Je ne me suis pas proposé d’étudier dans cet ouvrage les événements de la guerre européenne, mais seulement les phénomènes psychologiques dont sa genèse et son évolution restent
enveloppées.
La narration Adèle d’une telle lutte serait impossible aujourd’hui. Trop de passions nous agitent. Les générations qui créent l’histoire ne sauraient l’écrire. Le recul du temps est nécessaire à l’intelligence des grands drames que les passions des hommes font surgir. Sans équité pour les vivants, l’histoire n’est impartiale que pour les morts.
Mais derrière les événements dont nous voyons se dérouler le cours, se trouve l’immense région des forces immatérielles qui tes firent naître. Les phénomènes du inonde visible ont leur racine dans un monde invisible où s’élaborent les sentiments et les croyances qui nous mènent. Cette région des causes est la seule dont nous nous proposons d’aborder l’étude.
La guerre qui mit tant de peuples aux prises éclata comme un coup de tonnerre dans une Europe pacifiste, bien que condamnée à rester en arme..
Le succès de la diplomatie durant la guerre balkanique laissait espérer que les gardiens officiels de la paix la préserveraient encore. Il n’en fut rien. Après une semaine de pourparlers diplomatiques L’Europe était en feu.
Des événements d’une aussi formidable grandeur ne sauraient dépendre de la volonté d’un seul homme. Les causes en sont profondes, lointaines et variée.. Elles s’accumulent lentement jusqu’au jour où leurs effets apparaissent brusquement. Il semblerait que dans la genèse des événements historiques, les causes s’additionnent en progression arithmétique alors que leurs effets croissent avec la rapidité des progressions géométriques.
Pour comprendre les véritables origines de la guerre européenne, il faut remonter à des faits antérieurs et surtout étudier les transformations de l’âme allemande moderne. De la mentalité d’un peuple dérive sa conduite et par conséquent son histoire.
La guerre actuelle est une lutte de forces psychologiques.
Des idéals inconciliables sont aux prises. La liberté individuelle se dresse contre l’asservissement collectif, l’initiative personnelle contre la tyrannie étatiste, les anciennes habitudes de loyauté internationale et de respect des traités, contre la suprématie des canons.
L’idéal d’absolutisme de la force que l’Allemagne prétend aujourd’hui faire triompher n’est pas nouveau, puisqu’il régna sur le monde antique. Deux mille ans d’efforts furent nécessaires à l’Europe pour essayer de lui en substituer un autre.
Le triomphe des théories germaniques ramènerait les peuples aux plus dures périodes de leur histoire, à ces âges de violence dans lesquels la justice n’avait d’autre fondement que la loi du plus fort
L’humanité commençait à oublier ces heures sombres où le faible était écrasé "sans pitié, où l’être devenu inutile se voyait violemment rejeté, où l’idéal des peuples était la conquête, le meurtre et le pillage..
Ce fut une illusion dangereuse de croire que les progrès de la civilisation avaient définitivement anéantie les mœurs sauvages des périodes primitives. De nouveaux barbares, dont les siècles n’ont pas adouci la férocité ancestrale, rêvent maintenant d’asservir le monde pour l’exploiter.
Les conceptions dominatrices de l’Allemagne sont redoutables parce qu’elles ont fini par revêtir une forme religieuse. Hallucinés par leur rêve, les peuples germaniques se croient, comme jadis les Arabes au temps de Mahomet, une race supérieure destinée à régénérer le monde, après l’avoir conquis.
Les divinités d’un peuple n’incarnent pas seulement ses illusion,, mais aussi ses besoins matériels, ses jalousies et ses haine.. Tels les dieux nouveaux de la Germanie.
Ils appartiennent à la famille de ces puissances mystiques dont le rôle fut prépondérant dans l’histoire. Pour les faire triompher, des millions d’hommes périrent misérablement, de florissantes cités furent ravagées, de grands empires fondés. A son origine, un souverain ayant pendant vingt-cinq ans maintenu une paix nécessaire à la prospérité de son empire et qui, brusquement, se laisse entraîner dans un conflit redoutable qu’il ne souhaitait pas. Un peuple dont la richesse industrielle et commerciale grandissait chaque jour, acceptant avec une délirante joie cette lutte meurtrière qui le ruinera pour longtemps. Des hommes cultivés incendiant des villes des bibliothèques séculaires, des chefs-d’œuvre de l’art respectés par les guerres antérieures. Quel prophète aurait pu prédire une telle éclosion d’incohérentes chose ?
Parmi les imprévisibles phénomènes que cette guerre fit surgir, ne faut-il pas citer encore l’explosion de fureur mystique dont fut saisi le peuple Allemand et à laquelle les plus illustres savants ne surent pas se soustraire. L’action de la contagion mentale l’emporta sur la raison et un vent de folie enveloppa leurs Dirigés uniquement par la logique rationnelle dans leurs investigations, les savants veulent toujours la voir conduire le monde et s’indignent dès que les phénomènes semblent échapper à son influence..
Ils oublient ainsi qu’à côté des lumières intellectuelles, guidant l’homme de science à travers ses recherches et le philosophe dans ses doctrines, existent des forces affectives, mystiques et collectives, sans parenté avec, l’intelligence. Chacune d’elles possède une logique spéciale, très différente de la logique rationnelle. Cette dernière bâtit la science, mais ne crée pas l’histoire.
Les formes de logiques indépendantes de l’intelligence élaborent leurs enchaînements dans cet obscur domaine de l’inconscient, dont ta science commence à peine l’étude.. C’est pourquoi elles restèrent longtemps ignorées.
Gustave Le Bon
Notre précédent ouvrage a été consacré à décrire l’âme des races. Nous allons étudier maintenant l’âme des foules.
L’ensemble de caractères communs que l’hérédité impose à tous les individus d’une race constitue l’âme de cette race. Mais lorsqu’un certain nombre de ces individus se trouvent réunis en foule pour agir, l’observation démontre que, du fait même de leur rapprochement, résultent certains caractères psychologiques nouveaux qui se superposent aux caractères de race, et qui parfois en diffèrent profondément.
Les foules organisées ont toujours joué un rôle considérable dans la vie des peuples ; mais ce rôle n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. L’action inconsciente des foules se substituant à l’activité consciente des individus est une des principales caractéristiques de l’âge actuel. J’ai essayé d’aborder le difficile problème des foules avec des procédés exclusivement scientifiques, c’est-à-dire en tâchant d’avoir une méthode et en laissant de côté les opinions, les théories et les doctrines. C’est là, je crois, le seul moyen d’arriver à découvrir quelques parcelles de vérité, surtout quand il s’agit, comme ici, d’une question passionnant vivement les esprits. Le savant, qui cherche à constater un phénomène, n’a pas à s’occuper des intérêts que ses constatations peuvent heurter. Dans une publication récente, un éminent penseur, M. Goblet d’Alviela, faisait observer que, n’appartenant à aucune des écoles contemporaines, je me trouvais parfois en opposition avec certaines conclusions de toutes ces écoles. Ce nouveau travail méritera, je l’espère, la même observation. Appartenir à une école, c’est en épouser nécessairement les préjugés et les partis pris.
