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30 juillet 2015 4 30 /07 /juillet /2015 14:58
Les œuvres complètes de Schiller en français

Il est toujours étonnant de constater à quel point les œuvres complètes de grands auteurs allemands sont si rares en français. On s’étonnera donc qu’il n’existe toujours à ce jour qu’un seul volume des œuvres de Nietzsche dans la Bibliothèque de la Pléiade, qu’à peine un dixième de l’œuvre de Goethe y a  été traduite, que les romantiques Jean Paul, Novalis, Schlegel, Kleist, Tieck, Hoffmann, de La Motte-Fouqué, Brentano, von Arnim, Eichendorff, Chamisso et quelques autres ont été confinés dans seulement deux volumes, que Heine, Musil, Mann, Heidegger, Broch, Döblin, Kraus, Hegel, Benjamin, Fontane, Roth, Wassermann ou encore Schiller ne s’y trouvent tout simplement pas, tandis que Jean d’Ormesson ou Simenon y figurent déjà.

Pour ce qui est de Schiller – mais il est loin d’être le seul –, il faut remonter au XIXe siècle pour retrouver l’intégralité de son œuvre traduite. La dernière édition de ses œuvres complètes, qui ne reprend toutefois pas sa correspondance, remonte aux années 1859 à 1862, elles furent établies aux éditions Hachette par Adolphe Régnier, dans le cadre du centième anniversaire de la naissance de Schiller, en 1759.

On a oublié en France quel fut l’impact énorme de la pensée de Schiller sur des générations d’Européens, et plus spécifiquement quel fut son retentissement au sein de la communauté juive allemande. Comme le rappelle Gershom Scholem dans son important Fidélité et Utopie :

 « L’importance de Frédéric Schiller dans les attitudes adoptées par les Juifs à l’égard de l’Allemagne est inappréciable et les Allemands eux-mêmes l’ont rarement estimée à sa juste valeur. Car pour des générations de Juifs d’Allemagne et peut-être dans une plus large mesure encore pour les Juifs hors d’Allemagne, Schiller, porte-parole de l’humanité, noble poète des idéaux les plus élevés, représentait tout ce à quoi ils songeaient ou voulaient songer en tant qu’Allemands – même lorsque, dans l’Allemagne du dernier tiers du XIXe siècle, son langage avait déjà commencé à sonner creux. Pour beaucoup de Juifs, la rencontre de Frédéric Schiller était plus réelle que leur rencontre avec des Allemands en chair et en os. Ils trouvaient en lui ce qu’ils recherchaient avec le plus d’ardeur. Le romantisme allemand signifiait quelque chose pour beaucoup de Juifs, mais Schiller signifiait quelque chose pour tous les Juifs. Il était un facteur de la foi du Juif en l’humanité. Schiller fournissait l’issue la plus évidente, la plus impressionnante et la plus retentissante face aux déceptions idéalistes engendrées par les relations entre Juifs et Allemands. Au Juif qui avait perdu confiance en lui-même, le programme de Schiller semblait permettre tout ce qu’il cherchait ; le Juif n’y percevait pas de fausse note, car c’était là une musique qui le faisait vibrer dans ses profondeurs. A Schiller, qui ne s’était jamais adressé à eux, les Juifs, eux, ont voulu répondre, et l’échec de ce dialogue est peut-être une des clefs de l’échec généralisé des relations entre Juifs et Allemands. Après tout, Schiller, à qui ils vouèrent un amour si passionné, n’était pas n’importe qui ; il était le poète national de l’Allemagne, considéré comme tel par les Allemands eux-mêmes de 1800 à 1900. En ce cas comme souvent, les Juifs ne s’étaient pas tromper d’adresse1  ».

Soulignons également que Schiller avait pour habitude de transposer ses tragédies hors d’Allemagne ; Don Carlos a pour cadre les Pays-bas ; La Pucelle, la France ; Guillaume Tell, la Suisse ; Marie Stuart, l’Écosse… Comme le souligna Thomas Mann : « Ce grand Allemand n’a pas donné à ses compatriotes leur drame national de la liberté, il leur a dénié la faculté de former une nation et il recommande d’autant plus chaleureusement à ses Allemands d’être plus purs pour devenir des hommes. »

 Inutile de préciser que l’auteur allemand le plus apprécié de Fritz Haber fut Schiller.

 

[1.] Gershom Scholem, Fidélité et Utopie, Calmann-Lévy 1978, p.87.

Les œuvres complètes de Schiller en français

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22 juillet 2015 3 22 /07 /juillet /2015 16:04

Fritz Haber reçut le prix Nobel de chimie 1918 pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac. Cette découverte majeure permit de fabriquer des engrais en suffisance, ce qui contribua à éradiquer de nombreuses famines dans le monde. Si, en 1920, à cause des exactions qu’il avait commises durant la guerre, Haber est allé chercher son prix à Stockholm sous les huées, tout le monde s’accorde néanmoins pour dire que sa découverte de la synthèse de l’ammoniac fut une avancée scientifique sans précédent pour le bien de l’humanité. Cette production d’azote liquide fut produite grâce à ce que l’on appelle communément le procédé Haber-Bosch. C’est la célèbre firme BASF qui, dès l’année 1912, exploita le procédé dans ses usines de la ville d’Oppau, près de Ludwigshafen, dans le land de Rhénanie-Palatinat. Tout cela n’était pas sans danger, le 21 septembre 1921 se produisit une explosion redoutable. Un silo contenant près de 4000 tonnes d’engrais de synthèse explosa en soufflant l’usine et une partie du village. Ce fut sans conteste l’une des plus importantes catastrophes industrielles de l’Allemagne, avec plus de cinq cents morts et près de deux mille blessés. Plus proche de nous, en 2001, un 21 septembre également, l’usine AZF de Toulouse connut le même type d’accident.

Le site industriel de Oppau en 1921

Le site industriel de Oppau en 1921

On le constate, les inventions apportent toujours leurs lots de bonnes choses, mais aussi de dérives et de catastrophes. L’histoire n’étant jamais simple avec Fritz Haber, revenons un instant sur les dérives déjà perceptibles avant la découverte de l’ammoniac de synthèse. Avant Haber, l’Allemagne utilisait en grande majorité le guano importé des falaises chiliennes et péruviennes. Jusqu’en 1913, plus d’un tiers de la production annuelle de guano chilien était acheté par l’Allemagne pour parfaire ses besoins industriels et agricoles. En réalité, chaque pays usait de ressources particulières. C’est ainsi que pour ses rizières, la Chine préférait les excréments humains ; les grandes villes françaises, le crottin de cheval pour ses parcs et jardins ; les Américains, les os de bisons.

La solution américaine au problème de la ferilisation des terres.

La solution américaine au problème de la ferilisation des terres.

Mais si l’on en croit les affirmations du grand chimiste allemand Justus von Liebig (1803-1873), la dérive capitaliste la plus effarante serait à trouver du côté de l’Angleterre, qui misa quant à elle sur les os humains… C’est en tout cas ce que Liebig avançait lorsqu’il dénonçait les vols d’innombrables squelettes dans plusieurs cimetières européens, vols qu’il attribuait à des équipes anglaises de fossoyeurs clandestins qui sillonnaient selon lui les cimetières allemands dans le but de moudre les os pour la fertilisation des terres anglaises. S’il est un fait avéré que des bandes bien connues sous le nom de Resurrectionists ont développé un important trafic de cadavres durant les XVIIIe et XIXe siècles, nous savons peu de choses à propos des exactions de ces bandes organisées sur le territoire allemand. Liebig affirmait que les Resurrectionists auraient réussi à dépouiller près de quatre millions de squelettes en Europe.

Resurrectionists, gravure de Hablot Knight Browne datant de 1847.

Resurrectionists, gravure de Hablot Knight Browne datant de 1847.

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12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 13:37
Comment la presse a-t-elle créé Einstein ?

La légende raconte qu’une fois sa théorie confirmée par les observations d’Eddington, Albert Einstein est devenu, du jour au lendemain, dès la matinée du 7 novembre 1919, le plus célèbre des scientifiques. S’il est vrai qu’Einstein connut une célébrité mondiale en moins de cinq semaines, le phénomène, lorsque l’on s’y penche un peu, ne manque pas de sel et démontre à quel point la presse créait pour sa propre subsistance – mais Karl Kraus ne le martelait-il déjà pas depuis près de vingt ans ? – des histoires et des sagas de façon aléatoires et maladroites, tout en s’irritant bien sûr, qu’on puisse lui faire remarquer que ses histoires développaient de perverses propriétés performatives qui influaient sur les esprits et la réalité du monde.

