpoort, sur la côte belge, tente, à quelques mois du centenaire de l’invention de l’Ypérite, de faire vaciller sur ses bases une évidence admise par tout le monde. Selon lui, l’Ypérite n’aurait pas été utilisée pour la première fois à Ypres le 12 juillet 1917, mais bien deux jours avant, le 10 juillet, à Nieuwpoort. 1

Certes. Mais pourquoi est-ce un bourgmestre et non un historien qui nous avise de cette information ? Monsieur le bourgmestre Crabbe ne manque pas de nous éclairer rapidement : les conclusions de cette erreur historique établies par ces amis historiens Bert Gunst et Kristof Jacobs sont pour lui simples et évidentes : il faut débaptiser le gaz, on ne devrait plus désormais parler d’Ypérite, mais bien de Nieuwporite.

 

C’est ensuite à Gunst et Jacobs d’être envoyés au front et d’apporter à la face des projecteurs des télévisions locales deux preuves irréfutables. La première se trouverait dans quelques lignes d’un journal de bord d’un soldat australien.

La seconde preuve apportée par Gunst et Jacobs a été puisée dans quelques maigres lignes écrites par l’historien australien Charles Bean (mort en 1968). Dans son immense Histoire officielle de l’Australie dans la guerre de 1914-1918 en douze volumes (pas moins de 10000 pages), il faut aller chercher le deuxième appendice « 2nd Tunnelling Company in the Affair at Nieuport » qui comporte quatre pages et y lire ces quelques lignes :

gazautralien

326L’historien yprois Dominiek Dendooven, spécialiste de la question, m’a récemment rappelé non sans amusement que l’acception Ypérite n’est que très rarement employée en néerlandais (Ypres est le nom francisé de Ieper). En réalité, c’est mosterdgas qui fait usage.

 Ceci rappelle tous ces pauvres mayeurs en mal d’idées pour créer du buzz autour de leur commune, tels ces tristes bourgmestres qui s’enflamment en avançant qu’ici leur village est le véritable centre de la Belgique, ou encore que ce village là-bas est l’officielle capitale de la fraise...

Quoiqu’il en soit, les remous médiatiques de M. Crabbe n’ont pas encore crée de grosses vagues ; l’affaire de la nieuwporite reste un non-problème flamand et - à part ce blog - aucun média francophone n’a encore estimé intéressant de faire état de la cuistrerie du Crabbe de Nieuwpoort.

jokari.jpg

 

Et cela est bien dommage, d’autant que M. Crabbe se donne régulièrement du mal. L’été dernier il s’était également fait remarqué - probablement de façon trop discrète à son goût - en réhabilitant quinze femmes et deux hommes condamnés pour sorcellerie. Tous avaient péri dans la région de Nieuwpoort sur le bûcher... entre 1602 et 1652. « D’autres communes suivront-elles le mouvement ? », lançait courageusement à l’époque notre Crabbe historien, « Quoi qu’il en soit, nous sommes fiers d’être les premiers ! ». 

 On attend avec une impatience non feinte la prochaine polémique de M. Crabbe. Une piste peut-être, si l’un de ses historiens de conseillers nous lit : ne serait-ce pas à un malheureux résident de Nieuwpoort que M. Louis Joseph Miremont aurait volé l’invention du jokari ? Il ne serait pas vain d’enquêter sur le sujet. Je me porte candidat pour établir les plans d’un éventuel jokari géant sur Albert I laan.

Par David Vandermeulen - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 11 novembre 1 11 /11 /Nov 16:54

AFF-FRITZ-HABERÀ partir de ce 19 novembre 2013 se jouera au Théâtre de Poche de Paris la pièce Qui es-tu Fritz Haber ? de Claude Cohen. Cette pièce, tirée du nuage vert, précédente publication de Claude Cohen (éditions Ovadia 2010), a été réadaptée et mise en scène par Xavier Lemaire, qui interprète également Fritz Haber sur scène. Très remarquée lors de sa présentation l’été dernier au off d’Avignon, la pièce se concentre sur les derniers dialogues imaginaires du couple, en 1915, en abordant divers thèmes, qui vont de la libido sciendi augustinienne, en passant par la guerre ou encore le machisme.