Je dois cependant expliquer au lecteur pourquoi il me verra tirer de mes études des conclusions différentes de celles qu’au premier abord on pourrait croire qu’elles comportent ; constater par exemple l’extrême’ infériorité mentale des foules, y compris les assemblées d’élite, et déclarer pourtant que, malgré cette infériorité, il serait dangereux de toucher à leur organisation. C’est que l’observation la plus attentive des faits de l’histoire m’a toujours montré aue les organismes sociaux étant aussi compliqués que ceux de tous les êtres, il n’est pas du tout, en notre pouvoir de leur faire subir brusquement des transformations profondes. La nature est radicale parfois, mais jamais comme nous l’entendons, et c’est pourquoi la manie des grandes réformes est ce qu’il y a de plus funeste pour un peuple, quelque excellentes que ces réformes puissent théoriquement paraître. Elles ne seraient utiles que s’il était possible de changer instantanément l’âme des nations. Or le temps seul possède un tel pouvoir. Ce qui gouverne les hommes, ce sont les idées, les sentiments et les mœurs, choses qui sont en nous-mêmes. Les institutions et les lois sont la manifestation de notre âme, l’expression de ses besoins. Procédant de cette âme, institutions et lois ne sauraient la changer.
L’étude des phénomènes sociaux ne peut être séparée de celle des peuples chez lesquels ils se sont produits. Philosophiquement, ces phénomènes peuvent avoir une valeur absolue ; pratiquement ils n’ont qu’une valeur relative.
Il faut donc, en étudiant un phénomène social, le considérer successivement sous deux aspects très différents. On voit alors que les enseignements de la raison pure sont bien souvent contraires à ceux de la raison pratique. il n’est guère le données, même physiques, auxquelles cette distinction ne soit applicable. Au point de vue de la vérité absolue, un cube, un cercle, sont des figures géométriques invariables, rigoureusement définies par certaines formules. Au point de vue de notre œil, ces figures géométriques peuvent revêtir des formes très variées. La perspective peut transformer en effet le cube en pyramide ou en carré, le cercle en ellipse ou en ligne droite ; et ces formes fictives sont beaucoup plus importantes à considérer que les formes réelles, puisque ce sont les seules que nous voyons et que la photographie ou la peinture puissent reproduire. L’irréel est dans certains cas plus vrai que le réel. Figurer les objets avec leurs formes géométriques exactes serait déformer la nature et la rendre méconnaissable. Si nous supposons un monde dont les habitants ne puissent que copier ou photographier les objets sans avoir la possibilité de les toucher, ils n’arriveraient que très difficilement à se faire une idée exacte de leur forme. La connaissance de celte forme, accessible seulement à un petit nombre de savants, ne présenterait d’ailleurs qu’un intérêt très faible.
Le philosophe qui étudie les phénomènes sociaux doit avoir présent à l’esprit, qu’à côté de leur valeur théorique ils ont une valeur pratique, et que, au point de vue de l’évolution des civilisations, cette dernière est la seule possédant quelque importance. Une telle constatation doit le rendre fort circonspect dans les conclusions que la logique semble d’abord lui imposer.
D’autres motifs encore contribuent à lui dicter cette réserve. La complexité des faits sociaux est telle qu’il est impossible de les embrasser dans leur ensemble, et de prévoir les effets de leur influence réciproque. Il semble aussi que derrière les faits visibles se cachent parfois des milliers de causes invisibles. Les phénomènes sociaux visibles paraissent être la résultante d’un immense travail inconscient, inaccessible le plus souvent à notre analyse. On peut comparer les phénomènes perceptibles aux vagues qui viennent traduire à la surface de l’océan les bouleversements souterrains dont il est le siège, et que nous ne connaissons pas. Observées dans la plupart de leurs actes, les foules / font preuve le plus souvent d’une mentalité singulièrement inférieure ; mais il est d’autres actes aussi où elles paraissent guidées par ces forces mystérieuses que’ les anciens appelaient destin, nature, providence, que nous appelons voix des morts, et dont nous ne saurions méconnaître la puissance, bien que nous ignorions leur essence. Il semblerait parfois que dans le sein des nations se trouvent des forces latentes qui les guident. Qu’y a-t-il, par exemple, de plus compliqué, de plus logique, de plus merveilleux qu’une langue ? Et d’où sort cependant celte chose si bien organisée et si subtile, sinon de l’âme inconsciente des foules? Les académies les plus savantes, les grammairiens les plus estimés ne font qu’enregistrer péniblementles lois qui régissent ces langues, et seraient totalement incapables de les créer. Même pour les idées de génie des grands hommes, sommes-nous bien certains qu’elles soient exclusivement leur oeuvre ? Sans doute elles sont toujours créées par des esprits solitaires ; mais les milliers de grains de poussière qui forment l’alluvion où ces idées ont germé, n’est-ce pas l’âme des foules qui les a formés ?
Les foules, sans doute, sont toujours inconscientes ; mais cette inconscience même est peut-être un des secrets de leur force. Dans la nature, les êtres soumis exclusivement à l’instinct exécutent des actes dont la complexité merveilleuse nous étonne. La raison est chose trop neuve dans l’humanité, et trop imparfaite encore pour pouvoir nous révéler les lois de l’inconscient et surtout le remplacer. Dans tous nos actes la part de l’inconscient est immense et celle de la raison très petite. L’inconscient agit comme une force encore inconnue.
Si donc nous voulons rester dans les limites étroites mais sûres des choses que la science peut connaître, et ne pas errer dans le domaine des conjectures vagues et des vaines hypothèses, il nous faut constater simplement les phénomènes qui nous sont accessibles, et nous borner à cette constatation. Toute conclusion tirée de nos observations est le plus souvent prématurée, car, derrière les phénomènes que nous voyons bien, il en est d’autres que nous voyons mal, et peut-être même, derrière ces derniers, d’autres encore que nous ne voyons pas.