Le 7 novembre 1919, le quotidien anglais The Times fut le premier à porter Einstein aux nues en titrant l’un de ses articles : « Une révolution scientifique : Une nouvelle théorie de l’Univers, les idées de Newton renversées ». Chose étrange, Le New York Times, qui lui aussi avait envoyé un correspondant à la conférence de presse d’Eddington à la Royal Astronomical Society de Londres, ne parla d’Einstein que trois jours plus tard. Vu la complexité de la théorie de l’Univers, on pourrait penser que le correspondant du NYT ait préféré prendre son temps pour assimiler au mieux tout ce dont il allait rendre compte. C’est en quelque sorte ce qui arriva. Le correspondant Henry Crouch fut en effet quelque peu perdu lors de la présentation des conclusions d’Eddington. À cela rien de très étrange, car la théorie d’Einstein était à cette époque – elle l’est d’ailleurs toujours un peu – particulièrement difficile à expliquer. En témoigne cette célèbre boutade d’Eddington, qui à la question : Est-ce vrai que seules trois personnes au monde sont capables de comprendre la théorie d’Einstein ? répondit : Ah bon ? Mais quelle est donc la troisième ?

Conscient de ses inaptitudes, le correspondant du New York Times Crouch, qui avait été envoyé à Londres avec la mission de revenir avec une page entière, sécha la conférence de presse, préférant attendre l’article du Times afin de le réécrire à sa mode. Henry Crouch avait bien plus de circonstances atténuantes que l’on pourrait le croire : la rédaction de son journal l’avait choisi un peu au hasard, lui, le correspondant sportif, grand spécialiste du golf… L’article du Times, s’il se faisait fort élogieux, était malheureusement plutôt laconique sur la théorie en tant que telle ; Crouch perdit un jour. Le correspondant sportif ne se démonta pas pour autant et obtint un entretien téléphonique avec Eddington le 8 novembre. Celui-ci lui expliqua en substance la théorie d’Einstein, mais Crouch n’y entendit « que du souahéli ». Le 9, il dût rappeler Eddington et lui demander de lui réexpliquer la chose plus simplement. Voilà pourquoi et dans quelles circonstances la Une du New York Times ne traita de la découverte d’Einstein que trois jours après la presse européenne.

Le titre de l'article du correspondant sportif Henry Crouch dans l'édition du 10 novembre 1919 du New York Times.

Le titre de l'article du correspondant sportif Henry Crouch dans l'édition du 10 novembre 1919 du New York Times.

Pour couvrir la découverte d’Einstein, le Manchester Guardian n’envoya pas l’un de ses journalistes sportifs, mais son critique musical Samuel Langford. Sa maîtrise de l’allemand avait été jugée suffisante pour aller à la rencontre d’Einstein. Quand Langford revint de la conférence d’Einstein donnée à Berlin, à un collègue de sa rédaction qui lui demandait ce qu’il pensait de toute cette affaire, il répondit : « Des lieux communs, mon vieux ! Rien que des lieux communs ! ».

Au début de la frénésie médiatique, les articles anglais restèrent relativement courtois envers Einstein, tandis que les journaux américains se montrèrent beaucoup plus critiques. Après la publication d’articles composés par ses propres rédacteurs, la presse alimenta son nouveau feuilleton avec les avis de grandes personnalités de la science. Einstein avait pour lui Eddington, bien sûr, le physicien londonien Oliver Heaviside, Planck, Lorentz, Warburg, von Laue, Meyer, Arrhenius, Born, Haber, Whitehead (même si ce dernier finit par douter que la théorie de la relativité soit définitive) et quelques autres grands noms. Vinrent ensuite les littérateurs, comme Bernard Shaw et H.G. Wells, qui affirmaient qu’Einstein avait effectué une véritable révolution.

La première photo en Une pour Einstein date du 14 décembre 1919. C’est la première fois que la presse allemande, qui s’est montrée très critique depuis le 7 novembre, s’allie à la presse étrangère pour encenser Einstein. Il est présenté comme aussi important que Kepler, Copernic et Newton.

La première photo en Une pour Einstein date du 14 décembre 1919. C’est la première fois que la presse allemande, qui s’est montrée très critique depuis le 7 novembre, s’allie à la presse étrangère pour encenser Einstein. Il est présenté comme aussi important que Kepler, Copernic et Newton.

Mais le camp des sceptiques était bien plus important et de nombreux scientifiques ne s’empêchèrent aucune impolitesse pour discréditer les travaux d’Einstein. À la lecture des conclusions d’Eddington, l’astronome américain Poor avançait qu’il avait eu l’impression d’avoir pris le thé avec le chapelier fou de Carroll. Le New York Times radicalisa sa position en se demandant dans son éditorial : « Einstein n’aurait-il pas pêché l’idée de la quatrième dimension dans La machine à remonter le temps de H.G. Wells ? » Le directeur du département d’astronomie de l’Université de Chicago s’interrogeait sérieusement sur les réelles compétences d’Einstein. L’ingénieur français Gillette se moqua que le monde puisse ainsi s’intéresser aux délires d’un violoniste victime de coliques mentales, prétendant que « d’ici 1940, on considérera la relativité comme une plaisanterie ».  Le député de la chambre des Communes Arthur Lynch considérera Einstein comme un imposteur historique, allant jusqu’à écrire un livre qui réfutait la relativité. Vinrent ensuite Henri Poincaré, le Nobel de mathématiques Gaston Darboux, Nikola Tesla, Ernst Mach…  

Bientôt ce ne fut plus la théorie que l’on attaqua, mais la célébrité d’Einstein. Et après la célébrité, on évita la question scientifique et c’est l’homme qui fut le centre des débats. « Science juive ! » commencèrent à titrer la presse allemande sous l’influence du Nobel de physique Philipp Lenard, qui se plaisait à déclarer, début 1920 : « Le juif est manifestement incapable de comprendre la vérité, contrairement au chercheur aryen qui manifeste un désir sérieux et consciencieux de l’atteindre ». L’affaire médiatique atteignit son summum lorsqu’elle accepta de publier une carte blanche à un certain Rudolph Leibus qui offrait une récompense à qui assassinerait le juif Albert Einstein1.

 

1. Leibus fut condamné pour cela un an plus tard, en 1921. Il reçut une amende de 60 Reichsmarks, soit 16 dollars de l’époque.

Philipp Lenard, Prix Nobel de physique 1905.

Philipp Lenard, Prix Nobel de physique 1905.

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9 juillet 2015 4 09 /07 /juillet /2015 10:50

En cette semaine où le destin de la Grèce atteint un nouveau seuil critique, voici ce que disait Walter Rathenau en décembre 1918, dans une lettre adressée au colonel House et destinée à être lue par le président des États-Unis Wilson.

 

Jamais, depuis le début de l’Histoire, trois hommes d’État n’ont exercé un pouvoir pareil à celui dont sont aujourd’hui Wilson, Clemenceau et Lloyd George. Jamais depuis le début de l’Histoire, la vie et la mort d’un peuple vigoureux, intelligent, actif, n’ont ainsi dépendu de la seule décision de quelques hommes.

Aujourd’hui, nous voici acculés à un anéantissement inévitable si l’Allemagne doit être mutilée suivant la volonté de ceux qui la haïssent. Car il faut le proclamer tout haut, d’une voix claire et forte, afin que tous les peuples et toutes les races, celles d’à présent et celles d’avenir, entendent cette chose terrible : ce qui nous menace, ce que la haine veut nous imposer, c’est l’anéantissement de la vie allemande, aujourd’hui et pour toujours.

Rathenau

Rathenau

Wilson, Clemenceau et Lloyd George se montrèrent finalement intransigeants. En avril 1921, l’Allemagne fut soumise à des restrictions militaires, économiques et financières, contrainte d’abandonner ses territoires coloniaux et surtout forcée de payer des indemnités de guerre s’élevant à 132 milliards de marks-or. Cette décision provoqua une crise jamais vécue en Allemagne, qui vit dans un premier temps les extrêmes politiques s’affronter. Le vainqueur est connu. En 1945, à Postdam, la dette de l’Allemagne fut majorée de 20 milliards de reichsmarks, la plupart de son industrie spoliée et 4 millions de citoyens allemands furent embrigadés de force pour des travaux dits de réparation, en Union soviétique et dans plusieurs pays alliés. En 1953, après avoir remboursé près de 23 milliards de marks-or, la dette de l’Allemagne fut réduite de moitié. Le dernier paiement, de 70 millions €, fut effectué le 3 octobre 2010.