 

Présentation de la pièce par la Cie :

L’ultime confrontation du couple de chimistes allemands Clara et Fritz Haber en 1915 au soir de la première utilisation des gaz chlorés dans les tranchées de la guerre de 14-18 ! Clara ne peut accepter que l’armée allemande utilise dans les tranchées ce gaz mortel chloré que son mari vient d’inventer. Une violente dispute éclate entre les époux. Ils sont tous les deux juifs, chimistes et allemands. Cet échange met en lumière leurs multiples désaccords sur la religion, la science et la vie, jusqu’à la tragédie… Ce dialogue imaginé par l’auteur entre les deux personnages, qui ont réellement existé il y a cent ans, pose en filigrane des questions toujours d’actualité : Peut-on faire de la science une religion ? La science remet-elle en cause l’idée même de Dieu ? Qu’est-ce que la vérité scientifique ? Un scientifique peut-il s’affranchir de toute considération morale ? Le progrès scientifique est-il toujours un progrès pour l’humanité ?…  

 

f&c

Pascal Lebret et Nathalie Dewoitine en Fritz et Clara Haber

dans une représentation du Nuage vert.

 

 

QUI ES-TU FRITZ HABER ?

D’après Le Nuage vert

De Claude Cohen

Mise en scène Xavier Lemaire

Avec

Isabelle Andréani

Xavier Lemaire

Décors, Caroline Mexme

Costumes, Rick Dijkman

Scénographie, lumières, Stéphane Baquet

Musique, Régis Delbroucq

Durée : 1h15

Production Famprod et coréalisation Théâtre de Poche-Montparnasse

Du 19 novembre 2013 au 5 janvier 2014

Représentations du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 17h

Relâches les 25 décembre et 1er janvier

Prix des places : 10 € à 24 €

Renseignements et réservations au guichet du Théâtre

Lundi, mardi, jeudi et vendredi de 14h à 18h

Mercredi, samedi et dimanche de 11h à 18h

01 45 44 50 21

www.theatredepoche-montparnasse.com

Facebook, PocheMontparnasse

Twitter, @PocheMparnasse

Par David Vandermeulen - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 9 novembre 6 09 /11 /Nov 16:53

LE MONDE D’HIER de Zweig est l’un des plus beaux témoignages du monde germanique du début du XXe siècle. Ce document aborde quelques scènes qui font échos à des événements dont j’ai moi-même fait allusion dans Fritz Haber. Notamment cette étonnante entrevue que Zweig et Rathenau ont eu la vieille du départ de ce dernier pour le Sud-Ouest. 026c1-2-copie.jpg

Tout ce qui n’a plus de lien avec les problèmes du temps présent demeure périmé quand nous lui appliquons notre mesure plus sévère des choses essentielles. Aujourd’hui ces hommes de ma jeunesse qui tournaient mon regard vers la littérature me paraissent moins importants que ceux qui le détournaient vers la réalité.

Parmi ceux-ci je citerai en premier rang un homme qui, à l’une des époques les plus tragiques, a eu à maîtriser le destin de l’empire allemand et qu’a atteint la première balle meur­trière des nationaux-socialistes, onze ans avant qu’Hitler prît le pouvoir, Walter Rathenau. Nos relations d’amitié étaient an­ciennes et cordiales ; elles avaient débuté d’une manière singulière. L’un des premiers hommes auxquels j’aie dû un encouragement déjà à l’âge de dix-neuf ans était Maximilien Harden, dont la Zukunft a joué un rôle décisif dans les der­nières décennies du règne de Guillaume; Harden, jeté dans la politique par Bismarck en personne, qui se servait volontiers de lui comme d’un porte-voix ou d’un paratonnerre, renversait des ministres, faisait exploser l’affaire Eulenburg, faisait trembler le palais impérial, qui redoutait chaque se­maine de nouvelles attaques, de nouvelles révélations ; mais malgré tout, le goût particulier de Harden était pour le théâtre et la littérature. Un jour parut dans la Zukunft une suite d’aphorismes signés d’un pseudonyme dont je ne puis me souvenir et qui me frappèrent par une extraordinaire perspica­cité, comme aussi par la force concise de l’expression. En ma qualité de collaborateur ordinaire, j’écrivis à Harden : « Quiest cet homme nouveau ? Voilà des années que je n’ai pas lu des aphorismes aussi aiguisés. » Harden-copie-2.jpg