Lors d’une représentation de La Boîte de Pandore qu’il organisa à Vienne, en 1905, pour protester contre l’interdiction de ce chef-d’œuvre de
Wedekind, Karl Kraus donna du personnage de Lulu une interprétation majeure. Texte admirable, critique qui va au-delà du théâtre voire de ce monde d’hommes et de pouvoir jusqu’au « chaos ». «
Mais, au milieu des cadavres, passe une somnambule de l’amour, celle en qui tous les privilèges de la femme ont été transformés en vices par un monde imbu de ses idées sociales. »
Frank Wedekind, rivant le clou à ses accusateurs, par le biais de la comtesse Geschwitz, personnage tragique par excellence, nous oblige à distinguer « morale bourgeoise, que le juge a mission de protéger, et morale humaine, qui échappe à toute juridiction d’ici-bas ». « Pourtant, la seule malédiction du penchant contre nature n’aurait pu me séduire assez pour en faire l’objet d’un travail théâtral. Je le fis plutôt parce que je pensais que ce type de fatalité, sa façon de nous heurter dans notre culture, n’avait pas été traité de manière tragique. J’ai eu envie d’arracher au sort du ridicule la puissance tragique de combats physiques extraordinairement forts. »
C’est un trait inhérent à la voracité mais aussi à la véhémence du jeune âge qu’un
phénomène, une aventure, un modèle en chasse un autre. L’on s’échauffe et l’on s’épanche, l’on se soumet et l’on s’attache avec une passion exclusive. Dès que l’on est déçu
par cette idole, on la précipite du haut de son piédestal et on la détruit sans scrupule ; il n’est pas question d’être juste, elle signifiait trop de choses. Et l’on installe la nouvelle idole
parmi les décombres de l’ancienne. Peu importe qu’elle s’y sente mal à l’aise. L’on est versatile et tyrannique envers ses idoles, l’on ne s’inquiète guère de ce qu’elles éprouvent de leur côté,
elles sont là pour être érigées et renversées et se succèdent en un nombre qui étonne, si diverses et contradictoires que celui qui envisagerait de les considérer toutes à la fois pourrait bien
prendre peur. L’une ou l’autre réussira à prendre rang de divinité, elle se maintiendra et sera épargnée, on ne s’attaquera pas à elle. Le temps seul l’atteindra, mais pas la malveillance du
disciple. Une telle divinité se dégradera peut-être ou s’enlisera dans un terrain qui cède et pourtant : elle restera intacte dans l’ensemble et ne perdra pas son aspect.
Imaginez les ravages survenus dans les différents temples qu’un homme porte en lui, lorsqu’il a vécu quelque temps. Nul archéologue ne saurait se faire une idée juste de leur agencement. A elles seules, ces images des dieux restées intactes, reconnaissables, constituent déjà un énigmatique Panthéon. Mais sur les ruines, il découvrirait d’autres ruines, de plus en plus étranges, de plus en plus extravagantes. Comment comprendrait-il pourquoi telles ruines viennent précisément s’ajouter aux autres ? Leur seul point commun est la manière dont elles sont détruites, si bien qu’il pourrait en déduire simplement que c’est le même barbare qui a exercé ici ses ravages.
Il serait plus sage sans doute de ne pas toucher à toutes ces ruines et temples. Mais j’ai décidé aujourd’hui de ne pas être sage et de parler d’une de mes idoles qui prit rang de divinité et qui, après une souveraineté absolue de près de cinq ans, fut cependant évincée puis finalement détrônée après cinq autres années. Il y a très longtemps de cela, et je puis ainsi en avoir à peu près une vue d’ensemble. Je sais aujourd’hui pourquoi Karl Kraus arriva à point nommé pour moi, pourquoi il prit une telle emprise sur moi et pourquoi je dus finalement me défendre contre lui.
Au printemps de 1924 — je n’étais rentré à Vienne que depuis quelques semaines — des amis m’emmenèrent pour la première fois à une soirée de lecture de Karl Kraus.
La grande salle du Konzerthaus était bondée. J’étais assis tout au fond et ne pouvais voir grand-chose à cette distance : un petit homme plutôt chétif, légèrement penché en avant, avec un visage effilé d’une vivacité inquiétante et qui me dérouta ; c’était le visage d’une créature inconnue, d’un animal que je découvrais, mais je n’aurais pu dire lequel. La voix était tranchante et irritée et dominait aisément la salle en s’amplifiant brusquement et fréquemment.
Ce qu’en revanche je pouvais observer avec précision autour de moi, c’était les gens. Il régnait dans la salle une atmosphère que les grandes réunions m’avaient rendue familière : c’était comme si tout ce que l’orateur avait à dire était déjà connu et prévu. Pour le nouveau venu qui avait été absent de Vienne durant les huit années peut-être les plus importantes — celles qui s’étaient écoulées entre ses onze et ses dix-neuf ans — tout, jusqu’au moindre détail, était nouveau et déconcertant. Car ce qui se disait là avec une emphase passionnée qui en accroissait l’importance, concernait d’innombrables détails de la vie publique, et aussi de la vie privée. Il était d’abord bouleversant de sentir qu’il se passait dans une ville tant de choses qui méritent d’être mises en valeur et concernent tout le monde. La guerre et ses séquelles, le vice, le crime, la cupidité, l’hypocrisie, mais aussi les fautes d’impression — tout était souligné, mentionné et dénoncé, placé dans un contexte quelconque avec la même véhémente énergie, et déballé devant un millier de personnes qui saisissaient chaque mot, le désapprouvaient, l’acclamaient, en riaient dans la jubilation.
Dois-je avouer que ce qui, au début, me dérouta le plus ce fut la soudaineté de l’énorme effet produit ? Comment se faisait-il que tous sussent exactement de quoi il s’agissait, qu’ils eussent tout reconnu et désapprouvé à l’avance, attendant avec anxiété qu’en soit prononcée la condamnation ? Toutes les accusations étaient formulées en un langage curieusement compact qui avait quelque chose d’un paragraphe de dossier judiciaire, jamais interrompu, jamais achevé, qui semblait avoir commencé des années auparavant et devoir se dévider exactement ainsi durant des années à venir. La parenté avec le domaine juridique était également perceptible dans le fait que tout présupposait une loi établie et absolument irréfutable, intangible. On comprenait clairement ce qui était bien, on comprenait clairement ce qui était mal. Cela avait la dureté naturelle du granit que nul n’aurait réussi à marquer d’une éraflure ou d’un griffonnage. Mais c’était pourtant une loi d’un caractère très particulier et je pus ainsi sentir dès la première fois à quel point je commençais à m’y soumettre, moi qui ne savais rien de ceux qui se rendaient coupables de transgression. Car ce qu’il y avait d’incompréhensible et d’inoubliable pour quiconque en a été le témoin — inoubliable même s’il devait vivre trois cents ans — c’est que cette loi était du feu : elle irradiait, elle brûlait et anéantissait. Ces phrases construites comme des forteresses cyclopéennes s’ajustant toujours avec précision les unes aux autres lançaient soudain des éclairs qui n’avaient rien d’innocent, qui n’illuminaient rien : ce n’était pas non plus des éclairs de théâtre, mais des éclairs meurtriers ; et ce déroulement du châtiment exterminateur qui s’accomplissait publiquement, à la vue et aux oreilles de tous, répandait une telle horreur et une telle violence que personne ne pouvait s’y soustraire.
Chaque verdict était exécuté sur-le-champ. Une fois prononcé, il était irrévocable. Nous assistions tous à l’exécution. Ce qui plongeait les spectateurs dans une sorte d’expectative lancinante, ce n’était pas tant le verdict que son exécution immédiate. Certaines victimes le plus souvent indignes prenaient la défensive et n’acceptaient pas leur exécution. Bon nombre comme s’il faisait parler des voix : les citations étaient acoustiques.
Mais comme il citait toujours sans distinction, n’omettant aucune voix, n’en réprimant aucune, le fait qu’elles se côtoyaient toutes, jouissant d’une sorte d’étrange égalité de droits où ne comptaient ni leur rang, ni leur poids, ni leur valeur, Karl Kraus, unique en son genre, était ce que Vienne avait de plus vivant à offrir à l’époque.
C’était le plus étrange des paradoxes : cet homme qui méprisait tant de choses — depuis l’Espagnol Quevedo et depuis Swift le contempteur le plus imperturbable de la littérature mondiale, une sorte de divin fustigeur de l’humanité coupable — donnait la parole à tous. Il était incapable de renoncer à la voix la plus insignifiante, la plus futile, la plus creuse. Sa grandeur consistait à être le seul, littéralement le seul, à faire comparaître, à écouter, interroger, attaquer et fouetter le monde dans la mesure où il le connaissait, son monde à lui tout entier, en la personne de ses représentants, et ils étaient innombrables. Il était ainsi le contraire de ces poètes, de l’immense majorité de tous les poètes qui passent de la pommade aux hommes afin d’être aimés et glorifiés par eux. Il est sans doute inutile d’insister sur la nécessité de personnages comme lui, justement parce qu’ils sont si rares.
Mes considérations sont consacrées ici essentiellement à Kraus pris sur le vif, à Kraus tel qu’il était lorsqu’il s’adressait à un grand nombre de personnes à la fois. On ne le répétera jamais assez : ce Kraus en chair et en os qui vous arrachait à votre torpeur, vous tourmentait, vous écrasait, ce Kraus dont on n’arrivait plus à se passer, qui vous touchait et vous ébranlait si bien qu’il vous fallait des années pour rassembler vos forces et vous affirmer contre lui, c’était l’orateur. Il n’y eut jamais, depuis que j’ai vu le jour, un orateur comme lui dans aucun des espaces linguistiques que je connais.
Source éditeur
Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Kraus, le point d’orgue de
son activité de journaliste et de polémiste, qui a commencé en 1899 avec la création de Die Fackel, journal dont la mission est déjà annoncée par son titre qui peut se traduire par « Le
Flambeau ». Eclaireur et sentinelle, Kraus a été animé par la volonté de combattre l’obscurantisme et d’attirer l’attention sur les démissions de l’esprit, les manquements à la raison et les
agressions contre la nature. Possédé par sa mission et persuadé de son devoir d’intransigeance, il a rédigé seul Die Fackel à partir de 1911. Les numéros pouvaient être d’importance très
inégale, allant de quelques feuillets à plus de cent pages. Rien de plus contraire à l’exigence de vérité, selon Kraus, que de sortir un journal ayant toujours le même nombre de pages alors que
l’intérêt de l’actualité fluctue. Avant même toute considération sur la façon dont est traitée l’information, la régularité du volume est déjà pour lui le signe d’un mensonge et d’un danger car,
bridant toute hiérarchie, la presse met ainsi les informations au même niveau sans pouvoir toujours en souligner aucune à sa juste valeur, gonflant ou réduisant l’importance d’un événement en
raison des seules nécessités d’un calibrage figé : selon la saison, autant de place peut être accordée à l’invasion d’un pays ou aux dérapages policiers qu’aux mariages princiers ou aux frasques
d’une femme d’avocat, le tout entrecoupé de publicités — subsides dont se passait Die Fackel, qui ne vivait que des recettes des ventes et des abonnements. Aussi longtemps qu’il a paru,
ce journal a bénéficié d’un lectorat qui pouvait lui aussi fluctuer, allant de 9.000 à 38.000 lecteurs selon les numéros. Kraus ne se souciait pas de fidéliser ses lecteurs en les caressant dans
le sens du poil. Il s’en prend même parfois directement à eux quand ils l’agacent et veulent l’enfermer dans un rôle comme celui du trublion patenté qui doit avoir une idée sur tout et le faire
savoir publiquement. C’est ainsi qu’il déclare au début de Troisième nuit de Walpurgis : « Certains [lecteurs] sont si impétueux que je recule davantage devant eux que devant le danger ;
ils prennent en effet d’assaut une librairie avant de partir à regret en insinuant que "c’est sans doute par peur qu’on ne paraît pas". Bien deviné dans la mesure où la conscience de se présenter
dans ces moments-là devant de tels partisans est aussi un facteur de blocage. » À l’obligation d’écrire, Kraus a substitué, pendant les premiers mois de l’année 1933, celle de prendre la mesure
de la catastrophe. Comme un acteur de théâtre qui fait de son silence un soutien de la réponse à venir.
«Je reste coi;
et ne dis pas pourquoi.
Et il y a du silence, alors que la terre craquait.
Aucune parole qui touchait; [...]
ensuite c’était indifférent.
La parole s’endormait lorsque ce monde s’éveillait »,
fait-il paraître dans le bref numéro qui précède Troisième nuit de Walpurgis, dont le texte était destiné au départ à faire tout un numéro de Die Fackel. Il ne l’a été que partiellement - numéros 890-905, fin juillet 1934 -, Kraus ayant renoncé au dernier moment à tout publier pour ne pas mettre ses amis en danger. Car le danger qui menace tous les opposants en cette année 1933 est plus grave que jamais. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, Kraus semble être l’un des rares à s’en apercevoir si tôt et avec autant de clairvoyance, ne portant pas un jugement simplement politique mais fournissant, à partir d’une critique de la langue, une analyse de ce phénomène qu’il appelle l’« Événement ».
Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait : non pas pressenti ou anticipé, car ce n’est pas le livre d’un voyant mais celui de quelqu’un qui simplement sait regarder. Les documents sur lesquels il s’appuie, tout le monde pouvait en disposer. Kraus n’avait pas de sources d’information secrètes ou privilégiées. Il lisait simplement les journaux, écoutait la radio (« Souvent il suffit d’écouter la radio quand on recherche la vérité »), opérait des recoupements, vérifiait, classait. Il donne d’ailleurs expressément ses sources d’informations : XArbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neue Freie Presse, la Reichspost, la Berliner Illustrierte et - modérément, comme il le dit - Mein Kampf (cai qui sait lire n’a pas besoin d’en faire son livre de chevet pour voir quelle idéologie il colporte et quel but il poursuit). Dès 1933 donc, Kraus parle longuement des préparatifs de guerre de l’Allemagne nazie, de ses visées expansionnistes, de l’antisémitisme affiché et brutal, de la structure préfasciste de la société allemande, des camps de concentration (le premier, Oranienburg, a été ouvert en février 1933, suivi par celui de Dachau en mars de la même année), des tortures, des exécutions sommaires, des sévices perpétrés contre les femmes accusées de « se commettre » avec des Juifs, de la « détention préventive » comme incarcération arbitraire et sans jugement permettant de mettre rapidement les opposants à l’écart. Si Kraus est prophétique, c’est dans quelques phrases qui résument la nature profonde du nazisme — dont il ne verra pourtant jamais toute l’horreur puisqu’il est mort en 1936, deux ans avant l’AnschluE, dont il honnissait l’idée : « C’est un moment, dans la vie des nations, qui ne manque pas de grandeur dans la mesure où, en dépit de l’éclairage électrique et même de tous les expédients de la radiotechnique, on renoue avec l’état primitif et où un bouleversement de toutes les conditions de vie passe souvent par la mort. » Ou ceci : « Simultanéité d’électro-technique et de mythe, de désintégration atomique et de bûcher, de tout ce qui existe déjà et n’existe plus ! »
Comment prétendre alors qu’on ne savait pas, qu’il était impossible de savoir? Ces « millions de gens qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien »... La seule explication pour Kraus est qu’on ne voulait pas savoir, qu’on se refusait à imaginer comme possible ce qui arrivait aux autres parfois au vu et su de tous : « Les rites très stricts de la préventive [...] subsistent en vertu de la fidélité des zélateurs à leur foi et plus encore parce que ceux qui dorment dans des lits ne veulent pas y croire. » Ne pas admettre les choses tant qu’elles ne nous touchent pas personnellement. C’est ainsi que le président du Pen Club autrichien, lui-même juif, déclare qu’il n’a rien à reprocher (personnellement) aux nazis et qu’on ne lui a jamais rien demandé sur sa judéité, répétant qu’il n’a jamais été importuné par les nazis et que c’est leur faire un bien mauvais procès d’intention que de les suspecter de visées aussi horribles que les interdictions professionnelles, les camps de concentration et les tortures.
Ce qui semble avoir initialement profité au nazisme est moins le fait que la population ait été tenue à l’écart qu’elle ait été intégrée dans une orchestration du mensonge ; elle a favorisé son installation au pouvoir avant de refouler et de dénier sa participation. Loin d’être une catastrophe surgie de nulle part, le nazisme a su s’appuyer sur les attentes, les peurs et les désirs refoulés de tout un peuple qui, dans une large part et depuis les années d’après la Première Guerre mondiale, y a trouvé son compte. Plusieurs fois Kraus s’insurge contre la léthargie ambiante et contre cette abdication de la conscience : « Les Allemands ne se rendent-ils pas compte — car les autres s’en rendent compte — non seulement qu’aucune nation ne se réfère aussi souvent qu’elle au fait qu’elle en est une mais que le reste du monde n’emploie pas aussi souvent en une année le terme de "sang" que ne le font les radios et les journaux allemands en une journée ? » Ou ceci : « Ces voix et ces visages ne devraient-ils pas au moins permettre à celui qui est né d’une mère de voir juste ? » Ou à propos de Hitler : « L’observateur ne ressent-il pas des brûlures d’estomac quand notre homme apparaît en public, affable et surtout débordant d’amour pour les enfants ? » Et ceci encore : « Que cela ait un effet encourageant plutôt que déprimant, voilà ce qui est phénoménal. »
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Extrait :
Nous proposons d'interpréter l'histoire culturelle de l'Allemagne entre 1848 et 1890, à la
lumière de la notion de réalisme. Celle-ci, en effet, se révèle centrale dans le contexte de l'histoire des idées politiques et philosophiques, de l'histoire de l'art et de la littérature, de
celle des institutions d'enseignement ou des intellectuels. L'histoire de la notion de réalisme ouvre, par ailleurs, des perspectives décisives sur l'histoire sociale, puisqu'il apparaît que
l'engagement en faveur du réalisme conduira à cette époque à une redéfinition de la conception traditionnelle de la Bildung (culture personnelle, éducation, instruction) et du système culturel
des classes moyennes bourgeoises, tandis que le rejet du réalisme ira de pair avec la défense d'une conception idéaliste de la culture, en référence à la tradition goethéenne et humboldtienne.
Les positions adoptées face au réalisme sont, finalement, un révélateur permettant de reconstruire le « système culturel » de cette bourgeoisie (Bürgertum) qui se représente elle-même comme le
juste milieu de la société contemporaine, entre les élites aristocratiques et les « classes dangereuses ».
Cet essai d'histoire culturelle s'inspire librement du modèle de l'histoire des concepts (Begriffsgeschichte) de Reinhart Koselleck (1923-2006). Dans un texte intitulé « Histoire des concepts et
histoire sociale ‘ », celui-ci montre que l'histoire des concepts, qui se fonde sur l'analyse et l'interprétation des textes et des discours, et se conçoit comme une modalité de l'histoire
culturelle, se rattache aussi à l'histoire sociale. L'histoire de la notion de réalisme est, ainsi, selon cette approche, indissociable de la notion de bourgeoisie (Bürgertum)2 Les limites
chronologiques de notre étude (1848-1890) restreignent, certes, la perspective diachronique généralement adoptée par Koselleck dans ses travaux d'histoire des concepts. Mais toute notion, et
celle de réalisme ne fait pas exception à la règle, se définit à une époque donnée en fonction de ses significations antérieures : on est ainsi conduit, pour cerner la tradition allemande du
réalisme, à remonter jusqu'au classicisme weimarien.
Au lendemain des mouvements révolutionnaires de 1848, de leur répression en 1849 et de la restauration du néo-absolutisme en Prusse, en Autriche et dans toute la Confédération germanique,
l'idéalisme de la période Vormärz (les décennies qui avaient précédé la révolution de mars 1848) est brisé. Mais le comportement de la plupart des acteurs de la période 1850-1871 sera marqué par
la mémoire des événements révolutionnaires de 1848-1849. Quoi qu'il en soit, la décennie 1849-1859, pour les libéraux allemands, est une période caractérisée par le marasme : l'appel à un «
nouveau réalisme », lancé par Rochau dès 1853, n'est encore qu'une pétition de principe.
Au début des années 1850, un nouveau maître mot finit en effet par s'imposer à tous : celui de réalisme. Dans son essai de 1853, Grundsätze der Realpolitik (Principes de la politique réaliste),
le libéral Ludwig August von Rochau s'efforce de reformuler les aspirations des libéraux en tenant compte des leçons de l'automne 1849. Lorsqu'il est appelé à la tête du gouvernement, en 1862,
Bismarck apparaît comme un archi-conservateur autoritaire : au fur et à mesure de ses succès militaires (guerre des Duchés en 1864 ; Königgrätz/Sadowa en 1866), beaucoup de libéraux se rallient à
sa politique qu'ils considèrent comme la seule chance « réaliste » de faire aboutir l'unité allemande. Cette conversion qui, selon la formule de Hermann Baumgarten, résulte de « l'autocritique du
libéralisme », Ludwig Bamberger se fait fort de l'expliquer aux Français dans une série d'articles publiés en février 1867 : il vante « la façon réaliste d'envisager les choses » propre à
Bismarck et prédit que c'est lui qui réalisera la révolution allemande manquée en 1848.
Au cours de la période 1870-1890, l'expérience de la guerre franco-allemande, de la victoire de Sedan et de la proclamation du Reich, le spectacle de la « débâcle » française et de la Commune de
Paris se surimposent à la mémoire de la révolution de 1848, comme la confirmation, pour beaucoup de contemporains, que l'Allemagne nouvelle a surmonté son idéalisme révolutionnaire et a démontré
l'éclatante supériorité de la « voie particulière » (Sonderweg) du réalisme suivie depuis l'arrivée au pouvoir de Bismarck.
La Realpolitik de Bismarck est une représentation que ses partisans nationaux-libéraux ont projetée sur son action. Après la rupture de l'alliance gouvernementale avec les nationaux-libéraux en
1878, qui conduit à l'abandon du « combat pour la culture » (Kulturkampf) et à la définition d'une nouvelle ligne de front politique, antisocialiste cette fois, les libéraux conservateurs se
rendent à l'évidence : le pacte scellé avec Bismarck en 1866 au nom du réalisme ne leur a pas permis de peser durablement sur la politique du nouveau Reich. Plus tard, l'expression Realpolitik
qualifiera rétrospectivement une période politique qui apparaîtra comme prudemment réaliste (trop prudemment, dit Max Weber, dans sa leçon inaugurale de Fribourg en 1895) par contraste avec le «
nouveau réal-idéalisme » pétri de volonté de puissance impérialiste qui caractérise l'époque wilhelminienne.
Mais le débat sur le réalisme en politique ne concerne pas que les libéraux. S'il est vrai que le projet de Karl Marx consiste à dépasser « l'idéalisme » des socialistes de 1848 et à parvenir au
réalisme radical de la révolution prolétarienne, on peut dire que le désaccord de Marx et de Lassalle porte sur la différence entre le réalisme radical et la Realpolitik opportuniste.
Ferdinand Lassalle suivait une logique analogue à celle des nationaux-libéraux ralliés à Bismarck : il était prêt à approuver une « révolution venue d'en haut », voire une dictature sociale, et
il engagea en 1863 des pourparlers secrets avec Bismarck dans l'espoir d'ouvrir la voie au socialisme d'État. Cette Realpolitik socialiste, Marx la considérait comme illusoire et vouée à
l'échec.
Dans le débat de société sur la réforme de l'enseignement secondaire et des formations supérieures, l'opposition entre partisans de l'enseignement classique et défenseurs de l'enseignement
moderne (Realbildung), plus scientifique et mieux adapté aux réalités sociales et culturelles contemporaines, accompagne la modernisation de la société et de la culture. Dans ce contexte, real
est l'équivalent de « moderne » dans l'usage français. Le système du néohumanisme hérité de l'époque de Goethe et institutionnalisé sous l'égide de Humboldt est bientôt concurrencé par les
établissements d'enseignement moderne, tournés vers la formation professionnelle autant que vers la culture générale. Fondée sur la rationalité scientifique et technique, destinée à former
l'esprit réaliste de l'ingénieur, du commerçant, des cadres d'entreprise, cette conception de l'éducation moderne (Realbildung) entend renouveler le néohumanisme élitaire de Goethe et de
Humboldt.
Les Mémoires de Fritz Mauthner, le philosophe du scepticisme linguistique dont Wittgenstein se démarque dans le Tractatus, révèlent que, pour cette génération, le réalisme politique et le
réalisme en art et en littérature ne faisaient qu'un. Quatre expériences formatrices, raconte Mauthner, l'avaient libéré de ce qu'il appelle « la superstition du mot » : l'enseignement du
physicien et philosophe positiviste Ernst Mach à l'université de Prague ; la lecture de la Considération inactuelle de Nietzsche sur l'histoire (1874) ; les Études sur Shakespeare d'Otto Ludwig,
un des textes fondateurs du réalisme littéraire ; enfin, la démystification des grandes phrases en politique grâce à Bismarck et à sa Realpolitik.
Les institutions de la culture bourgeoise, à commencer par le lycée classique (Gymnasium), sont des bastions de la résistance au réalisme au nom de l'idéalisme de la culture néohumaniste qui tend
pourtant à se réduire à de l'académisme. L'homme de lettres ou l'artiste qui ambitionne la reconnaissance des institutions de la Bildung a intérêt à éviter de se définir comme réaliste et à se
réclamer plutôt de Goethe, des classiques grecs et de la Renaissance italienne. Mais dans la deuxième moitié du xixe siècle, les valeurs établies de la culture littéraire sont bel et bien
menacées par la montée en puissance du journalisme et de l'industrie de la presse. Les droits d'auteur d'un romancier, s'il ne produit pas de best-sellers, ne sauraient être comparés à la
rémunération qu'un journal à grande diffusion peut assurer à ses rédacteurs. Le secteur de la presse est alors plus florissant que celui de l'édition de livres et de la librairie. Alors que la
presse apparaissait, dans la première moitié du xixe siècle, comme le prolongement naturel de la littérature, la dissociation entre l'écrivain et le journaliste, entre la littérature conçue comme
discipline artistique, institution de la Bildung, et la presse en tant qu'industrie et culture de masse, donc de moindre niveau, ne cesse de s'accentuer dans la deuxième moitié du siècle.
La plupart des Kulturkritiker pessimistes flétrissent le nouveau pouvoir de la presse et les antisémites font du «journaliste juif» le type même du dépravé des temps modernes. L'époque du
réalisme est aussi celle du pessimisme consistant à interpréter la modernisation économique, sociale et culturelle comme un processus de décadence. Une vague de pessimisme déferle ainsi sur
l'Allemagne à partir des années 1870. La Philosophie de l'inconscient d'Eduard von Hartmann, une véritable somme de pessimisme métaphysique, dont la première édition date de 1869, compte parmi
les best-sellers du dernier tiers du XIXe siècle. Or le pessimisme culturel se répand au moment même où s'affirme la puissance allemande.
La formation d'un mouvement antisémite de masse est l'un des symptômes de cette crise morale qui mine la société allemande : la controverse de Berlin sur l'antisémitisme, dont Heinrich von
Treitschke et « l'anti-antisémite » Theodor Mommsen sont les protagonistes, date de 1879-1881. Les antisémites, lorsqu'ils dénoncent le « matérialisme » contemporain dont ils présentent « les
Juifs » comme les propagateurs, rejettent également le réalisme mis à l'honneur par les libéraux depuis les années 1850, et ce rejet s'accompagne de la nostalgie d'un idéalisme dont Paul de
Lagarde, par exemple, veut préparer la renaissance.
Notre histoire de la notion de réalisme exclut de son étude les aires culturelles autrichienne et helvétique. Au cours du XIXe siècle, des systèmes culturels différents se constituent, en effet,
dans les territoires allemands que réunit le Reich de 1871, dans la monarchie habsbourgeoise et dans les cantons suisses. Après la guerre austro-prussienne de 1866 et la proclamation, en janvier
1871, d'un Reich allemand dont les Allemands d'Autriche sont exclus, la question de l'identité autrichienne se pose en termes nouveaux. Les différences qui pouvaient par le passé être perçues
comme de simples nuances régionales permettant de parler, comme le faisait Madame de Staël, du « midi de l'Allemagne », s'approfondissent. De même, l'histoire politique, sociale et culturelle de
la Suisse, devenue un État fédéral depuis l'entrée en vigueur de la Constitution de septembre 1848, ne peut qu'être traitée à part. Dans le cadre de la nouvelle Confédération helvétique de 1848,
où la question de l'unité nationale se pose en de tout autres termes, le libéralisme suisse a pu consolider ses positions. Quant aux Allemands d'Autriche, la défaite de Sadowa/Königgrätz en 1866,
et la proclamation du Reich «petit allemand» (kleindeutsch) en 1871 les ont mis à l'écart du nouvel État national allemand ; les libéraux autrichiens ont dû leurs succès politiques, à partir de
1859, aux déboires militaires de la monarchie habsbourgeoise et leur partage du pouvoir avec l'aristocratie répond à une autre logique que celle du pacte « réaliste » des nationaux-libéraux
allemands avec Bismarck.
Il reste que Gottfried Keller (1819-1890) fut sans conteste l'un des plus grands écrivains de l'époque réaliste. Sa profonde influence sur le réalisme allemand sera plusieurs fois soulignée dans
les pages qui suivent. Keller lui-même, militant libéral en 1848, patriote, élu secrétaire du canton de Zurich en 1861, n'aimait pas qu'on le définisse comme un écrivain suisse, car cela revenait
à le mettre en marge de la littérature allemande, et il contestait l'existence d'une « littérature nationale suisse 3 ». Le cas du romancier autrichien Adalbert Stifter (1805-1868) est différent
: beaucoup moins influentes en Allemagne que celles de Gottfried Keller, ses œuvres relèvent d'un « réalisme poétique » encore proche de l'époque Biedermeier.
Pour toutes ces raisons, nous avons préféré réserver à un autre ouvrage l'histoire de la notion de réalisme en Suisse et en Autriche. [...]
Jacques Le Rider
Notes :
1. Reinhart Koselleck, « Histoire des concepts et histoire sociale », in R. Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. Jochen Hoock et Marie-Claire
Hoock-Demarle, Paris, Éditions de l'EHESS, 1990, p. 99-131 {Vergangene Zukunft : Zur Semantik geschichtlicher Zeiten, Francfort/Main, Suhrkamp, 1979).
2. Dans cette même étude, Reinhart Koselleck rappelle l'histoire de la notion de bourgeois : on passe de la notion de Stadtbürger, bourgeois de ville, autour de 1700, à celle de Biirger au sens
de citoyen autour de 1800. Au xixe siècle, la notion de Bürgertum prend le sens d'une catégorie sociale, la bourgeoisie, qui se définit elle-même par son capital symbolique, la Bildung, et qui
conçoit la culture bourgeoise (bûrgerliche Kultur) comme la culture tout court.
3. Cf. par exemple sa lettre à Ida Freiligrath du 20 décembre 1880, in Gottfried Keller, Gesammelte Briefe, éd. par Carl Helbling, Berne, Benteli, vol. 2, 1951, p. 357.
Il est évident que la vie de Fritz Haber
s’apparente pour beaucoup à la destinée faustienne telle que la légende nous la rappelle. C’est d’ailleurs pour cela que je me suis fortement intéressé au mythe de Faust et au Volksbuch (récit
populaire) en particulier, ce fameux texte qui rendit le personnage de Faust très populaire en Allemagne dès la fin des années 1580 et qui inspira directement les chefs d’œuvre de Marlowe et de
Goethe. Voilà pourquoi je n’hésite jamais à dire que l’adaptation du Faust de Goethe à laquelle nous avons travaillé Ambre et moi
durant trois années peut aussi s’envisager comme un complément de lecture à ma propre biographie de Fritz Haber. Cette bande dessinée, sobrement titrée Faust et qui sortit aux éditions 6
Pieds sous Terre en 2006, connut une publicité discrète mais néanmoins remarquée puisque très dernièrement Ambre annonçait sur son site que le chef
d’orchestre Jean-Luc Tingaud venait delui proposer de créer les
décors en dessins projetés pour La Damnation de Faust d’Hector
Berlioz, « Légende dramatique » inspirée de Goethe.
Ce qui est bien avec les livres pour lesquels ont s’applique longtemps c’est que les retours et les gratifications s’adaptent souvent au même rythme indolent.
De nouvelles perspectives se présentent alors que le contexte qui exige d’un livre que sa vie ne dépasse pas plus d’un semestre nous faisait presque croire que le « produit » était déjà
en fin de vie. Mais c'était oublier que Faust se caractérisait avant tout par son impudence à vouloir se battre contre le temps…
P.S. : Page AGENDA
actualisée.
Impressionnante somme que cette Histoire de la Science parue en 1945 et qui brasse sur pas moins de 800 pages
serrées les connaissances et les découvertes qui ont fait l’humanité. Si je parle de cet ouvrage dans ces pages consacrées avant tout à Fritz Haber, ce n’est pas pour les raisons que l’on
pourrait imaginer. Car en réalité, de Fritz Haber, il n’est nullement question dans ce volume, pas même dans son édition réactualisée de 1965 ; notre bonhomme n’y est pas même cité. Que ceci
ne nous incite pas à croire que nous sommes en face d’un mauvais livre ; la somme d’ouvrages génériques sur ce sujet nous montre que cet oubli est ordinaire, Haber reste curieusement effacé,
derrière les Einstein, Planck, Ostwald, et autres Bohr. Une preuve de plus, s’il en fallait, qu’une centaine d’années fut nécessaire pour que l’historien des sciences comprenne et mesure
toute la portée des actions de Haber, pionnier de par ses inclinations militaro-industrielles, des problèmes éthiques modernes ; la fixation de l’azote et l’invention des gaz de combats sont
certes des découvertes moins fondamentales que celle de la relativité retreinte, mais ce serait oublier sur quoi elles ont débouchées, la première guerre mondiale n’étant pas la moindre des
conséquences.