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5 juillet 2015 7 05 /07 /juillet /2015 11:34
Hanns Heinz Ewers

Hanns Heinz Ewers

Les œuvres de Hanns Heinz Ewers (1871-1943) sont considérées par les amateurs de littérature fantastique comme des classiques, en France particulièrement. Elles présentent des éléments communs à tous les produits de l’art fin-de-siècle, tels qu’on les classe depuis quelque temps sous la notion de « décadentisme ». En Allemagne, la réputation d’Ewers n’a jamais été très bien portée dans les milieux littéraires cultivés, et encore moins dans ceux qu’on appelle de l’avant-garde. Il apparaissait plutôt dans les années vingt comme un auteur scandaleux, qui cherchait à faire de l’argent avec des sujets capables de marquer fortement l’imagination des lecteurs, c’est-à-dire morbides, macabres. Heinrich Mann qualifie les livres d’Ewers de faussement démoniaques et intentionnellement malsains. C’est aussi la raison pour laquelle Brecht estime que les nazis n’auraient jamais pu faire un meilleur choix pour écrire la biographie de Horst Wessel1 : « il n’existait pas en Allemagne, dit-il, deux personnes ayant une aussi grande imagination que ce pornographe en vogue ». Pourtant, cette biographie déchaîna un scandale dans les milieux nazis, provoquant des polémiques, et Ewers reçut en 1935 une interdiction de publier. Il lui était tout autant reproché d’avoir accentué certains aspects peu reluisants de la vie de Horst Wessel, et d’avoir ainsi sali sa mémoire, que d’avoir osé, lui qui représentait la littérature scandaleuse réprouvée, se mesurer à un « héros » du national-socialisme. En fait, Ewers payait la rançon de son opportunisme : tardivement rallié au nazisme, antérieurement à 1933 toutefois, il avait trouvé dans l’histoire de Horst Wessel l’occasion d’un nouveau succès tout à fait dans ses cordes, puisque le fameux « héros » nazi était un proxénète. Du côté des nazis, on pensa de toute évidence que la renommée d’Ewers était un atout pour le mouvement. On prétend même que cette biographie aurait été une commande de Gœbbels. Toujours est-il que Hitler mit à la disposition d’Ewers ses archives personnelles et lui facilita la tâche. Le livre est d’ailleurs dédié au Führer.

Le jeune militant nazi Horst Wessel

Le jeune militant nazi Horst Wessel

L’hebdomadaire Lu du 15 avril 1932 publia un article d’Ewers intitulé « Adolf Hitler ». Il était précédé des lignes suivantes :

M. Ewers, auteur du roman mystique Mandragore, est le romancier qui connaît le plus fort tirage en Allemagne. Il appartient au mouvement national-socialiste. C’est pour avoir un portrait de Hitler par l’un de ses plus fervents partisans que nous avons demandé à Hanns Heinz Ewers cet article qu’il nous a obligeamment adressé.

 

« Lorsque je montai pour la première fois les marches de la Maison Brune, mon cœur ne battit pas plus fort que d’habitude. J’ai vu, pendant des années, dans toutes les parties du globe, tant de grands hommes, politiciens inventeurs, artistes, financiers et industriels, des homme dont l’influence s’exerçait sur des millions if êtres, qu’on ne m’étonne plus facilement. Ce qui m’amenait chez Hitler ce n’était pas le désir de voir encore un remarquable contemporain, mais plutôt l’honnête intention de me mettre à la disposition d’un homme qui lutte presque seul, au milieu de la pire détresse allemande, pour notre liberté.

Je réfléchissais pendant l’attente : qu’a fait Hitler de réellement grand ? Certes, il a su, en partant de rien, créer un mouvement important ; il a su rassembler des millions d’Allemands pour qui son nom sert d’Evangile. Mais tout cela, est-ce vraiment son œuvre ? Le destin implacable et les temps cruels n’ont-ils pas poussé ces foules dans les bras de Hitler ?

Adolf Hitler ne promettait rien. Il réclamait, il exigeait, il imposait de lourds devoirs à ceux qui le suivaient : il leur demandait leurs économies jusqu’au dernier sou, tout leur travail et même leur sang. Une pensée revient, comme un refrain, dans tous ses discours : « Même si vous donnez votre vie pour l’Allemagne, vous n’avez encore rien donné !» Il ne se reconnaît, à lui-même comme à ses partisans, que des devoirs envers le peuple — et un seul droit : celui de faire son devoir.

C’est ainsi que Hitler a réuni autour de lui une douzaine d’hommes, puis quelques centaines, puis des milliers et des millions. Le pouvoir étrange qui émane de sa personnalité passait par ses lieutenants dans le peuple.

J’ignore si cet homme parle toujours comme il m’a parlé à moi. J’ai eu l’impression qu’il m’avait compris avec la sûreté d’un somnambule. Son regard restait quelque part dans l’air, et un songe chantait sur ses lèvres — un songe qu’on appelle l’Allemagne. Et j’ai compris : cet homme était mon pareil, un poète, un artiste, un rêveur — un Allemand.

Le cœur n’est rien sans le cerveau. Mais plus une grande pensée est claire et simple, et plus le cœur la modèle. Hitler est un homme de cœur, et son cœur saigner Allemagne. Un être qui n’est rien de plus qu’un journaliste ne le comprendra jamais.

Hitler n’a qu’un seul amour — l’Allemagne. Le journaliste sourira et dira : « Et alors ? » Mais le peuple le comprend et répond par un amour égal. C’est là le secret de son succès : il ne s’adresse pas à quelques couches populaires, mais à tout le peuple. Hitler se déclare opposé aux efforts isolés et égoïstes des groupes, il ne veut rien savoir des intérêts particuliers des paysans et des ouvriers, des artisans et des industriels, des religions et des classes ; pour lui, la lutte des classes est un crime contre la patrie. Il lutte pour l’âme même du peuple allemand !

Son entreprise a semblé d’abord à tous les politiciens le rêve innocent d’un déséquilibré. Le peuple allemand, déchiré et divisé comme aucun autre peuple au monde, empoisonné par la politique jusqu’au dernier électeur (jusqu’ à 90 % votent aux élections nombreuses), ce peuple pourrait-il abandonner ses intérêts de classe pour s’unir solidement et fortement ? On se moquait de l’homme qui voulait prendre le pouvoir au nom d’une idée aussi fantastique.

Aujourd’hui, on ne rit plus, depuis qu’on voit que douze millions et hommes marchent derrière Hitler. Beaucoup de partis politiques savent que la tempête du national-socialisme les a balayés, d’autres tremblent pour leur existence. Ils essaient de lutter encore, farouchement, par tous les moyens, mais ils doivent succomber. Cet homme, qui avait foi dans son rêve, a accompli ce qui paraissait impossible : il a appris aux Allemands à se sentir Allemands. Il l'a fait pour le bien de l’Allemagne et de toute la civilisation européenne. Si l’Europe n’est pas la proie du bolchevisme, elle le doit à deux hommes : à Benito Mussolini et à Adolf Hitler2. »

H. H. Ewers

1. Abattu dans son appartement par un militant communiste en février 1930 à Berlin, le jeune militant nazi Horst Wessel fut édifié au rang de martyr par les nationaux-socialistes. Ewers, probablement par opportunisme, s’empara de l’évènement et rédigea en 1935 une biographie du jeune homme.

2. Cet extrait est tiré de Le Nazisme et La Culture de Lionel Richard, Librairie François Maspero – 1978.

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29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 14:05
Ewers en 1906

Ewers en 1906

Le récent battage fait au livre de Sonia Feertchak, Les femmes s’emmerdent au lit, dont le titre, construit comme un pitch imparable, semble avoir été tout spécialement conçu pour le succès médiatique, m’a inspiré une réflexion à propos de la soi-disant démission d’une gent masculine qui n’oserait plus assumer sa virilité. C’est du moins ce que profère avec insistance Madame Feertchak qui affirme voir et entendre autour d’elle les voix qui font l’air du temps. Sonia Feertchak répète ainsi aux micros et aux caméras que les « jeunes hommes » d’aujourd’hui seraient de plus en plus mal à l’aise face à une décomplexion féminine à l’œuvre ; en somme, l’homme du XXIe siècle aurait peur de sa propre domination et ne serait plus assez homme. Envisager cette analyse comme nulle et non avenue, grotesque ou foutrement intéressante, n’apportera pas grand-chose d’autre qu’un peu d’eau croupissante au moulin médiatique. Rappelons toutefois que ce type de constat nous berce depuis Platon, pour ne pas remonter au Cantique des Cantiques ou à L’épopée de Gilgamesh.

Ewers à Capri

Ewers à Capri

Dans les années 1900, il n’y avait aucune raison pour que ce type de discours ne soit pas également en vogue : en 1902, année de publication de la fameuse Büchse der Pandora, Hanns Heinz Ewers publiait Tannhauser crucifié, nouvelle tout aussi piquante que la célèbre pièce de Wedekind. Tannhauser crucifié s’inspire bien entendu de la légende médiévale contant l’histoire de ce noble Bavarois, chanteur et vagabond, qui s’était égaré dans le Venusberg, tombant sous l’emprise des désirs charnels de Dame Vénus. Le lied connut de nombreux remaniements mais la version restée célèbre entre toutes reste bien sûr le Tannhauser de Richard Wagner. Alors que Wagner apportait un sort glorieux et héroïque à son héros, Ewers, dans une sorte d’opposition désabusée, a choisi de travestir Tannhauser en un grotesque Pierrot lunaire, coquet et douillet. L’action est transposée à Capri, ville des « dépravations homosexuelles », dont la réputation sulfureuse n’était plus à faire en ce début de XXe siècle. Et Vénus y est décrite comme une apparition éthérée et mystérieuse, une « projection mentale d’un homme travaillé par un remarquable sentiment d’infériorité ». Un parfait tableau qui contribuera, on l’espère, à conforter la thèse du déplaisir généralisé répandue par les amies de notre journaliste.

S’il est aujourd’hui très apprécié en France pour ses livres fantastiques (Mandragore, Vampir, L’apprenti Sorcier), Ewers fut particulièrement détesté de l’avant-garde comme de l’élite intellectuelle allemandes. C’était même un auteur que l’on jugeait avant tout vulgaire – pour ne pas dire pornographe. Antisémite et adulateur tardif d’Hitler, il fut, pendant presque quinze ans, l’ami de Rathenau. Le prochain article s’attardera sur cet écrivain complexe et étonnant.

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22 juin 2015 1 22 /06 /juin /2015 10:04

Dans sa lettre ouverte adressée aux Américains, parue dans l’édition du dimanche 13 septembre 1914 du New York Sun, Bernard Dernburg justifie l’invasion de la Belgique par l’Allemagne en revenant sur la suite des nombreuses « humiliations » qu’auraient enduré le peuple allemand depuis La Guerre de Cent Ans. Il vante le pacifisme allemand et ne tarit pas d’éloges sur les qualités d’un peuple incompris, en faisant par exemple référence, sans le citer, aux récentes découvertes de Fritz Haber : « Un des plus grands mérite de l’Allemagne a été de développer l’agriculture au même titre que les beaux-arts. Par là, nous avons donné à notre pays la possibilité de se suffire à lui-même ; il peut presque se passer des denrées et des produits alimentaires de l’étranger. A tous ces divers travaux, le Kaiser a apporté la plus grande activité et témoigné le plus vif intérêt. »

Dernburg entouré à gauche, de Clemens von Delbrück, qui fut dès 1909 vice-chancelier et secrétaire de l'Intérieur de l’Empire puis, après la guerre, le fondateur du Parti national du peuple allemand et à droite de l’ingénieur militaire Ferdinand von Zeppelin.

Dernburg entouré à gauche, de Clemens von Delbrück, qui fut dès 1909 vice-chancelier et secrétaire de l'Intérieur de l’Empire puis, après la guerre, le fondateur du Parti national du peuple allemand et à droite de l’ingénieur militaire Ferdinand von Zeppelin.

Quand j’arrivais à New-York, voici quinze jours, je fus fort surpris de lire sur les journaux de grosses en­têtes, telles que « la guerre du kaiser », « l’armée du kaiser », « le kaiser battu », etc... Je crus tout d’abord qu’il y avait là une sorte d’abréviation et que le nom du kaiser était mis à la place de celui de l’Allemagne dans cette guerre, que nous avons été contraints d’entreprendre. Je vis bientôt cependant que l’on voulait dire quelque chose de tout à fait différent et qu’une grande partie du peuple américain était d’avis que l’empereur était plus ou moins responsable de la déclaration de guerre. L’opi­nion des Etats-Unis était que le peuple allemand, qu’elle connaît cependant pour être bon et pacifique, avait été entraîné dans la guerre grâce aux institutions autocra­tiques particulières à l’Allemagne, le militarisme notam­ment.

J’estime donc intéressant d’expliquer ici les bases constitutionnelles sur lesquelles reposent nos institutions. L’empire allemand est l’union de tous les Etats qui appartenaient auparavant à la Confédération germa­nique, à l’exception de l’Autriche. L’article XI de la constitution allemande dit : « la Confédération sera pré­sidée par le roi de Prusse dont le titre est Deüstcher Kaiser ». Il y a entre la constitution allemande et la constitution des Etats-Unis une grande similitude ; cette dernière est également la réunion d’un certain nombre d’Etats indépendants, qui ont cédé une partie de leur souveraineté au représentant de l’Union. Mais le Kaiser a beau représenter l’empire dans ses relations avec l’étranger, il ne peut cependant pas déclarer la guerre’ au nom de l’empire sans le consentement au Bundesrat de 54 votes égaux. L’empereur, par ses pouvoirs de roi de Prusse, a seulement 17 votes. Il s’ensuit que l’Empereur ne pouvait pas et, en fait, n’a pas déclaré la guerre de son propre chef. Il avait à obtenir et a, en fait, obtenu le consentement de ses alliés représentés par le Conseil Fédéral. Ce consentement fut unanime. Or c’était, à franchir, un obstacle beaucoup plus grand que le con­trôle placé par la constitution des Etats-Unis entre les mains du Président, lequel, parmi tous les plus grands monarques de la terre, concentre en lui-même le plus grand pouvoir.

Donc, le Kaiser allemand, pas plus que le Président des Etats-Unis, ne peut faire la guerre quand il lui plaît. Pas davantage l’empereur n’est ce qu’on l’appelle ici, je veux dire « le Seigneur de la guerre ». Il n’a pas la dis­position, il n’a pas le commandement absolu des forces de l’armée entière allemande. L’article 66 de notre Cons­titution dit que les princes allemands, et plus spéciale­ment les rois de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe, sont les chefs des troupes appartenant à leur territoire (6 corps d’armée sur 24 en temps de paix). Ils nomment les officiers de ces troupes, ils ont le droit d’inspecter ces troupes, etc... En conséquence, la disposition absolue de l’armée allemande passe au Kaiser seulement au moment où ce consentement de ses alliés, c’est-à-dire des Etats qui avec la Pousse forment l’Empire, a été obtenu et l’autorise à déclarer la guerre. Mais il y a un obstacle encore plus élevé et plus grand aux volontés de l’empereur. Toutes les mesures édictant les conditions et les ressources de la guerre doivent être approuvées par le Reichstag. Le Reichstag est un corps élu par Ië scrutin le plus libéral qui existe, plus libéral même que le scrutin des Etats-Unis pour l’élection du Président. La loi allemande, notamment depuis 1867, exige un vote pour chaque homme, un vote universel, secret et direct. Le peuple allemand est représenté aussi directement et aussi démocratiquement dans son gouvernement que le peuple américain dans le sien. Le droit au vote ne dépend pas d’une censure ou d’une différence d’éducation. Tout Allemand ayant 25 ans et au-dessus peut voter. Le Rei­chstag compte 397 membres : les Conservateurs, le parti de la guerre, ainsi appelé parce que la plupart de ses membres sont d’anciens officiers, est Une minorité sans espoir ; ils sont environ 55. Il y a 110 socialistes démo­crates et environ 100 libéraux. De telle sorte qu’en fait il y a au Reichstag une majorité libérale. Malgré cette composition, le Reichstag a voté à l’unanimité les lois et les crédits, nécessaires à la présente guerre ; les socia­listes démocrates, bien que rejetant la guerre par prin­cipe dans leur programme, approuvèrent unanimement la politique que leur expliqua le chancelier de l’Empereur. Je dis ceci pour prouver que cette guerre n’est pas une « guerre du kaiser » puisqu’il ne peut pas seul déclarer la guerre, mais bien la « guerre du peuple alle­mand ». Une guerre moderne, conformément aux grandes idées du prince de Bismarck telles qu’il les exprimait en 1887, avec ses armées énormes comprenant des peuples entiers, ne peut être entreprise avec sûreté, ou faite avec succès, si ne se trouvent pas réunis le consentement una­nime et l’aide enthousiaste de la nation entière. Les Amé­ricains revenant d’Allemagne vous diront que ce con­sentement et cet enthousiasme existent au plus haut degré, qu’il n’y a jamais eu une union du peuple alle­mand et de ses princes, des partis et des croyances, sem­blable à celle qui existe dans ces temps d’épreuves où pas moins de sept nations se sont données la main pour écraser notre pays. J’entends cependant la réponse ; le militarisme prévaut et domine en Allemagne ; par là le militarisme des autres nations européennes a grandi, jusqu’au jour où la tension devint telle que la corde se cassa; et elle est cassée maintenant. A ceci je réplique que l’Allemagne n’a ni créé, ni favorisé indûment le mili­tarisme en Europe. Le militarisme en Allemagne ne forme qu’une très petite partie de nos préoccupations générales. Nous avons été contraints au maintien d’une armée et d’une flotte par les circonstances, par l’histoire de notre pays et par nos voisins. Nous n’avons pas la plus forte marine, nous n’avons jamais aspiré à l’avoir, pas plus que nous n’avons numériquement la plus forte armée, comme on peut le voir par les journaux américains eux-mêmes qui parlent de 8 à 10 millions de soldats russes; or, l’Allemagne a en effectifs la moitié de ce nombre. Ce n’est pas nous au surplus qui avons commencé à entre­tenir des armées ou des flottes.

Depuis que la dynastie des Habsbourg se retira plus ou moins du vieil empire allemand pour suivre sa propre destinée et fonder l’Autriche et la Hongrie, mon pays, l’Allemagne moderne, « le saint empire allemand » expression qui fut la risée du monde pendant des siècles, n’a été en somme que l’arène et le champ de bataille des nations européennes ; combattant pour leur suprématie, elles l’ont toutes invariablement choisi. Tout homme qui sait un peu l’histoire sait que dans la guerre de Trente ans (1618-1648) la durée d’une vie humaine, les Français, les Danois, les Suédois, les Polonais, les Autrichiens, les Croates, et même les Espagnols, s’entremêlèrent sur le sol allemand. Cette contrée florissante et prospère fut si entièrement dévastée qu’à la fin de la guerre, elle avait seulement un sixième de ses habitants primitifs. Tout le monde sait ensuite que, comme conséquence de cette dé­plorable situation, Louis XIV arracha l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, qui pendant plus de 800 ans en avait été maîtresse ; allié avec les Suédois et les Polonais, Louis XIV déclara ensuite la guerre à la « petite » Prusse et continua ses exploits en sol allemand. Gœthe qui étudia en 1770 à Strasbourg, capitale de l’Alsace, dit dans son « Wahrheitund Dichtung » qu’il ne fallait pas s’étonner de ce que les Alsaciens fussent devenus si peu Français ; en somme le temps fut court pendant lequel ils appartinrent à la France. Au siècle suivant, nous avons le même tableau. Tout le monde connaît la célèbre combinaison Kaunitz ; la Russie et l’Autriche, alliées avec la France et le « saint empire allemand », luttèrent contre Frédéric le Grand pendant sept ans (1756-1763), toujours sur le sol alle­mand, Quarante ans plus tard, Napoléon transporta la lutte pour la suprématie de la France en Europe, sur ce même champ de bataille où les Allemands et les Autri­chiens, les Russes et les Suédois se donnèrent l’un l’autre rendez-vous pour vaincre la France ; ce fut là une autre guerre de sept ans, d’Iéna à Leipzig. La situation de l’Al­lemagne au milieu de l’Europe, aussi longtemps surtout qu’elle fut sans pouvoir, sans influence et divisée en un nombre de petits États qui rendaient difficile la solution des questions européennes, lui valut toujours d’être le champ de bataille des nations.

L’Angleterre possède une grande flotte depuis le règne d’Henri VIII au XVIe siècle ; elle emploie cette flotte à maintenir sa prépondérance absolue sur mer en combattant toujours le peuple qui veut rivaliser maritimement avec elle, qu’il soit Français, Espagnol, Hollandais ou Russe. La Russie et l’Autriche ont eu pendant des siècles leurs armées derrière elles ; il en fut de même de l’Espagne, surtout de la France. Il n’y avait pas d’armée allemande parce qu’il n’y avait pas d’unité allemande. L’armée prus­sienne fut réorganisée seulement en 1863 grâce aux forces intérieures de 25 petits Etats. Après la défaite des forces napoléoniennes, mon pays attendait des jours meilleurs, mais le contraire advint. Trois grands diplomates se con­certèrent pour maintenir l’Allemagne dans une faible condition : le prince Metternich, premier ministre autri­chien, le prince Talleyrand, l’envoyé français si habile, et Lord Palmerston. Les guerres de Napoléon se termi­nèrent au Congrès de Vienne en 1815. L’Allemagne sortit humiliée du Congrès sans puissance et sans défense, elle dut créer pour vivre la «Confédération germanique». La Hollande, et plus tard la Belgique, qui avait formé jusqu’en 1830 la partie sud de la Hollande, furent cons­titués Etats neutres, afin que l’Angleterre n’eut à craindre aucune puissance de l’autre côté de la Manche ; la France s’arrangea pour être entourée de tous les côtés par des voisins absolument inoffensifs. La jalousie, à l’égard de la Prusse, de l’Autriche alors en relations avec l’Angle­terre et les ambitions françaises ne permirent pas à la race allemande de devenir une nation et de fonder son unité nationale. Quand la Belgique se sépara de la Hol­lande, les puissances choisirent un roi qui fut à la fois le gendre du roi de France et l’oncle de la reine d’Angle­terre, par conséquent fortement lié avec ces deux pays.

La Confédération germanique, dans laquelle la Prusse avait un vote sur dix-sept, fut intentionnellement établie comme une machine inutilisable, puisqu’on demandait l’unanimité des votes pour chaque mesure importante. Telle fut la situation que Bismarck trouva quand, en 1852, il fut envoyé par la Prusse à la Fédération de Francfort.

Il se rendit bientôt compte du manque d’appui de la Prusse, de la misère qui s’ensuivait pour l’Allemagne. Il décida que, si le peuple allemand voulait devenir une nation et avoir une puissance proportionnelle à sa popu­lation et à ses ressources, la domination de l’Autriche devait cesser tout d’abord. Ainsi éclata la guerre de 1866. Le Norddeutscher bund suivit, et la guerre commune de toutes les provinces germaniques contre la France souda l’Allemagne et l’Empire. L’histoire, cependant, avait en­seigné à .Bismark que cet empire ne pouvait vivre et prospérer, enfermé comme il l’était dans le milieu de l’Eu­rope, entre les grandes puissances, s’il n’avait une armée suffisamment forte pour défendre ses frontières contre une attaque et une invasion. L’Allemagne nouvelle devait agir comme ses voisins l’avaient fait auparavant, c’est-à- dire créer et maintenir une grande force pour sa sauve­garde et sa tranquillité, pour le développement de ses avantages internationaux et sa prospérité intérieure.

Ainsi l’Allemagne, puissance militaire et navale, fut créée dans un but purement défensif; ses alliances furent conclues aussi dans un but défensif. L’Allemagne détient parmi les nations d’Europe le record de la paix à l’inté­rieur et à l’extérieur, puisqu’elle n’a fait aucune guerre durant les quarante-quatre dernières années. Elle n’a ja­mais convoité les territoires, ni les colonies de ses voisins ; elle n’a jamais été en révolution à l’intérieur, ni en guerre à l’extérieur ; on ne peut pas en dire autant de tous ses voisins et adversaires.

Passons en effet les événements en revue. Depuis 1870, l’Angleterre a conquis l’Egypte, bombardé Alexandrie, pris par la force les deux républiques boers ; elle a ajouté à sa sphère, par violence, le sud de la Perse, èt par inti­midation une partie du Siam. La France a conquis Tunis, s’est battue au Maroc, a fait la guerre à Madagascar, essayé de prendre le Soudan et conquis l’Indo-Chine dans une guerre sanglante. La Russie a combattu les Turcs en 1878 et les Japonais en 1904. Elle a pris à la Chiné la partie nord de la Mandchourie et toute la Mongolie ; elle a fait la guerre en Turkestan ; elle a mis dans son sac la partie nord de la Perse, elle a formé et soutenu la combinaison balkanique ; elle s’est montrée la plus agressive des puissances européennes. Pendant ce temps l’Allemagne a ajouté à son territoire seulement certaines possessions coloniales qui lui furent toutes cédées par arrangements pacifiques et du consentement commun des grandes puissances. Willed Grass, un des mandants américains du Lene Lenape, déclarait jadis dans sa pé­tition de 1852 à la Chambre de New-Jersey pour les compensations dues à sa région en échange des droits de pêche abolis : « Pas une goutte de notre sang vous « n’avez répandu dans une bataille, pas un are de notre « terre vous n’avez pris sans notre consentement. » C’est le cas de mon pays dans ses acquisitions territoriales depuis 1870 ; toujours l’Allemagne s’est montrée respec­tueuse envers les puissances européennes. L’Allemagne s’est montrée la nation d’Europe la plus pacifique, sans excepter l’Espagne et l’Italie.

Le militarisme joue un rôle bien moindre dans la vie nationale allemande, que dans aucune autre nation. Les Américains, dans leur amour du libre arbitre et du jeu loyal, ont reconnu les progrès que ma patrie a faits dans les arts de la paix, dans les sciences et la tech­nique industrielle, dans le commerce et l’industrie. Nous avions mieux à faire en effet que de songer à attaquer d’autres pays. Nous avons créé une grande marine mar­chande, la deuxième du monde. Nous avons un commerce extérieur qui vient immédiatement après celui de l’An­gleterre ; car Londres continue à être la « Salle de réu­nion pour balance des comptes entre les banquiers du monde ». Nous avons développé nos Universités, qui sont aujourd’hui visitées par des étudiants de toutes les par­ties du monde. Notre législation a été modifiée dans l’in­térêt du travailleur. L’Allemagne a été la première à introduire dans Ses lois l’assurance nationale pour parer aux conséquences des accidents, de la maladie, de la vieillesse, du veuvage, etc... Nos progrès techniques sont incontestés. Nos industries électriques et nos industries chimiques ont conquis les marchés du monde. Les tein­tures et les produits pharmaceutiques allemands Salvarsan, le sérum Behring et autres, sont demandés partout. L’Allemagne a été le premier pays à vouloir l’éducation primaire obligatoire. Les travaux de ses peintres et de ses artistes sont connus de tout l’univers. Enfin, un de ses plus grands mérites a été de développer l’agriculture au même titre que les beaux-arts. Par-là, nous avons donné à notre pays la possibilité de Se suffire à lui- même ; il peut presque se passer des denrées et des pro­duits alimentaires de l’étranger. A tous ces divers travaux, le Kaiser a apporté la plus grande activité et témoigné le plus vif intérêt. N’est-il pas depuis longtemps reconnu que ses préférences vont à tout développement pacifique? Cela n’a-t-il donc aucune signification qu’il ait figuré sur la liste des candidats pour le prix Nobel de la paix ? Toute notre activité nationale du reste suppose l’état de paix dans l’univers. Il aurait été fou pour nous de mettre en mouvement de si nombreuses entreprises, si l’idée d’une guerre d’agression ou de provocation avait été dans l’esprit de l’empereur ou du peuple. On ne peut nier que tout ceci a été le travail des dernières quarante années. Avant cette époque, l’Allemagne était connue et tournée en ridicule comme un pays de « poètes » et de < penseurs ». N’est-ce pas le même peuple qui a tant fait cependant pour la civilisation? Pourquoi n’avons- nous pas fourni auparavant les traits caractéristiques dont je viens de parler? Pour les raisons que j’ai justement exposées. Sans unité, sans liberté, sans sécurité, vivant toujours sous la crainte d’une intervention extérieure, nous ne pouvions développer nos propres tendances, ni travailler à notre avenir. Un peuple, qui toujours a peur d’être envahi de toutes parts, d’être l’otage des puis­sances qui se disputent la suprématie européenne, ne peut rien faire dans les travaux de la paix ; il ne peut rien acquérir de l’activité et des moyens, qui sont la base de tout grand progrès commercial et industriel. La même argumentation peut être présentée en faveur des colonies allemandes, que nous exploitions dans des buts humanitaires, et qui sont devenues une valeur qui s’ajoute aujourd’hui à notre production intérieure. Mais le mer­veilleux développement de l’Allemagne, l’augmentation continuelle de sa richesse, la concurrence acharnée qu’elle faisait aux vieilles nations sur les marchés du monde, ont excité la jalousie de ses voisins. On ne peut pas s’étonner dès lors que ceux-ci aient saisi l’occasion de donner ce qu’ils appellent « une leçon à l’Allemagne ».

Venons-en maintenant aux raisons de la présente guerre. L’univers est devenu plus démocratique dans le dernier demi-siècle. La puissance et l’influence des dynas­ties ont été remplacées sur une grande échelle par l’es­prit de nationalisme et d’affirmation de la race sur les autres races. C’est le peuple qui contrôle maintenant le cours de la politique européenne et américaine. Plus forts deviennent le nationalisme et le sentiment national, et moins les dirigeants sont contrôlés. Ceci est advenu principalement en Russie qui, en dépit de l’autocratie de sa constitution, a forcé le tzar à s’enrôler sous la bannière du panslavisme. Le panslavisme signifie le ral­liement de tous les peuples de race slave sous la domination ou le protectorat du tzar blanc. Jusqu’à quel point le panslavisme a contraint la Russie au protectorat des Balkans, c’est ce qu’on peut voir dans l’extrait sui­vant du Livre Blanc anglais, numéro 139 : Sir G. Buchanam écrit ainsi à Sir Edward Grey : « M. Sazonoff a « informé l’ambassadeur français et moi-même, ce « matin, de sa conversation avec l’ambassadeur autrichien. Il en est venu à dire que, durant la crise balkanique, il avait clairement démontré au gouvernement « autrichien que la guerre avec la Russie suivrait inévitablement une attaque de l’Autriche contre la Serbie.

« Il est clair que la domination autrichienne de la « Serbie était aussi intolérable pour la Russie que la « suprématie allemande en Hollande serait intolérable à « l’Angleterre. C’était en fait pour la Russie une question de vie ou de mort. » Vous voyez : c’était une question de vie ou de mort pour la Russie que la Serbie ne fût pas attaquée. Tout le monde sait qu’une grande partie des peuples slaves fait partie de l’empire autri­chien. Sur une population totale en 1910 de 51 millions en Autriche-Hongrie, on comptait 20.500.000 Slaves. Les prétentions du panslavisme, à savoir que tous les Serbes et tous les Slaves doivent dépendre de la Russie, que tous les Slaves seront protégés par la Russie, ne signifie rien moins que l’anéantissement de l’Autriche. C’est ce que l’Autriche exprima fortement dans son ulti­matum. Que cette guerre apparaisse, maintenant, comme une conséquence de l’assassinat de l’archiduc-héritier d’Autriche, c’est ce qui est de peu d’importance. Elle pouvait éclater dans n’importe quel cas ; sinon aujour­d’hui, du moins demain, aussi longtemps que la théorie de M. Sazonoff aurait persisté. Aucune médiation inter­nationale, aucun arbitrage, de quelque nature qu’ils fus­sent, n’auraient empêché le choc de se produire aussi longtemps que l’ambition et le prestige russes exigeaient ces desseins. Et que ceci soit bien la théorie panslaviste

et ait été au moins depuis 1878, chaque lecteur de la presse américaine peut en témoigner. On lit dans le New-York Times du 10 septembre 1914 : Remaniement de la Garde de l’Europe. Vues russes sur le partage final des territoires — Petrograd, 8 septembre. Le « Pretch déclare que la guerre doit être terminée de telle façon qu’elle ne laisse aucune association capable de se venger d’aucun côté. Les changements dans la carte d’Europe doivent s’opposer à la satisfaction des ambitions légitimes allemandes. Il faut donner satisfaction aux ennemis de la Prusse en Allemagne même. Il ne faut plus de divisions de la Pologne ; il faut réviser le traité de Bucarest. L’unification de la Russie, de l’Italie, de l’Allemagne, de la Roumanie et de la Serbie doit être complétée. La France doit recouvrer ce qu’on lui a pris et, du côté turc, la Bulgarie également. Une lutte de cent ans pour le principe des nationalités doit se terminer par des décisions libérées de tout compromis et par conséquent définitives.

Ces idées semblent avoir plusieurs avocats en Amérique. De l’existence nationale de l’Autriche on ne peut cependant pas discuter. Ce n’est pas trop dire que, même le tzar l’eût-il voulu, il n’aurait pu empêcher son déve­loppement. L’anéantissement de l’Autriche-Hongrie ne peut en outre être toléré par l’Allemagne. L’Autriche est la seule aide que possède l’Allemagne pour sa dé­fense, la seule amie sur laquelle elle puisse compter; L’anéantissement de la monarchie dualiste et l’isolement, absolu de l’Allemagne rendraient celle-ci une proie facile, toutes les fois que ses voisins voudraient l’attaquer.

Sir Edward Grey a dit de la France qu’elle avait pp prendre part à la lutte, comme conséquence d’une alliance fixe et par question d’honneur national. Ceci est exact. Le point de savoir si ainsi la politique française est sage ou ne l’est pas ne souffre pas discussion. Mais là France a certainement été mal inspirée de se lier à une puissance dirigée par des instincts de race, et dont elle ne peut contrôler ni les buts, ni les aspirations. En prêtant à la Russie dix milliards de francs, elle s’est mise dans le cas de subir une guerre; or, tandis qu’elle est la créatrice de la machine de guerre russe, elle reste indirectement le champ de bataille des aspirations russes, puisque la France est l’otage de l’Allemagne pour la conduite de la Russie dans l’avenir. La politique anglaise fut toujours, pendant des siècles, de maintenir l’Europe dans un équi­libre des fortes tel que l’Europe se trouvât divisée en deux camps d’antagonistes aussi égaux et équivalents que possible ; cependant l’Angleterre gardait Une main libre pour que, de quelque côté de la balance que cette main pesât, le plateau de la balance descendit. Que l’Angleterre ait eu quelque répugnance d’entrer en guerre et que les efforts ae Sir Edward Grey aient été très sérieux et très actifs pour éviter le choc (efforts pas plus sérieux cepen­dant que ceux de l’empereur allemand et de son chance­lier) c’est ce dont personne ne doute et que chacun com­prend. Mais quand il fut bien clair que la Russie n’écouterait aucun avis et que la France s’engagerait dans le conflit, l’Angleterre alors, à Cause de sa théorie de l’équilibre européen fit pression delà main sur la balance.

En 1870, 38 millions d’Allemands combattirent 40 mil­lions de Français. Lorsque l’Alsace-Lorraine fit retour à l’Allemagne, la proportion fut renversée. L’Allemagne avait 40 millions, la France en avait 38. Mais, tandis que l’Allemagne faisait de grands progrès en population, sans addition de territoire, et arrivait à plus de 60 mil­lions d’habitants, la France restait absolument station­nais avec 38 millions d’habitants. Il était clair dès le début que, dans une lutte européenne, la France serait terrassée par le poids du nombre et que l’équilibre européen, qui était la théorie de l’Angleterre, s’évanoui­rait pour toujours, si l’Angleterre ne mettait pas la main dans l’affaire. On a coutume de dire que l’Angleterre est entrée en guerre à la suite de la violation de là neutralité belge. Sir Edward Grey, que je connais depuis longtemps et que j’ai toujours considéré comme un diplo­mate supérieur et un gentilhomme, n’a jamais dit que la violation de la neutralité belge fut la raison, et encore moins la seule raison de la participation de l’Angleterre au conflit. Sa théorie, il l’exprima dans son discours à la Chambre des Communes le 3 août ; il s’appuya dans ses déclarations, sur le discours de M. Gladstone à la Chambre des Communes le 8 août 1870. Cette citation est la suivante : « J’admets qu’il y a l’obligation du traité... Mais je ne puis souscrire à la doctrine que le simple fait de l’existence d’une garantie y lie chaque « partie sans tenir compte de la position particulière « que chacune de ses parties pourra avoir au moment où l’occasion d’agir en vertu des garanties se produira. Les grandes autorités en matière de politique étrangère... comme lord Aberdeen et Lord Palmer n’ont, à ma connaissance, jamais pris de position rigide, et je puis m’aventurer à le dire, 4e position impraticable en matière de garantie. La circonstance qu’il y a déjà une garantie nette est nécessairement un fait important et un élément de poids dans le cas. Mais il y aussi cette autre considération, dont nous devons tous sentir profondément la force,: c’est que nos intérêts contre l’agrandissement immesurée d’une puissance quelle qu’elle soit sont primordiaux. »

Ceci signifie que le traité concernant la neutralité belge n’obligeait pas l’Angleterre à maintenir celle-ci. Ce fut l’avis de M. Gladstone aussi bien que l’opinion de Sir Edward Grey que cette neutralité serait mainte­nue seulement si l’intérêt particulier de l’Angleterre le commandait. Donc ceci signifie également que le traité de garantie ne liait l’Allemagne que dans les mêmes conditions ; c’est-à-dire si sa position particulière lui permettait, en matière de neutralité belge, de maintenir celle-ci. L’Allemagne a offert à la Belgique l’intégrité territoriale et une indemnité que celle-ci refusa. Sa posi­tion particulière lui commandait de marcher à travers la Belgique. Ceci, d’après M. Gladstone, elle avait le droit de le faire. M. Ramsay Mac Donald, le grand leader ouvrier anglais, attaquant Sid Edward Grey dans le « leader labor » de Manchester a commenté sévèrement le point de vue anglais. Il a dit (New-York Evening Post du 8 septembre) : « Si la France avait décidé d’at- « taquer l’Allemagne par la Belgique, sir Edward Grey « n’aurait pas fait d’objection, mais se serait justifié par « l’opinion de M. Gladstone. » Chaque lecteur impartial de la citation ci-dessus sera d’accord sur ce point. Le point saillant est que, pour employer les mots de M. Gladstone, l’Angleterre était effrayée d’un agrandissement imme­suré de l’Allemagne. », et que c’est la raison pour la­quelle Londres se résolut à défendre la neutralité belge-. Tel était son intérêt, telle est bien la théorie de M. Glads­tone que sir Edward Grey donne comme règle à l’atti­tude anglaise. L’Angleterre fut la première puissance du monde durant plusieurs siècles et Sir Edward Grey n’avait pas l’intention d’aliéner légèrement cet héritage.

C’est également la raison pour laquelle on demanda à l’Allemagne de n’attaquer aucune des côtes françaises après que la France, avec le consentement de l’Angle­terre, eut concentré sa flotte dans la Méditerranée. Sir Edward Grey dit dans le même discours : « Les côtes françaises sont également sans défense. La flotte française est dans la Méditerranée et y sera concentrée pendant quelques années à cause du sentiment de confiance et d’amitié qui existe entre nos deux pays. » Et il continue : « Mon propre sentiment est que, si une flotte étrangère, engagée dans une guerre que la France n’aura pas cherchée (ce qui n’est pas très exact) et « dans laquelle elle ne serait pas l’agresseur, entrait dans la Manche, bombardait et battait les côtes sans défense « de la France, nous ne pourrions pas rester neutres, etc... ».

Ainsi l’Angleterre jugeait nécessaire de prescrire à l’Al­lemagne le point par lequel celle-ci attaquerait la France ; mais la mer était interdite parce que les côtes françaises étaient sans défense, et aussi la Belgique parce que la neutralité belge était un élément essentiel dans la poli­tique d’équilibre de l’Angleterre. Si deux locomotives s’écrasent l’une contre l’autre, les tampons sont les pre­mières parties à souffrir. Un choc est survenu entre l’An­gleterre et l’Allemagne, occasionné par le fait que l’An­gleterre voulut prendre la défense de la France ; il ne faut pas s’étonner que la première chose sur laquelle nous ayons foncé soit l’Etat-tampon qui devait servir à garder les deux puissances séparées et affaiblir, en faveur de l’Angleterre, sa rivale de la mer du Nord.

Ceci est à mon avis l’histoire du développement de la présente lutte. C’est l’agitation panslaviste et l’obligation pour le tzar de maintenir le prestige de la Russie, qui le forcèrent à rompre avec l’Autriche. Ce fut une nécessité pour l’Allemagne, et je puis ajouter ici, un devoir, en application du traité de 1879, de venir à l’aide de l’Au­triche et de la protéger contre la destruction et le dé­membrement. Quiconque dit que l’Allemagne aurait dû abandonner l’Autriche ou lui donner le conseil de céder devant les prétentions russes, demande à l’Allemagne de commettre un acte déloyal, de rompre les obligations les plus solennelles et de souscrire à la théorie du « chif­fon de papier » qui est si attaquée. Car, pour venir au fait, la théorie du « chiffon de papier » n’est pas d’in­vention allemande, mais bien d’invention anglaise, comme nous l’avons prouvé plus haut. Ce n’était pas seulement son traité avec la monarchie dualiste, mais l’attitude hos­tile de ses voisins qui forçait l’Allemagne à se mettre aux côtés de l’Autriche. La France devait entrer dans le conflit, c’était fatal ; elle avait le même traité avec la Rus­sie que nous avec l’Autriche. Mais comment et pourquoi les intérêts de l’Angleterre lui dictèrent d’aider la France, c’est ce que j’ai justement essayé d’exposer : l’Angle­terre incarne le trouble qui pesait sur l’Europe depuis nombre d’années. Il est d’autre part ridicule de consi­dérer la Russie, terre des « pogroms » et des horreurs sibériennes, comme une puissance européenne de progrès, comme un bouclier de libéralisme, comme un artisan de la liberté grandissante. Opinion regrettable comme re­grettable aussi la pesée de l’Angleterre qui, par intérêt, a contraint la France de devenir l’alliée de la Russie.

Je crois qu’on ne verra la fin de toute cette lutte que quand les nations d’Occident vraiment éprises de progrès, conduites par l’Allemagne et l’Angleterre, joindront leurs mains et rendront à l’Europe la paix sur des bases hon­nêtes et équitables. Cette conclusion dépend de l’esprit des différents peuples. L’Allemagne ne désirait pas cette guerre ; on l’y a forcée. L’Autriche la considérait comme une nécessité nationale: certainement elle ne la désirait pas. La France ne désirait pas la guerre; elle y appor­tait un trop gros enjeu. L’Angleterre ne désirait pas la guerre ; elle pouvait s’estimer satisfaite de l’état de l’Eu­rope avant que la guerre n’éclatât. Ce fut la tendance panslaviste, qui obtint le meilleur des vues les plus saines du tzar russe, lequel mit la balle en mouvement. Dans cette lumière des faits, on n’a pas besoin de de­mander si le différend entre l’Autriche et la Serbie pou­vait être réglé par l’arbitrage ou non. Ce sont là des questions d’existence nationale et d’honneur qui ne se prêtent pas à l’arbitrage. La théorie panslaviste, qui prétend amener tous les Slaves sous le pouvoir du tzar, menaçait de diviser l’Autriche et même de la rayer du concert européen. La Serbie fut utilisée comme instru­ment et sa cause introduite dans la politique intérieure de sa voisine. Les documents contenus dans l’ultimatum autrichien le prouvent surabondamment. Il est également inutile d’essayer de prouver que l’Allemagne com­mit une grande erreur en violant la neutralité belge. M. Gladstone a ruiné ce point de vue une fois pour toutes et Sir Edward Grey est avec lui. Tout ceci prouve un état très triste des affaires et a produit des conséquences sérieuses. Mais il n’est pas inutile de disputer de ces inci­dents, afin d’éviter le grand problème. Ce grand pro­blème a été et est aujourd’hui de savoir si les Slaves gouverneront de la mer japonaise à Berlin, et encore plus loin à l’Occident, ou si l’Allemagne, même en lutte avec ses voisins civilisés de l’Ouest, restera debout pour maintenir la civilisation européenne et la sauver de la domination du « knout ».

 

(Signé : Dr Dernburg.)

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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 10:29

Le pangermanisme de Paul de Lagarde fut de plus en plus apprécié après sa mort pour être finalement repris comme une quasi religion d’État dans les années 30. L’argument de l’Espace vital, le Lebensraum, était apprécié de nombreux Allemands et un nombre non négligeable de juifs allemands assimilés y était également sensible. Bien sûr, c’est en grande partie l’antisémitisme ambiant qui poussa les Juifs vers l’assimilation. Mais les juifs-allemands n’avaient en réalité aucune réelle façon d’échapper à la haine que les antisémites leur portaient. L’assimilation ne fut jamais une solution d’acceptation, comme le prouvent les nombreuses associations antisémites de la fin du XIXe siècle, telle que le parti International antisémite, issu du congrès de 1882 du même nom, qui luttait clairement et ouvertement contre l’émancipation des Juifs.  

Dernburg

Dernburg

Bernhard Dernburg, que Rathenau accompagna en 1908 en mission au Sud-Ouest africain (voir Fritz Haber II),  fut un exemple frappant de cette génération qui avait radicalement tourné le dos à la judaïté. Dans une longue lettre ouverte adressée aux Américains, parue dans l’édition du dimanche 13 septembre 1914 du New York Sun (le dimanche étant sans conteste le jour le plus important en guise d’impact sur le lectorat), Dernburg défendit l’invasion de la Belgique par l’Allemagne en invoquant la nécessité d’un Grossdeutschland et en allant jusqu’à rappeler, entre les lignes, les arguments bellicistes du Général Bernhardi, qui dans son best-seller de 1911, L’Allemagne et la prochaine guerre, considérait la guerre comme une entreprise divine, glorifiant une politique d’agression impitoyable, au mépris des traités qui la règlementait.

Avec la famille Dernburg, nous sommes en face d’un cas typique d’assimilation de famille juive allemande qui, en moins de six générations, est passée du ghetto au pangermanisme de l’exécutif politique. Issu d’une famille juive distinguée qui s’imposa dans la finance, Friedrich Dernburg, le père de Bernhard Dernburg, se convertit au luthéranisme et se maria avec la fille d’un pasteur.

Gabriel Alphaud

Gabriel Alphaud

En 1915, le Français Gabriel Alphaud, lui-même d’origine juive (son père était un modeste cordonnier établi à Clermont), journaliste correspondant aux  États-Unis, publia un ouvrage de pas moins de 500 pages à charge contre Dernburg. Voici, en pleine guerre, un extrait de cette biographie de Dernburg vue par Alphaud : 

 

Avant d’être un homme d’État, M. Bernhardt Dernburg avait eu une jeunesse studieuse. Très actif, très entreprenant, il connaissait à vingt ans les principaux pays du monde. À New-York, il était venu en 1885 compléter son éducation commerciale et financière et y avait, trois ans durant, prolongé son séjour. Des États-Unis il avait appris à ce moment les ressources, il avait jugé du coefficient de puissance de l’élément germano-américain. Il avait consacré les dix années qui suivirent à parcourir une fois encore la Chine, la Russie, la France et était allé achever son éducation politique en Angleterre. Docteur de toutes les Universités, parlant couramment l’anglais, le français, le russe, les écrivant comme sa langue propre, très versé dans les questions financières, M. Bernhardt Dernburg devenait bientôt un homme que Guillaume II remarquait. Peu après, il était investi de la confiance de l’empereur qui le renvoyait en Angleterre où, pendant cinq années, il expérimentait et perfectionnait la méthode de pénétration pacifique et audacieuse, dont l’Allemagne devait tirer partout si grand profit. La coulisse de la politique anglaise était bientôt pour M. Dernburg sans secrets. D’habiles ramifications, d’ingénieux points de repères à la Cour et dans les journaux, de mystérieux centres d’espionnage dans les arsenaux, dans les ports et dans les banques, complétaient ce qu’une vaste érudition et une prodigieuse activité personnelle ne lui fournissaient pas. Revenu en Allemagne en 1906, et chargé aussitôt par l’empereur du Ministère des Colonies où il succédait au prince Hohenlohe-Langenburg, M. Dernburg concevait pour sa patrie le rêve d’une expansion coloniale égale à celle de l’Empire britannique. Il y avait, à ses yeux, manque de proportion entre la population allemande grossissante et son territoire.

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7 juin 2015 7 07 /06 /juin /2015 14:41
La religion de Paul de Lagarde

À l’instar d’un Léon Bloy, Paul de Lagarde s’était attiré à la fin de sa vie toutes les inimitiés possibles et imaginables, si bien qu’il mourut en ayant perdu l’essentiel de ses amis les plus charitables. Il était dans une telle détestation de la vie universitaire et de l’académisme allemands que ce mauvais ressentiment se manifestait chez lui par la conviction intime d’une conspiration à son égard. En quelque sorte, Lagarde projetait son propre penchant pour la calomnie et pour l’intrigue ; selon lui, la plupart de ses collègues l’enviaient et le plagiaient.

Tout cela n’empêcha aucunement la réputation de son œuvre de se propager au sein des élites intellectuelles dès son décès ; on fit de Lagarde un prophète, et de fait, il devint, à titre posthume, l’un des plus marquants théoriciens de l’idéologie völkish.  

 

Grossdeutschland

Grossdeutschland

Le moins que l’on puisse dire c’est que Paul de Lagarde fut un théologien très particulier. Considérant Luther comme un homme sans aucune importance, profondément irrité par le protestantisme ainsi que par la religion catholique – ne parlons pas de la religion juive pour laquelle il avait une aversion totale – Lagarde a échafaudé dans ses essais des années 1870 une sorte de nouvelle religion, basée sur la foi en la Grande Nation allemande, ce qu’il appellera Grossdeutschland, comprenons toute la Mitteleuropa. Pour lui, chaque pays aurait une tâche qui lui serait assignée par Dieu et lui seul aurait perçu et compris quels devraient être les devoirs nationaux qui incombent au peuple allemand. Bon nombre de chrétiens allemands, dans leur quête d’une croyance qui germaniserait le christianisme en le dépouillant de ses éléments juifs et universels, ont trouvé dans ce christianisme déformé un réconfort providentiel. En 1930, dans son essai Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts, Alfred Rosenberg, le fameux ministre d’Hitler et théoricien du nazisme, dira de cette déconstruction du christianisme que le national-socialisme n’est rien d’autre que l’incarnation du rêve germanique de Lagarde.

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 11:43
Le modèle éducatif de Paul de Lagarde

L’autre important cheval de bataille de Paul de Lagarde fut l’éducation ; sa vision très particulière de l’école sera par ailleurs reprise et appliquée trois décennies plus tard par les nazis. Son modèle scolaire, construit sur la rigueur, l’abstinence et l’abnégation, trouvera en effet beaucoup de similitudes avec l’école spartiate des NS-Ordensburgen nazis, ces centres de formation pour les futurs cadres du NSDAP. La conception de l’éducation de Lagarde était somme toute assez simple et claire : cela consistait en une instruction complète dispensée à un très petit nombre d’individus – cinquante mille hommes environ, soit 0,4% de l’ensemble de la population masculine de l’époque. Pour le reste, c’est-à-dire pour la grande majorité de la population, ne serait accordé que quelques connaissances élémentaires et rien de plus. Avec une restriction encore plus grande pour les femmes qui seront cantonnées dans les écoles primaires, où elles recevront un enseignement élémentaire avec quelques bribes d’instruction civique.

Paul de Lagarde

Paul de Lagarde

Lagarde s’est montré toutefois clément pour les femmes les plus volontaires : pour celles qui désiraient plus, leur mari obtiendraient l’autorisation de les instruire par la suite. Autre point du programme, et conformément à sa haine de la modernité, et donc à sa haine des villes et des grandes mégapoles, les écoles de Lagarde se situeraient à la campagne, coupées des distractions coupables de la vie citadine et de l’influence des parents. Ces écoles seront purgées de tout superflu, dissolution des associations estudiantines, suppressions des fêtes et des loisirs et, bien entendu, tabac et alcool proscrits. Il va sans dire que dans ce grand projet éducatif, les juifs n’avaient aucune place. Si ceux-ci désirent leurs propres écoles, qu’ils aillent les construire en Palestine car avec cette « vermine d’usuriers », aucun compromis n’était selon Lagarde possible, « on ne négocie pas avec les trichines et les bacilles, celles-ci n’étant aucunement susceptibles d’être éduquées ». On notera que Lagarde fut l’un des premiers à assimiler les juifs aux insectes nuisibles, jeu sémantique qui fera florès dans les années 30.

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