La réponse ne me vint pas de Harden, mais d’un monsieur qui signait Walter Rathenau et qui, je l’appris par sa lettre et par d’autres sources de renseignements, n’était rien de moins que le fils du tout-puissant directeur de la société berlinoise d’électricité et lui-même grand commerçant, grand industriel, membre du conseil de surveillance d’innombrables sociétés, un de ces nouveaux commerçants allemands qu’on peut qua­lifier d’universels. Il m’écrivait sur le ton de la cordialité et de la reconnaissance : ma lettre avait été la première approba­tion que lui eût value un essai littéraire. Bien qu’il fût mon aîné de dix ans au moins, il m’avouait ingénument son peu de confiance en lui : devait-il réellement publier, dès maintenant, tout un volume de pensées et d’aphorismes ? Il n’était en somme qu’un amateur en littérature et jusqu’alors toute son activité s’était déployée dans le domaine de l’économie poli­tique. Je l’encourageai sincèrement, nous continuâmes a échanger des correspondances, et lors de mon prochain séjour à Berlin, je l’appelai au téléphone. Une voix hésitante ré­pondit : « Ah! c’est vous? Quel dommage, je pars demain matin à six heures pour l’Afrique du Sud... » Je l’interrom­pis : « Nous nous verrons naturellement une autre fois. » Mais la voix poursuivit lentement, trahissant la réflexion : « Non, attendez... un instant... Mon après-midi est pris par des conférences... Le soir il faut que j’aille au ministère et ensuite à un dîner du club... Mais pourriez-vous venir chez moi à onze heures quinze ? » J’acquiesçai. Nous bavardâmes jusqu’à deux heures du matin. A six heures, il partait, — chargé d’une mission par l’empereur d’Allemagne, comme je l’appris plus tard, — pour le Sud-Ouest africain.