Si tout son théâtre n’a pas encore été joué, (une création radiophonique de Farben est prévue sur les antennes de France Culture), Mathieu Bertholet
est publié dans de prestigieuses collections et, comme je le disais dans ma première note, déjà couvert de prix. En discutant avec lui lorsque nous nous étions vus à Strasbourg en 2006, j’ai été
particulièrement frappé de découvrir les réalités de sa condition, ainsi que son appréciation des dessous de la création théâtrale contemporaine. En réalité, ce monde, celui de Bertholet en tout
cas, semble fortement codé, les carrières se construisant avec une sagacité toute stratégique. La première adaptation d’une pièce est ainsi capitale et le talent du dramaturge contemporain se
jugera aussi par ses prédispositions à savoir dire non : il est déconseillé d’être avenant à toute proposition, et l’on n’acceptera pas d’être joué par la petite troupe amateur de
Muflon-Les-Bouses, celle-ci porterait-elle d’excellentes visions sur la pièce, le risque de déforcer le curriculum vitae étant un enjeu avec lequel il n’est pas bon de trop jouer. Mais
ces usages sont-ils seulement le privilège du théâtre contemporain ? Les secteurs artistiques contemporains fonctionnent avec plus ou moins de reconnaissance officielle, politique ou
institutionnelle. Nous savons tous désormais que l’artiste, s’il désire être reconnu du grand public – cette ultime consécration – doit avant tout être reconnu par ses pairs, puis par les
institutions. Seuls les concours de beauté, ou les formules du télé-crochet, ces émissions dont la télévision d’aujourd’hui abuse, permet à l’artiste de négliger les passages obligés que sont la
reconnaissance des pairs et la légitimation institutionnelle. Dans le secteur de la bande dessinée, le jeune auteur inconnu, s’il s’aventure dans ce schéma de la reconnaissance, devra
essentiellement compter sur le copinage : sur un an, dans la plupart des grandes maisons historiques, moins de 0,5 % des dossiers de bandes dessinées envoyés par des inconnus sont pris en
compte et édités, ce sont toujours les auteurs publiés et déjà reconnus qui instruisent les décideurs sur les talents cachés ou en devenir. Dans le milieu de la bande dessinée, la reconnaissance
institutionnelle – les bourses d’aide, l’attribution des prix, etc. – si elle n’est pas négligeable et tend à se renforcer (les efforts en ce sens sont notables depuis un dizaine d’année),
n’arrive cependant pas encore à être aussi efficiente que la reconnaissance des pairs, voilà, semble-t-il une différence majeure avec celle du théâtre contemporain, distinction qui, dans les deux
cas, oblige l’artiste a jouer aussi bien de fausseté que de stratégie.
Lorsque Eric Heilmann, maître de
conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg m’invita pour parler de Fritz Haber, il eut la très bonne idée d’inviter une autre
personne pour qui Haber a été un matériau de base à son travail, le jeune dramaturge (né en 1977) Mathieu Bertholet, auteur d’une pièce titrée Farben, et disponible depuis 2006 dans la
collection Papiers chez Actes Sud. Ma rencontre avec cet auteur que je ne connaissais pas fut réellement intéressante car Mathieu Bertholet, outre le fait qu’il aborde le cas de Fritz Haber au
théâtre, propose un ton et une forme à mille lieues de mon travail.
Bertholet écrit donc du théâtre contemporain. Il a déjà reçu de nombreux prix, et pas des moindres, comme celui du Prix Jeunes Auteurs de la Radio Suisse Romande en 1997, ou celui du Burgtheater de Vienne en 2001 pour sa pièce Discothèque. Il est joué à Genève, à Vienne, à Londres, en Italie, il est, si je ne me trompe pas, actuellement en Californie, bref, tout se passe bien pour lui, et s’il continue ainsi encore quelques lustres, il est fort à parier que son nom deviendra incontournable.
J’ai donc lu sa pièce Farben (couleurs en allemand) avec un très grand intérêt. Tout d’abord, ce travail m’a fortement étonné, de par sa forme surtout (je vais encore le confesser ici : je ne suis pas très au fait de ce qui se fait en matière de théâtre contemporain), car Farben est une pièce qui comporte pas moins d’un prologue et quatre actes, sept lieux différents et plus de 130 scènes. Un rythme particulièrement hachuré, donc, proche du zapping télévisuel. Je dis zapping sans dérision puisque Mathieu Bertholet quand on lui pose quelques questions sur la forme particulière de son théâtre explique sans complexe que ses pièces tendent à s’approcher au mieux du rythme des productions cinématographiques et télévisuelles du moment. Mathieu Bertholet fait référence à la culture MTV comme au cinéma d’action hollywoodien, seul à même, selon lui, à demeurer en phase avec les attentes du public d’aujourd’hui, habitué – apprivoisé ? – à consommer les fictions sur un rythme que nous qualifierons « d’alerte » pour ne pas trop sombrer dans la caricature. Cette approche formelle se veut donc, selon Bertholet toujours, une transposition de la rythmique filmique contemporaine, incarnée par les nouvelles cadences qui font la spécificité de l’art du clip, ou, et ce n’est pas trop se tromper que de le dire, de la sphère médiatique dans son ensemble. C’est principalement pour cela, disait encore Berthelot, que les pièces de Racine et d’autres classiques du genre ne trouvent plus qu’un intérêt modéré au sein du public contemporain ; le constat semble s’affirmer de manière éclatante et indéniable : les longs monologues ainsi que les scènes « interminables » sapent l’acuité du spectateur de l’an 2000.
Au-delà de cette forme, il faut souligner que la pièce de Berthelot est formidablement bien documentée. Si bien que, pour être devenu moi-même, par la force des choses, un fin connaisseur de Fritz Haber, j’ai pu goûter à toutes les subtilités qui font le texte, et juger de toute la suite de finesses Bertholetiennes et dont il est clair que la majorité des lecteurs passera à côté. Mais ce manque de perception, réjouissons-nous pour Mathieu Bertholet, n’a eu aucune incidence sur les choix des membres du jury, puisque, malgré tous les détails et les subtilités historiques, ceux-ci ont tout de même décerné le prix du Schauspielhaus de Hambourg à Farben.
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