073c4-copie.jpg

Je rapporte ces détails parce qu’ils sont extrêmement carac­téristiques de Rathenau. Cet homme aux multiples occupations avait toujours du temps. Je l’ai vu durant les journées les plus dures de la guerre et immédiatement avant la confé­rence de Locarno, et peu de jours avant son assassinat j’ai roulé dans 4a même automobile où il a été tué, et par la même rue. Il avait toujours le programme de sa journée fixé à une minute près, et il pouvait à chaque instant passer sans peine d’une matière à une autre, parce que son cerveau était tou­jours prêt, instrument d’une précision et d’une rapidité que je n’ai jamais observées chez un autre homme. Il parlait cou­ramment, comme s’il avait lu un texte écrit sur une feuille invisible et cependant il modelait sa phrase avec tant d’élé­gance et de clarté que sa conversation sténographiée aurait constitué un exposé parfaitement propre à être imprimé tel quel. Il parlait avec la même sûreté l’allemand, le fran­çais, l’anglais et l’italien, jamais sa mémoire ne le trahissait, jamais il n’avait besoin pour une matière quelconque d’une préparation particulière. Quand on causait avec lui, on se sen­tait tout à la fois stupide, insuffisamment cultivé, peu sûr et confus en regard de son intelligence pratique et de sa compé­tence qui pesait tranquillement toute chose et la dominait d’une vue claire. Mais il y avait dans cette lucidité éblouis­sante, dans la transparence cristalline de sa pensée quelque chose qui inspirait un sentiment de malaise, comme, dans son appartement, les meubles les plus choisis, les plus beaux tableaux. Son esprit était comme un appareil d’invention gé­niale, sa demeure comme un musée, et dans son château féodal de la Mark, qui avait appartenu à la reine Louise, on ne parvenait pas à se réchauffer, tant il y régnait d’ordre, de netteté et de propreté. Il y avait dans sa pensée je ne sais quoi de transparent comme verre et par là même d’insubstantiel ; jamais je n’ai éprouvé plus fortement que chez lui la tragédie de l’homme juif, qui, avec toutes les apparences de la supé­riorité, est plein de trouble et d’incertitude. Mes autres amis, comme par exemple Verhaeren, Ellen Key, Bazalgette, n’avaient pas le dixième de son intelligence, pas le centième de son universalité, de sa connaissance du monde, mais ils étaient assurés en eux-mêmes. zweig-1908.jpgChez Rathenau je sentais tou­jours qu’avec son incommensurable intelligence, le sol lui manquait sous les pieds. Toute son existence n’était qu’un seul conflit de contradictions toujours nouvelles. Il avait hérité de son père toute la puissance imaginable, et cependant il ne voulait pas être son héritier, il était commerçant et voulait . sentir en artiste, il possédait des millions et jouait avec des idées socialistes, il était très juif d’esprit et coquetait avec le Christ. Il pensait en internationaliste et divinisait le prussianisme, il rêvait une démocratie populaire et il se sentait tou­jours très honoré d’être invité et interrogé par l’empereur Guil­laume, dont il pénétrait avec beaucoup de clairvoyance les faiblesses et les vanités, sans parvenir à se rendre maître de sa propre vanité. Ainsi son activité de tous les instants n’était peut-être qu’un opiat destiné à apaiser sa nervosité intérieure et à mortifier le sentiment de sa solitude, qui était sa vie la plus intime. Ce n’est qu’à l’heure des responsabilités, en 1919, quand, après la défaite des armées allemandes, lui incomba la tâche la plus difficile de l’histoire, celle de tirer du chaos l’État ébranlé dans ses fondements et de lui rendre puissance de vie, que, soudain, les forces prodigieuses qu’il avait latentes se' composèrent en une force unique. Et il créa en lui cette grandeur qui lui était congéniale en mettant toute sa vie au service d’une seule idée : sauver l’Europe.

 

 

 

Zweig, le Monde dhier, Albin Michel 1948, pp.214-217.

Par David Vandermeulen - Publié dans : Documents
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 2 novembre 6 02 /11 /Nov 11:32

cahiersJuifs1933.jpg

 

En septembre 1933, Joseph Roth publiait dans les Cahiers juifs un article qui répondait aux autodafés nazis initiés en mai.

 

En ce qui concerne les Junkers prussiens, le monde civilisé se rend compte quʼils savent tout juste lire et écrire ; un de leurs représentants, le président Hindenburg, a publiquement reconnu que JRoth de sa vie il nʼavait jamais lu de livre. Cependant, soit dit en passant, ce fut cette statue, antique depuis sa première jeunesse, que les ouvriers, sociaux-

démocrates, journalistes, artistes, Juifs, adorèrent pendant la guerre et que le peuple allemand (ouvriers, Juifs, journalistes, artistes, sociaux-démocrates) élut à deux reprises, après la guerre, président du Reich. Un peuple qui élit pour chef suprême une statue nʼayant jamais lu un livre est-il si loin de brûler les livres eux-mêmes? Et les écrivains, savants et philosophes juifs qui élurent Hindenburg, ont-ils réellement le droit de se plaindre du bûcher sur lequel grillent maintenant nos pensées ?[1]


[1] Extrait de Joseph Roth à Berlin - Les Belles Lettres 2013.

 

Par David Vandermeulen - Publié dans : Histoire allemande
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés